Sortir de la préhistoire?

Voici que j’ai encore trahi ma parole. J’avais promis de t’écrire rapidement, et près de trois mois ce sont écoulés. Pardonne-moi. Je t’avais dit qu’Albert Einstein était du même avis que moi. Je voulais dire qu’il pense, lui aussi, que toute définition du bien et du mal est forcément subjective, locale, éphémère donc arbitraire. Bref, qu’elle ne peut que flotter en l’air au gré de la brise, telle une graine de pissenlit. Einstein le dit tout autrement, lui qui connaissait la philosophie allemande et admirait Spinoza :
« Il est évident qu’il n’existe aucun chemin qui conduise de la connaissance de ce qui est à celle de ce qui doit être. Il est impossible à partir d’une connaissance, aussi claire et parfaite soit-elle, de ce qui est, de déduire un but à nos aspirations humaines.» (Œuvres Choisies, Seuil, 1991, Tome5, p.165)
Autrement dit, de la réalité, qu’elle soit biologique, psychologique, sociale ou politique, de cette réalité donc, si parfaitement qu’on la connaisse, on ne peut et on ne pourra jamais tirer aucune définition du bien, et donc, à contrario, aucune définition du mal.
Tu me diras : Einstein n’est pas une autorité morale ou philosophique, c’est un savant. Tu as raison, mais je l’admire beaucoup, il est une autorité pour moi ! Dans le même élan, voici une citation tirée de « La Règle du jeu » de Jean Renoir :
« Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons. »
Une façon légère et affective de dire la même chose; et comme j’aime beaucoup Renoir…
Voici un troisième soutien, plus indirect celui-là. Pour te le montrer, il me faut faire un petit détour; encore un, me diras-tu. Sois patient.
Tu le sais, je me réveille tous les matins avec l’espoir et l’envie de sauver l’humanité. Comme je m’aperçois que l’humanité ne m’écoute pas, je sombre dans la solitude et la mélancolie. J’ai envie de pleurer, mais je n’y arrive pas.
Pourquoi l’humanité m’a-t-elle abandonnée ? Qu’ai-je donc fait de mal ? Pourquoi ne me reconnaît-elle pas ? Moi, son sauveur ? Pourquoi refuse-t-elle que je la comble ? Pourquoi n’emplie-t-elle pas mon âme du bonheur de l’avoir comblée ? Pourquoi ne s’empare-t-elle pas de mon arme ? L’arme de son salut ? Pourquoi? C’est tous les matins comme ça. Ridicule et étrange.
En fait, au cours de ma longue vie intellectuelle, j’ai fabriqué à l’intention de l’humanité plusieurs armes différentes afin de l’aider à vaincre. Vaincre quoi? Le malheur, l’ignorance, le malheur qui résulte de l’ignorance…enfin, tu vois! Mais comme tu sais, mon arme favorite ces derniers temps, celle que je juge la plus puissante, celle que je lui tends avec le plus de conviction pour qu’elle assure son salut, est cette impossibilité de fonder le bien et le mal dont je te bassine les oreilles.
Comment l’humanité aurait-elle pu t’abandonner me diras-tu ? Elle ne sait même pas que tu existes, pauvre cloche ! Tu as passé ta vie à te cacher.

Tu trouves mes lamentations incongrues ? Tu as raison. Mais je ne suis pas complètement fou. Juste un peu. J’ai une petite idée d’où ça vient, toute cette mélancolie métaphysique.
D’abord mon cerveau confond l’humanité et ma mère, ma mère et l’humanité : l’une se superpose à l’autre sans je m’en rende bien compte, comme deux images d’une même personne. C’est elle, l’indistincte, la merveilleuse et l’horrible lumanitémamère, que je voudrais combler avec mon arme favorite. C’est elle, l’indistincte, qui m’a trahi, abandonné.
Mon cerveau confond aussi moi et l’humanité. L’humanité, la vraie, celle qui existe là-bas en dehors, c’est-à-dire en pratique quelques amis et lecteurs, mon cerveau croit qu’ils sont comme moi ou peu s’en faut,, par manque d’imagination. Or, en fait, je suis assez bizarre, assez rare, du fait de l’histoire familiale particulière qui m’a formé. Je récuse toutes les autorités, tous les pères existants au nom de celui qui n’existe pas, mais qui devrait exister : le mien, que j’ai tué par mégarde, négligence et faiblesse, du moins l’ai-je cru. De ce fait, je suis violemment athée tout en me souciant énormément de dieu. Je cherche à le localiser. Je rêve de découvrir la vérité de toutes les vérités. Je cherché l’éternité partout, je la trouve nulle part. Du coup, j’aime à me dire que l’univers tout entier est aussi mortel que moi, comme si la reconnaissance de son côté éphémère allait enfin me permettre de poser pied, de goûter à la véritable saveur de l’existence. Pour tuer tous les pères et l’éternité avec, pour leur trouver un substitut qui existe indubitablement, je me passionne pour les millions d’années qu’il nous reste à vivre.
Or l’humanité, en pratique mes quelques amis et lecteurs, ne sont pas du tout comme moi : ils restent étrangers à mes soucis historico-métaphysiques. Ils ont d’autres chats à fouetter, à soigner. Mais comme je crois tout ce que me dit mon cerveau, que je prends ses opinions pour la réalité, et qu’il me dit que mes amis et lecteurs me ressemblent, je suis tout surpris de leur indifférence, et je la ressens comme une injustice et une trahison. Au lieu d’en vouloir à mon cerveau, je leur en veux à eux. Pourquoi m’abandonnent-ils ? Je glisse dans la solitude et la mélancolie. Quand-même, n’exagérons pas. Il m’arrive de tenir ma souffrance à l’écart, de prendre mes distances avec mon cerveau. Le pauvre, il manque de distinctions, je veux dire de capacité à distinguer entre moi et les autres, il a la fragilité affective du fœtus devenu nourrisson, et devenu nourrisson malgré lui, le pauvre. Ce n’était pas son choix. Il ne connaît que deux états, la fusion merveilleuse avec le monde, avec les autres, et la solitude affreuse, désemparée, sans fond. Il passe directement de l’un à l’autre. Quand j’arrive à prendre conscience de sa façon de fonctionner, à comprendre que les autres ne sont pas comme moi, je leur pardonne presque. Je leur trouve des excuses. Bref, j’ai des éclairs de lucidité.

D’ailleurs, une fois dissipé tout ce pathos, la situation devient assez simple. Pour que ma bien aimée impossibilité de fonder le Bien et le Mal devienne une arme puissante, une arme merveilleuse, encore faut-il avoir aperçu l’ennemi monstrueux dont elle permet de se débarrasser, encore faut-il avoir été terrifié par le monstre lui-même. Or, à l’heure actuelle, il est à peine visible à l’œil nu, un petit point perdu à l’horizon. Permets-moi de te le décrire à nouveau, même si je t’en ai déjà parlé. Il est composé de quatre faits.
– Nous avons encore des centaines de millions d’années à vivre sur cette planète, et uniquement sur cette planète, il n’y a pas de planète de rechange, aucune possibilité de voyager en groupe au-delà du système solaire.
– Nous sommes de plus en plus nombreux et de plus en plus puissants technologiquement. Donc de plus en plus capables de ruiner cette petite planète par myopie temporelle, négligence, égoïsme et autres formes de bêtise presque innocente à force d’être ordinaire.
– Pour échapper à ce désastre stupide, il faudra tôt ou tard nous résigner à user du seul et unique remède évident: une forme ou autre de gouvernement mondial, capable d’imposer, par la force s’il le faut, aux États-nations, aux grandes compagnies internationales, à chacun d’entre nous, un peu de bon sens, des vues et des projets à très long terme, de l’altruisme, du respect pour les générations futures, appelle cela comme tu veux, enfin de quoi rester agréablement en vie pendant des millions d’années.
– Or ce gouvernement mondial, en même temps qu’instrument indispensable à de notre survie, sera forcément un cauchemar, un cauchemar totalitaire, une horreur absolue tant que nous conserverons nos façons actuelles de considérer le bien et le mal.
Du moins, c’est ce que je pense. Mais je ne suis pas le seul. Ici intervient mon troisième soutien : Hannah Arendt. Oui, dit-elle, François a mille fois raison. Moi qui ai dû fuir le totalitarisme au péril de ma vie, qui l’ai étudié pour mieux le combattre, qui ai épousé Heinrich Blücher, un ancien spartakiste, admiré Rosa Luxembourg, les conseils ouvriers, la révolution hongroise de 1957 et Karl Jaspers, moi qui croit en l’unité de l’esprit humain, en l’unité de la culture humaine, en la possibilité de son progrès, je suis profondément convaincue qu’un gouvernement mondial sera une horreur absolue. Voici comment j’ai exprimé cette idée en 1957 :
« Peu importe le forme que pourrait prendre un gouvernement du monde doté d’un pouvoir centralisé s’exerçant sur tout le globe, la notion même d’une force souveraine dirigeant la terre entière, détenant le monopole de tous les moyens de violence, sans vérification ni contrôle des autres pouvoirs souverains, n’est pas seulement un sinistre cauchemar de tyrannie, ce serait la fin de toute vie politique telle que nous la connaissons. Les concepts politiques sont fondés sur la pluralité, la diversité et les limitations réciproques. Un citoyen est par définition un citoyen parmi des citoyens d’un pays parmi des pays. Ses droits et ses devoirs doivent être limités, non seulement par ceux de ses concitoyens mais aussi par les frontières d’un territoire. La philosophie peut se représenter la terre comme la patrie de l’humanité et d’une seule loi non écrite éternelle et valable pour tous. La politique a affaire aux hommes, ressortissants de nombreux pays et héritiers de nombreux passés; ses loi sont les clôtures positivement établies qui enferment, protègent et limitent l’espace dans lequel la liberté n’est pas un concept mais une réalité politique vivante. L’établissement d’un ordre mondial souverain, loin d’être la condition préalable d’une citoyenneté mondiale, serait la fin de toute citoyenneté. Ce ne serait pas l’apogée de la politique mondiale mais très exactement sa fin.»(Vies Politiques, Tel, Gallimard, 2019, p.94)
Et Hannah Arendt ajoute : « J’ai écrit cela à un moment où la fragilité et la petitesse de notre planète n’était pas encore bien apparente. À ce moment-là, un gouvernement unique de la Terre apparaissait seulement comme une fin possible et lointaine vers laquelle la civilisation était libre de se diriger, une fin que chacun pouvait juger admirable, souhaitable ou détestable. Un gouvernement unique de la planète n’était nullement devenu un des instruments indispensables à notre survie.
Un peu plus tard, lors du procès d’Eichmann, j’ai mis en lumière la banalité du mal en politique. C’était un pas de plus dans la bonne direction, et assez culotté pour l’époque. Mais, je dois l’avouer, jamais je n’ai osé, comme l’a fait François, aller au bout du chemin de la désacralisation du bien et du mal. Même aujourd’hui, je suis intimidée devant l’ampleur des conséquences qu’elle entraîne. Pourtant, il faut y aller. Cette impossibilité de définir ce qui est bien et ce qui est mal de façon définitive et objective est le fait, l’évidence, l’idée, l’instrument indispensable (peu importe la dénomination) qui seul permettra de sauver la dignité de la politique, de la citoyenneté et même de la condition humaine.
D’ailleurs, François a fini par me convaincre que dans le domaine idéologies, des religions, des idées, des concepts…etc., nous vivions encore dans une sorte de préhistoire aveugle, passionnelle et brumeuse. Nous manquons de prises de conscience, d’intelligence. Je crois qu’il a raison : c’est seulement à partir du moment où l’humanité aura reconnu cette impossibilité de fonder le bien et le mal qu’elle pourra espérer devenir le sujet conscient et créateur de sa propre histoire, qu’elle pourra accéder au règne plein et entier de la raison. En tout cas, cette prise de conscience aura rendu inoffensif le terrible Léviathan dont nous avons besoin : un gouvernement mondial. »
Bon, je l’avoue, il a fallu que j’insiste beaucoup pour que Hannah Arendt écrive cela. Mais, après beaucoup d’hésitations, elle l’a fait, et quand elle a eu fini, elle m’a dit, « Tu sais, tu as bien fait d’insister. Moi qui n’ai pas eu d’enfant, je suis très heureuse d’être devenue une bonne mère pour toi. »
Tu vois, enfin j’en ai trouvé une! Il ne faut pas désespérer ! Salut.