Voyage dans la tête d’un orphelin va-t-en guerre
J’aurais adoré fabriquer des vérités éternelles. Mais comme je ne le peux pas, je me contente de regarder le plus loin possible dans l’avenir. Je m’en vais chercher dans ces lointains des vérités qui, me semble-t-il, adviendront inévitablement, si invraisemblables qu’elles paraissent aujourd’hui. Le contraste entre l’improbable d’aujourd’hui et l’inévitable de demain me plaît, je le trouve beau, je me sens intelligent.
Mais je ne suis pas seulement un esthète narcissique. Je suis prétentieux. Gouverner, c’est prévoir : je prétends aider l’humanité à mieux se gouverner, en l’aidant à mieux voir l’avenir qui l’attend. Rien que ça ! Ainsi dans Comment fabriquer le bien et le mal facilement, j’ai tenté d’apprivoiser les dangers d’un gouvernement mondial, ce monstre qui nous guette inexorablement dans le lointain.
Voici un autre effort pour faire un pas de plus sur le chemin des Lumières. Dis-moi ce que tu en penses.
Demain, les religions anciennes, celles qui sont nées avant l’essor de la méthode expérimentale et de la recherche scientifique, nous pourrons les chérir, les admirer, les trouver belles comme des œuvres d’art, leur découvrir des sens cachés, des sens profonds et merveilleux, ou bien les ridiculiser, en avoir honte et les oublier. Peu importe.
Il y a une chose que nous ne pourrons plus faire : les prendre au mot. Je veux dire considérer comme vrai la lettre de ce qu’elles racontent. Toutes les religions anciennes sont vouées à s’effriter, à dépérir ou à se métamorphoser en quelque chose de méconnaissable, de fragile, d’évanescent. Elles ne pourront résister à la lente mais inéluctable corrosion qu’entrainera la diffusion des connaissances nouvelles, celles que nous avons conquises ces derniers trois ou quatre siècles. Nous, les homo sapiens disposons désormais d’une histoire de l’univers, d’une histoire de la Terre, d’une histoire de la vie sur la Terre, d’une histoire de notre espèce. Les détails de ces histoires sont en pleine élaboration, mais non leurs grandes lignes, non leur existence même. Les générations de croyants ne pourront les ignorer indéfiniment. Or toutes ces histoires, ensemble et séparément, réduisent à l’état de contes pour enfants, d’histoires à dormir debout les propositions des anciennes religions. Même notre âme, ce Saint des saints, est en train d’être réduite à l’état de circuits dans notre cerveau, et lorsque ces circuits seront connus, trop connus, qui pourra encore croire à leur immortalité ? A leur réincarnation ?
Or contrairement à l’idée commune, nous autres Modernes tardifs, nous avons une religion toute récente et qui nous est propre, comme toute tribu ou civilisation qui se respecte. Nous la pratiquons, nous sommes prosélytes, nous la voulons hégémonique. Nous pratiquons le culte de Personumène, autrement dit, la religion humaniste dont la table des lois est les droits de l’homme. Notre religion s’arroge le monopole légal de la force : l’État. Elle interdit aux autres religions, les religions anciennes, l’usage légal de la force. Cet interdit contribue à leur dépérissement. Les religions anciennes supportent de plus ou moins bonne grâce d’être ainsi dépossédées de leur pouvoir. Celle qui l’accepte le plus mal est la religion musulmane.
Même elle, pourtant, reconnaît à son cœur défendant l’ascendant toujours plus fort de la religion humaniste. En effet, pour se défendre, elle s’est crue obligée de l’imiter : elle a fabriqué deux déclarations islamiques des droits de l’homme…
Mais ce sont les soubresauts violents, macabres et spectaculaires de la religion islamique qui nous effraient et qui nous fascinent. Combien de morts encore ? Combien d’attentats ? Dans combien de dizaines d’années les théocraties s’effondreront ? Difficile de se projeter sereinement dans une durée assez longue pour qu’apparaisse avec évidence le fait que nous assistons – de trop près pour notre confort – à une agonie particulièrement agitée, mais à une agonie.
Pourquoi la religion musulmane supporte-t-elle si mal de vieillir, de perdre sa vraisemblance, sa pertinence et surtout de perdre son pouvoir sur les âmes ? Il me semble qu’à lire le Coran, une partie de la réponse apparaît.
Comme je viens de te le dire, les connaissances que nous avons accumulées depuis deux ou trois siècles interdisent de prendre les anciennes religions au mot. Or telle est précisément l’exigence explicite que la religion musulmane adresse à ses fidèles, pour leur malchance. Tout prendre au mot. Tout croire à la lettre. Le Coran est indiscutable. Le Coran est inimitable. Le Coran est insurpassable. Il est supérieur à tout ce qui l’a précédé de juif et de chrétien et à tout ce qui, d’aventure, pourrait venir après lui. Côté monothéisme, il est le point final, la perfection indépassable. Telle est la haute opinion que le Coran se fait de lui-même. Il l’énonce explicitement à de nombreuses reprises. Car le Coran n’hésite pas à parler de lui-même, un peu à la manière où le général de Gaulle, dans ses mémoires, parlait du général de Gaulle. Toutes les règles qu’il énonce, si particulières soient-elles, toutes les exhortations, si circonstancielles qu’elles paraissent à première vue, valent d’une certaine façon pour les siècles des siècles.
D’où vient la dureté inaltérable de sa vérité comme la perfection de son verbe ? Là encore, le Coran a l’explication, et cette explication est impossible à découper en morceaux, à diluer. Le Coran est d’origine divine et miraculeuse. Tous ses versets sont descendus directement du ciel. Le Coran le répète à satiété : ils sont la parole même de Dieu, prononcée quelquefois par lui-même et quelquefois relayée par l’archange Gabriel à l’oreille du prophète. Ni l’archange ni le prophète ne peuvent décemment être soupçonnés de la moindre omission, invention ou falsification. Le Coran, c’est dieu en direct. Et si dieu parle en direct, il ne reste qu’à écouter et obéir. Il est même des théologiens musulmans pour affirmer que le Caron a existé de toute éternité, qu’il est « incréé », c’est-à-dire qu’il existait avant même d’avoir été révélé au prophète.
Hélas, ses paroles divines ne sont que des paroles de circonstance. Ce dieu tout-puissant qui a créé les cieux et la terre en six jours (VII,54), qui maintient les cieux et la terre pour qu’ils ne s’affaissent pas (XXXV,41), qui est présent partout et qui le sait(II,115), qui se suffit à lui-même et n’a pas besoin de vous (XXXIX,7)) s’intéresse à des détails si petits qu’ils paraissent ne pouvoir être réglés de façon juste et pertinente que du point de vue d’un moment passager d’une civilisation particulière, d’un milieu particulier, et, même par instants, d’un seul individu : le prophète.
(Les passages en italique qui précèdent comme ceux qui suivent sont des citations du Coran tel qu’il a été traduit par Denise Masson. Toutes les références, sourates et versets, sont celles de l’édition de la Pléiade.)
Ainsi, à la manière d’un notaire de province ouvrant un testament, ce dieu qui sait tout de l’univers se préoccupe des problèmes de succession. Il décide d’attribuer au garçon une part égale à celle de deux filles. Il ajoute : si les filles sont plus de deux, les deux tiers de l’héritage leur reviendront; s’il n’y en a qu’une, la moitié lui appartiendra. Si le défunt a laissé un fils, un sixième de l’héritage reviendra à ses père et mère. S’il n’a pas d’enfants et que ses parents héritent de lui : le tiers reviendra à sa mère. S’il a des frères, le sixième reviendra à sa mère, après que ses legs ou ses dettes auront été acquittés. (IV, 11) Ce dieu tout puissant donne aussi des conseils de savoir-vivre : Quand une salutation courtoise vous est adressée, saluez d’une façon encore plus polie, ou bien rendez simplement le salut. (IV, 86) Il intervient en tant que conseiller conjugal : Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez pas querelle si elles vous obéissent. (IV, 34) Il incite le mari qui a plusieurs femmes à chercher un équilibre qu’il sait difficile : Vous ne pouvez être parfaitement équitables à l’égard de chacune de vos femmes, même si vous en avez le désir. Ne soyez pas trop partiaux et ne laissez pas l’une d’entre elles comme en suspens.(IV,129) Il s’intéresse à la puériculture : Les mères qui veulent donner à leurs enfants un allaitement complet, les allaiteront deux années entières.(II,233) Et aussi à la pratique de l’accouplement : Vos femmes sont pour vous un champ de labour : allez à votre champ, comme vous le voudrez, mais faites, auparavant une bonne action à votre profit.(II,223) Aux yeux de ce dieu qui se prescrit à lui-même la miséricorde (VI,12) il va de soi que les heureux propriétaires de femmes esclaves et de captives de guerre ont le droit de les labourer sans avoir à demander leur consentement. Mais, puissant et juste (II, 240) il pose une limite : ces heureux propriétaires ne doivent pas les faire labourer par d’autres contre de l’argent : Ne forcez pas vos femmes esclaves à se prostituer pour vous procurez les biens de la vie de ce monde, alors qu’elles voudraient rester honnêtes. (XXIV, 33)
A la guerre, il sait être un chef compréhensif : Il n’y a pas de faute à vous reprocher, si vous déposez vos armes lorsque vous êtes gênés par la pluie ou lorsque vous êtes malades. (IV, 102) Il sait aussi être un sous-officier avisé et prudent. Lorsque vous parcourez la terre, vous ne commettez pas de faute si vous abrégez la prière par crainte d’être surpris par les incrédules. – Les incrédules sont vos ennemis déclarés. – Il précise : Lorsque tu te trouves avec les croyants et que tu diriges la prière : un groupe d’entre eux se tiendra debout avec toi pour prier, tandis qu’un autre groupe prendra les armes. Lorsque ceux qui prient se prosternent, les autres doivent se tenir derrière vous. L’autre groupe qui n’a pas encore prié viendra ensuite prier avec toi tandis que le premier assurera la garde et prendra les armes. (IV, 101-102) Le dieu tout puissant sait comment remonter le moral des troupes. S’il se trouve parmi vous vingt hommes endurants, ils en vaincront deux cents. S’il s’en trouve cent, ils vaincront mille incrédules : ce sont des gens qui ne comprennent rien. (VIII, 65) Il n’hésite pas non plus à remonter le moral de son prophète. Lorsque des incrédules usent de stratagèmes contre toi, pour s’emparer de toi, pour te tuer ou t’expulser; s’ils usent de stratagèmes, Dieu aussi use de stratagèmes et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes. (VIII, 30)
D’ailleurs le dieu tout puissant qui a créé les cieux et la terre sans avoir été fatigué par leur création (XLVI, 33) consacre beaucoup de paroles et d’attention à son prophète. Il le soutient de diverses manières. Dans de très nombreux versets, il l’aide à améliorer sa communication, lui donne des éléments de langage. Il reprend les propos que le commun des mortels tiennent à son prophète, et il lui souffle les bonnes réponses. Si un bien leur arrive, ils disent: « Cela vient de Dieu! » Si un mal les atteint, ils disent : « Cela vient de toi ! » Dis : « Tout vient de Dieu ». (IV, 78) Ou encore : Les Juifs et les Chrétiens ont dit : « Nous sommes les fils de Dieu et ses préférés ». Dis : « Pourquoi alors vous punit-il de vos péchés ? Non !… vous êtes des mortels, comptés parmi ces créatures. Il pardonne à qui il veut; il punit qui il veut. » (V, 18) Ou encore : Les Bédouins te rappellent leur soumission comme si c’était, de leur part, une faveur. Dis : « Ne me rappelez pas votre soumission comme une faveur : bien au contraire, c’est Dieu qui vous a accordé la grâce d’être dirigés vers la foi, si vous êtes sincères ! »(XLIX, 17). Ou encore : « Ils t’interrogent au sujet du butin. Dis : « Le butin appartient à Dieu et à son Prophète. Obéissez à Dieu et à son Prophète, si vous êtes croyants ! » (VIII, 1) Ou encore : Ils t’interrogent au sujet de la menstruation des femmes; dis : « C’est un mal. Tenez-vous à l’écart des femmes durant leur menstruation; ne les approchez pas, tant qu’elles ne sont pas pures. » (II, 222)
Ce dieu tout puissant qui fait sortir le vivant du mort et qui fait sortir le mort du vivant (VI, 95) qui entend et qui sait tout (VIII, 17) se permet de prévenir son prophète de la fourberie de ses propres disciples. Ils disent : « Nous obéissons ! Mais aussitôt qu’ils sont hors de chez toi, certains d’entre eux tiennent de nuit des propos étrangers à ce que tu dis. » Il prend même des notes : Dieu consigne par écrit leurs propos nocturnes. (IV, 81)
Au commun de ses croyants, le dieu du Coran fixe une limite au nombre de leurs femmes : Épousez, comme il vous plaira, deux, trois ou quatre femmes. Mais si vous craignez de n’être pas équitables, prenez une seule femme ou vos captives de guerre. Cela vaut mieux pour vous, que ne pas pouvoir subvenir aux besoins d’une famille nombreuse. (IV, 3) Mais le dominateur suprême, lui qui a assujetti le soleil et la lune, (XXXIX, 5) fait une exception pour son cher prophète. Il a droit à un supplément de femmes :
Ô toi le Prophète ! Nous avons déclaré licites pour toi les épouses auxquelles tu as donné leur douaire, les captives que Dieu t’a destinées, les filles de ton oncle paternel, les filles de ton oncle maternel, les filles de tes tantes maternelles – celles qui avaient émigré avec toi – ainsi que toute femme croyante qui se serait donnée au Prophète pourvu que le Prophète ait voulu l’épouser. Ceci est un privilège qui t’est accordé, à l’exclusion des autres croyants. (XXXIII, 50).
Mieux, le dieu tout puissant, connaissant l’âme sensible et scrupuleuse de son prophète, s’efforce avec délicatesse d’apaiser les cas de conscience que la gestion de cette abondance de femmes fait naître chez lui : Il n’y a pas de reproche à te faire si tu fais attendre celle d’entre elles que tu voudras; si tu reçois chez toi celle que tu voudras et si tu recherches de nouveau quelques-unes de celles que tu avais écartées. Voilà ce qui est le plus propre à les réjouir, à leur ôter tout sujet de tristesse afin que toutes soient contentes de ce que tu leur accordes. (XXXIII, 51) Et pour s’assurer que toutes les femmes de son prophète restent sur le droit chemin, ce dieu tout puissant n’hésite pas à augmenter préventivement le tarif de leurs punitions : Ô vous, les femmes du Prophète ! Celle d’entre vous qui se rendra coupable d’une turpitude manifeste, recevra deux fois le double de châtiment. Cela est facile pour Dieu. (XXXIII, 30). Mieux, le dieu tout puissant n’hésite pas à rapporter au prophète le manquement de l’une de ses femmes, prise en flagrant délit de papotage. Voici ce que raconte le Coran : Lorsque le Prophète confia un secret à l’une de ses épouses et qu’elle le communiqua à sa compagne, Dieu en informa le Prophète; celui-ci en dévoila une partie et garda l’autre cachée. Lorsqu’il l’eut avertie de son indiscrétion, elle dit : « Qui donc t’a mis au courant ? » Il répondit : « Celui qui sait tout et qui est bien informé m’en a avisé. » Si toutes deux vous revenez à Dieu, c’est que vos cœurs se sont inclinés. Mais si vous vous soutenez mutuellement contre le Prophète, sachez que Dieu est son Maître et qu’il a pour soutient Gabriel et tout homme juste parmi les croyants et même les anges. S’il vous répudie, son Seigneur lui donnera peut-être en échange des épouses meilleures que vous, soumises à Dieu, croyantes, repentantes, adorantes, pratiquant le jeûne; qu’elles soient déjà mariées au qu’elles soient vierges. (LXVI, 3-5)
Mais, au fait, qui raconte cette histoire ? Quelle est cette voix qui admoneste les épouses puis les menace : …si vous vous soutenez mutuellement contre le Prophète, sachez que Dieu est son Maître et qu’il a pour soutient Gabriel et tout homme juste parmi les croyants et même les anges. S’il vous répudie, son Seigneur lui donnera peut-être en échange des épouses meilleures que vous… Cette voix est-elle celle de Dieu ? De l’archange Gabriel ? Du Prophète ? A première vue, aucune des trois, puisqu’elle évoque les trois comme des tiers qui ne sont pas elle. Il semble qu’ici, comme bien souvent, le Coran parle tout seul. Il n’a besoin de personne pour exister. Il raconte et il sait, il sait et il juge : le texte suprême soliloque.
Il arrive aussi bien souvent que, dans le Coran, le dieu tout puissant prenne la parole personnellement : Que de cités nous avons détruites ! Notre rigueur s’est abattue sur elles durant le sommeil de la nuit ou le repos de la journée. Lorsque notre rigueur s’est abattue sur elles, leur seul cri d’appel a été : « Oui, nous avons été injustes ! » (VII, 4-5) Et un peu plus loin : « Nous vous avons établis sur la terre; nous vous y avons donné des moyens de vivre. – Comme vous êtes peu reconnaissants ! – (VII, 10)
D’autres fois, il est difficile de savoir qui parle, et même à qui parle celui qui parle. A y regarder de plus près, il apparaît que cela change tout le temps, d’un verset à l’autre, sans prévenir. Le Coran parle de ses clairs versets, ses versets racontent ce que Dieu est et ce qu’il a fait, Dieu le raconte lui-même, lui-même apostrophe le prophète, le prophète apostrophe les croyants, Dieu reprend la parole, et tourne le manège. La lecture du Coran laisse un sentiment étrange de fusion et de confusion, comme si nous étions dans la tête de quelqu’un, sans même qu’il le sache. Songe-t-il ? Se parle-t-il à lui-même ? S’imagine-t-il en train de parler tantôt à l’un, tantôt à l’autre ? Rêve-t-il qu’il parle dans son rêve ? Un peu tout cela. Celui qui rêve, qui songe, est forcément à l’origine des différents personnages de son rêve ou de son songe : aussi sont-ils facilement éphémères et inconsistants comme les nuages qui passent.
Cette impression de participer à un rêve, d’être emporté par un flux de conscience joycien que je tente maladroitement de rendre ici, fut ressenti dès l’origine. Le Coran l’évoque lui-même. Selon lui, des contemporains du Prophète qui doutaient de l’origine divine de ses révélations, ont dit : « Voici plutôt un amas de rêves qu’il a inventés lui-même; c’est un poète ! »(XXI, 5).
Mais laissons la poésie. Approfondissons l’intimité des liens qui unissent le prophète au dieu créateur des cieux et de la terre, qui lorsqu’il a décrété une chose, dit seulement : « Sois » et elle est. (II, 117) Ce dieu tente de réparer les déchirures de l’enfance du prophète. D’après la biographie officielle, le père de Mahomet mourut au moment de sa naissance, et sa mère mourut lorsqu’il avait cinq ou six ans. En conséquence de quoi, dieu se soucie particulièrement de protéger les biens des orphelins, menacés par l’avidité de leur entourage. Plusieurs versets sont consacrés à ce sujet. Par exemple : Ne touchez pas à la fortune de l’orphelin, jusqu’à ce qu’il ait atteint sa majorité, que pour le meilleur usage. (VI, 152) Ou encore : Ceux qui dévorent injustement les biens des orphelins avalent du feu dans leurs entrailles : ils tomberont bientôt dans le Brasier. (IV, 10) c’est-à-dire dans les feux de l’enfer. (voir aussi IV, 6)
Ces liens entre le prophète et son dieu sont encore plus fusionnels. Il me semble que certains des traits propres à ce dieu tout-puissant proviennent de l’expérience orpheline du prophète, ou, du moins, en sont indirectement le reflet, comme si le prophète devenu adulte avait projeté dans les cieux ce qu’il avait ressenti et vécu dans sa petite enfance.
Essayons un moment de nous mettre à sa place. Il est pour le moins plausible qu’un orphelin ressente comme un manque, comme une injustice le fait de n’avoir pas son père, un père à lui, un père comme les autres enfants en ont. Imaginons encore que ce jeune orphelin puisse s’inventer, pour faire pièce à son malheur, un monde idéal, et dans ce monde idéal un idéal de père, un père idéal de tous les pères, qui se métamorphosera un jour, plus tard, lorsque l’orphelin grandissant entrera en contact avec les monothéismes juif et chrétien, en un dieu tout puissant, créateur du ciel et de la terre. Cet orphelin trouvera-t-il beau, heureux et souhaitable que ce père idéal, cet idéal de père ait un fils à lui ? Certainement pas. Car si ce père avait un fils, comment l’orphelin pourrait-il éviter d’être affreusement jaloux de ce fils qui n’est pas lui ? D’un fils auquel lui, l’orphelin, ne pourrait en aucun cas s’identifier ? Telle est exactement le sentiment et la réaction du Coran. Selon le Coran, le père de tous les pères, Le dieu tout puissant qui possède la royauté des cieux et de la terre (V, 40) ne saurait en aucun cas avoir un fils, contrairement à ce qu’affirment les chrétiens. Dieu est unique ! Gloire à lui ! Comment aurait-il eu un fils ? (IV, 171). Pourtant le Coran n’a rien contre Jésus, bien au contraire. Le Coran respecte Jésus, l’admire même. Pour lui, Jésus est un prophète, un grand prophète, il a fait des miracles et des guérisons, ce qui n’est pas donné à Mahomet. Le Coran pense même que la conception de Jésus est un miracle : Marie n’a pas connu d’homme. Non, c’est le souffle de Dieu qui l’a fécondée.
Mais cela ne fait pas, pour autant, de Jésus le fils de dieu : il reste un simple mortel. Car, tel que le conçoit le petit orphelin devenu prophète, le dieu tout puissant ne saurait avoir de fils. Le Messie, fils de Marie, n’est qu’un prophète (V, 75) Les chrétiens ont dit : « Le Messie est le fils de Dieu ! » Telle est la parole qui sort de leurs bouches; ils répètent ce que les incrédules disaient avant eux. Que Dieu les anéantisse ! Ils sont tellement stupides ! » (IX, 30) Et ailleurs, comme si cela ne suffisait pas, le Coran demande à Jésus lui-même de certifier qu’il n’est nullement le fils de Dieu, mais seulement un simple mortel. Dieu dit : « O Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui as dit aux hommes : « Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités, en dessous de Dieu ? » Jésus dit : « Gloire à toi ! Il ne m’appartient pas de déclarer ce que je n’ai pas le droit de dire. Tu l’aurais su, si je l’avais dit. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais pas ce qui est en toi. Toi, en vérité, tu connais parfaitement les mystères incommunicables. Je ne leur ai dit que ce que tu m’as ordonné de dire : « Adorez Dieu, mon Seigneur et votre Seigneur. »(V, 115-117)
Poursuivons ce voyage imaginé dans l’imaginaire d’un orphelin. Un petit garçon qui a perdu son père à la naissance ignore ce que peut être l’affection d’un père, l’attention d’un père et il en a la nostalgie. Dans l’univers magique de la petite enfance, où les effets peuvent facilement devenir des causes, où les limites à ce que savent faire et défaire les adultes sont encore mal connues, le petit garçon peut facilement penser que son père ne serait pas mort, ne serait pas parti s’il avait eu d’avantage d’affection pour lui, son petit garçon. La mort du père est la preuve de l’indifférence du père. Le père est parti parce qu’il ne tenait pas à son fils. Sinon il serait resté. Le père est parti parce qu’il ne l’aimait pas, son fils; et s’il ne l’aimait pas, il devait bien y avoir une raison. La mort du père est un châtiment. Le père a puni le petit garçon. Le petit garçon a fait quelque chose de mal, mais quoi ? Il ne le sait pas. Sa faute est inconnue. Sa faute est incommensurable, indéfinissable. La sévérité du père aussi, puisqu’elle n’est rien d’autre que l’image en miroir de cette faute inconnue qui l’a fait partir.
Bien sûr, je devine, ou j’essaie seulement de deviner et, forcément, le dieu du Coran ressemble à ce père que j’imagine qu’un orphelin imagine. Il est inaccessible, exigeant et indifférent. Il a fabriqué les hommes à partir d’une argile, extraite d’une boue malléable (XV, 26) mais il ne se fait pas une haute idée d’eux. Il le dit sans ambages : Nous avons créé l’homme misérable (XC, 4) Et le Coran ajoute : L’homme est vraiment très injuste et très ingrat (XIV, 34), l’homme a été créé faible (IV, 28), l’homme a été créé d’impatience (XXI, 37) l’homme a été créé versatile : timide lorsque le malheur l’atteint, violent lorsqu’il est heureux (LXX, 19-21). Et pour tout dire, il a fait beaucoup de bêtises : Si Dieu s’en prenait aux hommes pour ce qu’ils ont fait, il ne laisserait aucun être vivant sur la surface de la terre. (XXXV, 45)
Ingrats, injustes, faibles, impatients, timides, violents, ce sont là des défauts d’adultes, mais aussi des traits qui décrivent assez bien des enfants petits, lorsqu’on oublie de leur pardonner leur jeune âge. Le regard méprisant et désabusé que le dieu du Coran porte sur les hommes est peut-être celui d’un orphelin qui se méprise d’être un enfant et d’être un orphelin. Il ne vaut pas grand-chose, à ses propres yeux, puisqu’il se regarde à travers les yeux de son père, d’un père qui n’a pas cru bon de rester auprès de lui, son fils, qui ne l’a pas trouvé assez intéressant, son fils, pour vouloir s’en occuper, l’aider à grandir. S’il m’a abandonné, c’est que je ne valais pas grand-chose. S’il m’a abandonné, c’est que je ne vaux pas grand-chose. Et si mon père m’abandonné une première fois, qu’est-ce qui pourrait l’empêcher de recommencer ? Si moi, l’orphelin, je désobéissais ? Rien.
De fait, selon le Coran, dieu est prêt à abandonner les hommes à la moindre désobéissance. Il est prêt à en changer comme de chemises : O vous les hommes ! Il vous anéantira, s’il le veut, et il mettra d’autres hommes à votre place. Dieu est assez puissant pour le faire. (IV, 133) Et ailleurs : Il vous supprimera, s’il le veut, puis il vous remplacera par ce qu’il voudra; tout comme il vous a fait naître de la descendance d’un autre peuple (VI, 133). Dieu attend de ses croyants qu’ils obéissent, et en particulier qu’ils partent faire la guerre aux incrédules et aux polythéistes : Si vous ne vous lancez pas au combat, Dieu vous châtiera d’un châtiment douloureux; il vous remplacera par un autre peuple; vous ne lui occasionnerez aucun dommage. (IX, 39). Et ailleurs : (…) Si vous tournez le dos, il mettra un autre peuple à votre place et ces gens ne vous ressembleront pas. (XLVII, 38)
Par moments, un sentiment abyssal d’insécurité, de péril, de menace hante le Coran, comme s’il gardait inscrit en lui la trace d’une enfance à l’abandon, sans protection, sans parents : « Êtes-vous sûrs que celui qui est au ciel ne vous fera pas engloutir par la terre ? Voici qu’elle tremble… Êtes-vous sûrs que celui qui est au ciel ne déchaînera pas contre vous un ouragan de pierres ? Vous saurez alors quel est mon avertissement. (LXVII, 16,17) Pensez-vous entrer au Paradis, alors que vous n’avez pas encore été éprouvés comme l’ont été ceux qui ont vécu avant vous, par les malheurs, des calamités et des tremblements de terre. (II, 214) Qu’y a-t-il à comprendre à la colère divine ? Rien, et il ne faut même pas essayer. Les raisons de ce dieu sont inaccessibles : il n’en fait qu’à sa tête. Dieu égare (condamne à l’enfer) qui il veut, il dirige (mène au paradis) qui il veut (XIV, 4) répète le Coran à l’envie. Ceux qu’il a décidé de perdre, personne ne pourra les sauver : Celui que Dieu égare ne trouvera personne pour le diriger. Nul ne peut égarer celui que Dieu dirige. Dieu est puissant; il est le Maître de la vengeance. (XXXIX, 36) Même le prophète n’a pas à s’en mêler : O Prophète ! Ne t’attriste pas en considérant ceux qui se précipitent vers l’incrédulité; ceux qui disent de leurs bouches : « Nous croyons ! » alors que leurs cœurs ne croient pas; (…..) Tu ne peux rien faire contre Dieu pour protéger celui que Dieu veut exciter à la révolte. (V, 41) Les discordes, les guerres entre tribus, entre peuples sont aussi de sa création, de son pouvoir, de sa volonté, de sa compétence : Si Dieu l’avait voulu, il aurait réuni les hommes en une seule communauté, mais il fait entrer qui il veut dans sa Miséricorde. (XLII, 8) De sa miséricorde, il a exclu les hypocrites, les incrédules, les polythéistes. Pourquoi ? Inutile de chercher à comprendre. Si Dieu l’avait voulu, ils n’auraient pas été polythéistes (VI, 107). Les croyants doivent les combattre. Pourquoi ? Aucune explication. Dieu est le maître des mystères incommunicables. (V, 109) Même le prophète ne les connaît pas : Je ne vous dis pas : « Je possède les trésors de Dieu »; – car je ne connais pas le mystère incommunicable – (VI, 50) De fait, les agissements divins sont incompréhensibles et terrifiants comme ont pu l’être les sentiments et les pensées d’un père qui s’est permis de vous abandonner à la naissance.
Une dernière remarque. Une expression revient souvent dans le Coran : Dieu se suffit à lui-même ; il est digne de louanges. En voici deux exemples : O vous les hommes ! Vous êtes pauvres devant Dieu. Dieu est celui qui se suffit à soi-même; il est digne de louanges ! Il vous ferait disparaître s’il le voulait, et il ferait surgir une autre création. Ce n’est pas difficile pour Dieu. (XXXV, 15-16) Ou encore Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre appartient à Dieu. Dieu se suffit à lui-même; il est digne de louanges. (IV, 131) Pourquoi le Coran répète-t-il ainsi que Dieu se suffit à lui-même ? Qu’il pourrait se passer absolument de tout : Quand à l’incrédule, qu’il sache que Dieu se suffit à lui-même, et qu’il n’a pas besoin de l’univers. (III, 97) ? Pourquoi encore le Coran se croit-il obligé d’ajouter ce curieux détail : Les regards des hommes ne l’atteignent pas, mais il scrute les regards. Il est le Subtil, il est parfaitement informé. (VI, 103) ?
Toutes ces marques d’indépendance paraissent bien superflues, et même légèrement saugrenues. Ne pas être sensible au regard que l’autre porte sur vous, n’avoir besoin de personne et même pouvoir se passer de l’univers (qu’on a fabriqué en six jours et sans éprouver aucune fatigue (L,38), voilà qui paraît aller de soi de la part du grand Objet non identifié qui est partout, qui sait tout, qui peut tout, dont la parole est action, qui connaît le passé et l’avenir…etc. C’est un peu comme si, au milieu du récit des nouveaux exploits de Superman, une bande dessinée s’interrompait de temps à autre pour préciser : Superman est digne de louanges : il sait même faire les œufs sur le plat !
Mais si l’on se place dans la tête d’un petit garçon, d’un orphelin, se suffire à soi-même prend une toute autre allure : il devient un idéal lointain et merveilleux. Se suffire à soi-même, c’est changer de condition. Pour le moment et pour très longtemps encore, je suis bien trop petit pour pouvoir me débrouiller tout seul, je le sais, je l’éprouve tous les jours, parfois cruellement. Ma propre vie d’enfant est à la merci de gens qui sont indifférents à moi, qui ne me veulent pas forcément du bien. Mais un jour je serai grand. Peut-être. Si j’y arrive, je serai grand, je serai fort, je serai puissant. A mes yeux d’orphelin, celui qui se suffit à lui-même atteint à la plénitude de l’existence, et même, en parler philosophique, à la perfection de l’être : il est un champion, un héros, un conquérant. Je le trouve admirable. Il est digne de louanges ! Bref, on ne saurait le répéter trop souvent : les adultes se suffisent à eux-mêmes; ils sont dignes de louanges. Et dieu surtout, lui qui est en somme l’adulte de tous adultes, l’adulte suprême. Il se suffit à lui-même; il est digne de louanges.
En résumé, parmi tant d’autres lectures différentes, le Coran est un voyage à l’intérieur de la tête d’un habitant de la péninsule arabique qui vécut au VII° siècle après Jésus-Christ. Il fut d’abord un enfant terrifié par le manque de son propre père, manque dont il se sentit vaguement responsable. Une fois devenu adulte, il s’inspira des monothéismes déjà en circulation autour de lui pour imaginer à l’usage des autres un père terrifiant et généralisé, un dieu unique, un dieu à la fois exigeant et jaloux, indifférent et vengeur. Cet homme se voulait meneur d’hommes, et bientôt chef politique et chef de guerre. Son dieu unique devint l’instrument de ses ambitions. Il sentit qu’il ne suffirait pas de promettre une part du butin de la prochaine razzia pour surmonter les sempiternelles rivalités des tribus parmi lesquelles il vivait et qu’il voulait dominer.
Pour que jaillisse l’union, l’obéissance, le sacrifice, la ferveur au combat, il était nécessaire de s’appuyer sur l’infinie crédulité des êtres humains. Il fallait promettre l’impossible et le merveilleux. Leur faire croire qu’en cas de désobéissance, ils brûleraient éternellement dans d’atroces souffrances, et que s’ils se soumettaient, ils toucheraient une récompense magnifique, imaginaire, somptueuse et dont, de leur vivant, ils ne pourraient jamais vérifier l’existence : la vie éternelle dans les jardins du paradis. Ce marché de dupes est annoncé explicitement par le Coran avec une extraordinaire naïveté et crudité : Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens pour leur donner le Paradis en échange. Ils combattent dans le chemin de Dieu : ils tuent et ils sont tués. (IX, 111)
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Je viens de te raconter tout ce que j’ai aperçu du Coran. Au départ, quand je me suis mis au travail, je voulais simplement esquisser, très rapidement, les difficultés toutes personnelles qu’avait la religion musulmane à laisser notre belle et douce religion humaniste la dépouiller paisiblement de son empire sur les âmes. Du coup, j’ai commencé à lire un peu du Coran, et là, je suis tombé de l’armoire. J’ai découvert tant de méticulosité naïve, de fatalisme, de culpabilité, de violence, de terreur, de pessimisme, de paranoïa, d’égocentrisme, d’ethnocentrisme, tant de confusions, éparpillements, répétitions et contradictions que j’en ai eu la berlue ou le tournis, je ne sais trop comment te le dire. J’ai lu, j’ai relu sans comprendre ce que je comprenais, sans comprendre pourquoi je ne comprenais pas. Personne ne m’avait prévenu. Aucun théologien, aucun érudit, aucun chercheur ne m’avait préparé à cette étrange et humiliante épreuve, même pas Maxime Rodinson, tout matérialiste et marxiste qu’il ait été. Sans doute, du fait que je suis irrémédiablement athée, je me faisais de dieu une trop haute idée. Mais enfin, même en tenant compte de mes attentes excessives, il reste un contraste violent et étrange entre l’étroitesse du contenu et l’immensité de son influence. Comment un texte dont la pertinence est si manifestement locale, subjective, personnelle, circonstancielle, a-t-il pu guider pendant tant de siècles tant de millions d’hommes ? Être considéré comme éternel et sacré ?
Sans doute la réponse est dans l’inversion de la proposition. Ce texte est devenu si profond, si respectable et si admirable pour la seule et unique raison qu’il a eu l’occasion de guider pendant tant de siècles tant de millions d’hommes. Il a eu la chance, ou la malchance de tomber au bon moment, au bon endroit. Il fut l’étincelle qui a mis le feu à la prairie. Il a contribué à inspirer un puissant appétit de conquête à ceux qui, à l’époque, l’ont fait leur : de victoire en victoire, ils ont conquis d’immenses territoires. Ce sont ces conquêtes qui ont habillé le texte de puissance et de gloire, ainsi que la grandeur des civilisations et des empires qui ont suivies ces conquêtes. A ces civilisations et empires, le Coran a servi d’alibi sacré.
Après que tant d’hommes ont vu, ont cru, ont dit que les habits coraniques étaient somptueux et inégalables, comment oser s’apercevoir que le pauvre dieu se promène tout nu ? Ou presque ? Vêtu seulement de guenilles anachroniques, idiosyncrasiques, cruelles et grotesques ? Il y a de quoi pleurer, rire, piquer une crise de nerfs, désespérer ou se moquer, avoir honte.
Rire et pleurer, se moquer si l’on veut, oui, sans doute, mais de qui ? Pas de ceux qui ont reçu ce texte en héritage et qui voient en lui un trésor inestimable. C’est de nous tous, pauvres humains, dont il faut rire et pleurer. Pourquoi ?
Tu m’as fait le plaisir de me lire, et peut-être ai-je réussi à t’intéresser, à te faire sourire. Mais c’est que tu as eu la chance (ou selon d’autres points de vue la malchance) de naître du même côté de la barrière que moi. J’ai été élevé dans la belle et douce religion humaniste. J’ai appris au catéchisme de la modernité qu’il fallait que je pense par moi-même, que je me remette en question, que René Descartes était un héros et un exemple, lui qui, voici quatre siècles, avait déjà oser douter de tout, ou presque. J’ai appris à admirer, mais surtout à trouver naturel et compréhensible le comportement, la mentalité de ces chercheurs, de ces savants qui en physique, en astrophysique et dans les autres sciences, s’acharnent à rendre caduques, à démontrer l’insuffisance ou la fausseté des travaux, des théories de leurs aînés, tout en ayant admiration et affection pour eux. Car chez nous – nous sommes tous d’accord là-dessus – telle est la seule façon de faire grandir les savoirs, et seuls les savoirs nous donnent du pouvoir sur la réalité : chez nous, la volonté de puissance et la curiosité priment sur le principe d’autorité et sur le prestige de l’ancien. Mais toi et moi, nous n’avons pas inventé cette façon d’agir et de juger : tout cela, c’est seulement notre héritage, notre tradition, notre coran à nous.
J’aurais pu naître, et toi aussi, de l’autre côté de la barrière. J’aurais pu avoir des parents pieux et aimants qui m’expliquent que craindre et révérer Allah est la seule façon d’être un homme digne de ce nom et je les aurais cru, parce qu’ils étaient de bons parents, qu’ils travaillaient dur, qu’ils avaient l’estime de leurs voisins. J’aurais pu souffrir de les voir perdus et humiliés dans un monde qui les dépasse, j’aurais pu souffrir moi-même de ne pas trouver ma place, j’aurais pu être tenté de faire exploser le tout : mon malheur, ma malchance, ma frustration, mon impasse …Bref, j’aurais pu trouver dans le Coran une fable qui m’incite à terrifier les autres, faute de savoir comment me faire reconnaître par eux. Si, en plus, j’avais lu le Coran, j’aurais pu me croire le messager vengeur d’un dieu en train de perdre son glaive et répéter par désespoir : Rien, ni dans les cieux, ni sur la terre, ne peut réduire Dieu à l’impuissance. Il est, en vérité, celui qui sait et il est puissant. (XXXV, 44)
Bref, il nous faut rire et pleurer de nous-mêmes, car nous aurions très bien pu être l’autre.
Je m’en tiens à votre conclusion. Vous auriez pu naitre du mauvais côté de la barrière. Heureusement, vous êtes né du bon. Vous savez donc ce qu’est le bien et le mal. Vous êtes comme tous les hommes, déterminé par la connaissance du bien et cela vous permet de juger en terme de valeur.
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Vous parents ont fait la même lecture méprisante du judaisme durant les siècles d’antisémitisme, dont vous vous relevez à peine, pour aussitôt tomber dans une passion haineuse de son frère sémite: le musulman. Pas très glorieux de souffler dans le sens de la passion haineuse de l’époque.
« Bref, il nous faut rire et pleurer de nous-mêmes, car nous aurions très bien pu être l’autre. » concluez vous, en forme d’aveu: »nous », « l’autre »: pensée communautariste obsurantiste, l’autre est un je. Vous n’avez pas lu le Coran, vous vous êtes lu vous même!
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Un copié collé du bon vieil antisémitisme, version islamophobe. Chassez le naturel, il revient au garrot.
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