Un dragon paradoxal

Lundi 8 février 2021

Tu sais, la lucidité est une longue patience. Toute ma vie j’ai voulu « conquérir des terres nouvelles à la conscience ». Selon mon idéal, j’ai été, je suis encore  St. Georges terrassant le dragon. Quel dragon ? Celui de l’ignorance. Quelle ignorance ? Pas n’importe laquelle. Pas le simple manque de connaissance, neutre et sans saveur, comme ne pas lire le latin ou le grec, ne pas savoir l’histoire de la III° République, ne pas connaître l’origine de la vie sur Terre.

Non, j’ai chassé une ignorance plus virulente, plus dangereuse, une ignorance malfaisante : celle qui mène à l’échec et à la mort. Tuer l’ignorance qui tue : tel fut mon métier imaginaire. A force, j’ai aligné les cadavres de six ou sept dragons. Hélas ! pour l’heure, sous le regard des autres, ces dragons ressemblent plutôt à des souris desséchées, ratatinées, crevées. A mettre à la poubelle. Tu aurais pu, quand-même, t’occuper d’autre chose, non ?

Bon, pourquoi je te raconte tout cela ? Pour que tu me plaignes sans doute. Mais aussi parce que je viens de me rendre compte que l’un de mes dragons est un dragon paradoxal : celui de la conscience.

Toute ma vie, t’ai-je dit, j’ai désiré conquérir des terres nouvelles à la conscience. De temps à autre, j’ai eu le sentiment de réussir. Par exemple, j’ai dévoilé, ou j’ai cru dévoiler, comme tu préfères, la place exemplaire et centrale de la Shoah au sein de notre civilisation européenne moderne, les propriétés naturelles – donc impossibles à modifier – de nos notions et concepts. Mais mon dragon préféré, celui que j’ai chassé depuis ma jeunesse, est la conscience elle-même. Plus exactement, l’ignorance (dangereuse pour elle) dans laquelle la conscience est d’elle-même. La conscience ne sait pas qui elle est. J’ai passé beaucoup de temps, beaucoup d’énergie, à lui faire la leçon. En pratique, je lui ai arraché des terres anciennes qu’elle croyait siennes et qui ne lui appartenaient absolument pas. Conquérir des terres nouvelles à la conscience a donc consisté, en fait, à réduire drastiquement son empire ! C’est en cela qu’elle est un dragon paradoxal.

Tu vas encore me dire : arrête de compliquer, de faire le bel esprit. Tu as raison. Voici trois autres façons plus simples de dire la même chose.

  • – Dans le domaine de l’intelligence humaine la conscience est l’exception, l’inconscient la règle.
  • – La conscience humaine croit qu’elle habite le monde (ou si tu préfères, la réalité), mais en fait elle habite son cerveau.
  • – Son cerveau fabrique pour elle le monde (ou la réalité si tu préfères), mais la conscience ignore presque tout de ses processus de fabrication.

Donc croire que le Bien et le Mal existent là-bas en dehors, de façon indépendante, sérieuse et objective, comme nous le faisons tous, n’est qu’un cas particulier, une variante d’une erreur beaucoup plus générale. Bien que notre conscience n’en sache rien, son cerveau produit aussi des tables et des chaises, l’être et le néant, les montagnes et les fleurs, les pantalons et les chaussettes. Il y a bien longtemps, voici comment j’ai essayé de représenter cette idée :

Par-delà une apparente diversité, entre une paire de pantoufles et la théorie de la relativité générale, il y a la même identité profonde qu’entre un organisme unicellulaire et animal évolué : ils appartiennent tous deux à cette classe très particulière, complexe et rare dans l’univers : les vivants.

J’entendais par-là, que chacune à leur façon, la notion de pantoufles et la théorie de la relativité étaient des libres créations de l’esprit humain, des théories. Sans doute j’aggrave mon cas à tes yeux. J’empile un paradoxe sur l’autre. Pour me faire pardonner, sache que je suis en bonne compagnie. Je suis en train de démarquer ce cher Albert Einstein, pour lequel j’ai la plus grande dévotion. Je te raconterai cela la prochaine fois.

À toi, l’ami incomparable ! – le 4 février 2021

Voici mon idée. C’est une solution à un problème. Tu le connais déjà, mais laisse-moi le poser à neuf.  D’un côté il me paraît banal et évident d’affirmer qu’il est impossible de définir ce qui est bien et ce qui est mal autrement que de façon purement locale, subjective, arbitraire et éphémère.

Cette proposition me paraît même aujourd’hui tellement évidente, tellement banale que j’en ai presque honte. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte, et de te faire perdre ton temps, à toi qui me lis.

Mais d’un autre côté, dehors c’est l’inverse. Personne à ma connaissance, même parmi les philosophes, ceux du passé comme ceux du présent, n’a jamais reconnu ni n’est prêt à reconnaître aujourd’hui cet état de fait; du moins à le reconnaître avec assez de force et de clarté pour en tirer les conséquences. Personne, n’est prêt à dire : « Bon, c’est vrai, avouons-le enfin, nous sommes tout à fait incapables de définir ce qui est bien et ce qui est mal autrement que de façon purement arbitraire, transitoire et subjective. Partons de cette évidence, si déplorable qu’elle nous paraisse au premier abord, comme Descartes est parti du « cogito, ergo sum » et à partir de là voyons ce que nous pouvons faire, ce que nous allons faire et comment nous allons le faire. »

 Personne. Silence. Pourquoi ce déni ? La première réponse qui me vient à l’esprit est que je suis un penseur très courageux en avance sur son temps. Il suffit d’attendre pour que la vérité éclate, et en attendant, je vais me couler un bain de jouvence narcissique ! Un peu solitaire, sans doute, mais tant pis.

Je t’entends déjà me dire que je me prends encore pour un génie, et tu n’as pas tort, mais pas au point de trouver cette réponse bonne.

Ma deuxième réponse est un peu meilleure. Nous n’avons pas envie d’avoir un inconscient. Mais alors pas du tout. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Surtout pas ce truc là ! Ça nous agace, ça nous dégoûte, ça nous humilie. Quoi, mon cerveau déciderait à ma place ? Il ne manquerait plus que cela ? Et quand je dis mon cerveau, je veux dire tout ce qui est inscrit dedans : mon passé, mon éducation, mon époque, mon milieu, ma culture, ma langue, ma petite enfance oubliée…… tout ce qui bouillonne dedans : mes passions ambition, jalousie, peur, admiration, haine, désir… ? Tout ce monde-là déciderait pour moi ? Dans mon dos, sans me prévenir ? Et moi, pauvre pomme, je me contenterais de trouver évident, naturel, incontestable toute la petite cuisine qu’ils ont concocté entre eux, sans me tenir au courant de rien ? J’ai l’air de quoi ? D’un gogo ! En tout cas d’une marionnette.

Telle est mon idée un tout petit peu neuve. Nous avons absolument besoin de croire que le Bien et le Mal existent, incontestables et objectifs, parce que nous ne voulons pas apparaître à nos propres yeux comme de pauvres marionnettes dont les ficelles sont tirées à notre insu par notre propre cerveau. Je crois en l’existence du Bien et du Mal, dit la conscience, et je continuerai dans le siècle des siècles, pour protéger ma prééminence.  Ainsi soit-il. En fait, il me semble notre conscience entretient de très mauvais rapports avec son propre cerveau. Elle ne comprend rien à son propre rôle, à sa propre place dans le cerveau. Elle se prend pour ce qu’elle n’est pas. Elle rêve, elle fantasme. Si nous lui expliquions un peu mieux, les choses pourraient s’arranger. Je te raconterai cela une prochaine fois.

À toi, l’ami incomparable ! – 28 janvier 2021

Tu n’imagines le plaisir que j’ai à t’écrire ! Finis les atermoiements. Avec toi, je peux parler librement. Dire ce que je pense, comme je le pense. J’ai passé ma vie à écrire laborieusement chaque ligne, car je croyais en la pensée magique, ou plus exactement en l’écriture magique.

J’entends quoi par là ? J’étais convaincu que si je me donnais assez de peine pour assembler mes mots, j’arriverais à te persuader, toi, mon lecteur et mon frère, ou toi, ma lectrice et ma sœur, de la véracité de mes propos. Plus exactement, j’arriverais à faire pénétrer la vérité en toi, la vérité avec un grand V, celle qui sort du puits, belle, nue, fraiche, jeune et si émouvante, celle qui, comme une eau claire, coule d’une jarre dans un tableau d’Ingres, la Source.

Cette eau claire, cette vérité, voilà ce que j’espérais partager avec toi, et plus exactement, et surtout, par-dessus tout, l’émotion qu’elle fait naître en moi : un désir déjà heureux d’être satisfait, une euphorie, une ivresse légère qui provient de ce que la représentation que l’on vient de se fabriquer du monde se confond enfin avec le monde lui-même, ou plus exactement avec la perception que l’on en avait. On vient de réparer le monde, en quelque sorte. Tout est plus simple. Ce bonheur-là, je renonce à le partager, sauf avec toi.

Mais me diras-tu, à qui parles-tu alors ? Je suis qui, moi ? J’existe ou je n’existe pas ? Tu renonces ou tu ne renonces pas ?  Tu es complètement fou !

 Non, pas tout à fait. Il y a toi et toi. Si je te parle à toi, et non aux autres, c’est que nous nous comprenons à demi-mot. Et même au dixième de mot. Je veux dire que toi, tu as déjà fait presque le même chemin que moi, de sorte que pour tu me comprennes, il suffit que j’ajoute, en une phrase, la goutte qui fait déborder le vase, et non que je décrive le vase tout entier.

Par exemple, si je te dis que le Bien et le Mal n’existent pas, bien que nous passions nos journées à prendre des décisions petites et des grandes qu’inlassablement nous jugeons bonnes ou mauvaises, tu ne penses pas que je fais le bel esprit, ou que je cherche le paradoxe. Non, tu penses : évite-moi les truismes ! Si tu as une idée un tout petit peu neuve, accouche, au lieu de me faire perdre mon temps.

Et bien, justement, j’ai une idée un tout petit neuve, je te la raconterai dès que je peux. À plus.