Ta lettre m’a sauvé!

Paris, le 22 juin 2021

Tu n’imagines pas le plaisir que tu m’as fait en m’écrivant. Vraiment, merci. Par moments, je me sens si terriblement seul que j’aimerais me dissiper comme une brume matinale sous l’effet du soleil, sans laisser de traces. Par moments, j’ai envie de pleurer, tellement je me sens faible, démuni, abandonné, trahi. Mais pleurer, je n’y arrive pas, je suis trop vieux pour ça.

Quelle complaisance ! m’as-tu écrit. Oui, quelle complaisance ! Secoue-toi ! Qui t’a abandonné ? Trahi ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Personne, ou presque, mon vieux, juste la vie comme elle va. Mais ça, tu ne veux pas le voir. Tu crois en ton malheur. Tu le pratiques .Donc, à tes yeux, non seulement il existe, mais il est légitime. Tu aimes aller chercher des circonstances, des explications dans ton enfance, dans ta petite enfance, et tu en trouve d’excellentes, belles, massives, astucieuses même. Tu les ranges sur une étagère comme des bibelots, des ouvrages savants. Mais ces circonstances, ces explications laissent le problème entier : aujourd’hui que se passe-t-il dans ta petite tête ? Pourquoi  c’est si triste que ça ? Aujourd’hui ? Par quelle magie ces anciens bibelots, tels des fantômes dans une maison hantée, dominent-ils ton âme à ce point ? Tu n’as pas vraiment d’explication.

Réfléchis un peu. Regarde-toi. Cherche à comprendre. Qui a le cœur au bord des larmes ? Qui a envie de pleurer ? Sans y arriver ? Qui s’apitoie sur lui-même ? Un enfant blotti au fond de toi ? Et qui regarde cet enfant être si malheureux, et lui confère une existence ? Une ombre ou des ombres que tu connais, que tu imagines, celle de ton père ? De ta mère ? De ta sœur jadis et naguère ? Ou l’ombre de toi-même, tout simplement, qui se dédouble et se regarde se regarder ?     

Tu es un petit théâtre à toi tout seul, avec trois ou quatre personnages, à commencer par celui d’un dieu sévère, inlassablement sévère : il juge et condamne les autres à l’insuffisance chronique, à la perte, aux erreurs, aux malfaçons, aux échecs. Mais il y a aussi les autres. Parmi les personnages qui te composent impossible de savoir lequel serait plus toi que les autres. Celui qui rate ? Celui qui tremble ? Celui qui souffre ? Celui qui voudrait pleurer ? Celui qui est tout apitoyé ? Celui qui a honte de sa propre faiblesse ? Celui qui essaie de la cacher ? Celui qui dissimule tout ça aux autres de peur de dégoûter, d’être méprisé, de passer pour un fou risible ?

Franchement, mon vieux, tu exagères, m’as-tu écrit, Secoue toi ! Quelle complaisance ! Oui, quelle complaisance ! Tu as ajouté : je te connais. En fait, tu crèves de trouille. Jette-toi à l’eau quand-même, ose  troquer ton enfer virtuel, solitaire, secret et glacé contre une réalité risible et ridicule : toi-même vu pas les autres ! Tu n’es pas si bête, tu les entends à demi-mot. Ah, le clown ! Ah, le bouffon ! Ce pauvre François, il mérite le pompon ! Toute sa vie, il a vécu dans du coton, choyé, privilégié, protégé de tout, à faire exactement ce qu’il avait envie de faire, essayer de comprendre le monde et se comprendre lui-même, et il trouve encore le moyen de pleurnicher, de demander qu’on s’apitoie sur son propre sort ? Tu les entends ? Ils ont raison. Tu as passé ta vie à te psychanalyser, et au bout du compte, tu es toujours aussi malheureux ! Il y a de quoi rire, non ?

Que faut-il conclure de ta longue vie de penseur auto-proclamé ? Qu’en tant que penseur pensant penser tu es complètement nul ? Que l’auto-analyse ça ne marche pas ? Que la psychanalyse en général ça ne marche pas ? Tous les trois en même temps, peut-être : la vérité doit être dans le dosage.

Au fond, peu importe l’explication. L’important est de constater que ça n’a pas marché. Plus précisément, l’important est que tu le dises à ceux dont l’opinion t’est chère : ça n’a pas marché, c’est comme ça.  Sans chercher la sympathie de personne, et surtout pas l’indulgence du dieu sévère, inlassablement sévère, qui te juge. Oublie-le, ne lui parle pas, renonce à l’attendrir. En un sens, il n’existe pas. Dis : c’est comme ça, et pas autrement. Après une vie de travail, j’ai seulement réussi à troquer de l’angoisse contre de la tristesse. Je reste là, en pleine vieillesse, le cœur au bord des larmes. C’est rigolo, non ? En tout cas, ce n’est pas sérieux.

Dis-le comme ça, ou dis-le autrement, mais dis-le. Personnellement, en plus, j’ajouterais que ta philosophie à la mord-moi-le-nœud, selon laquelle le bien et le mal, ça n’existe pas, ça n’a jamais existé et ça ne pourra jamais exister, elle ne marche pas. Tu as beau réduire le bien et le mal à une agitation neuronale entre tes deux oreilles, tu n’arrives pas à prendre cette agitation à la légère. Ou si tu préfères, cette proposition au sérieux. Au jour le jour, là où tu existes, entre tes deux oreilles, tu es persuadé que le monde est méchant, que le monde est cruel, qu’il ne te comprend pas. Parfois, par jeu, tu imagines que tu le quittes, juste pour le punir, pour bien lui montrer qu’il est coupable ! L’autre jour tu m’as dit : « Certains suicides sont faciles à comprendre, ils consistent à jeter le bébé avec l’eau du bain».  Peut-être. Toi, en plus, tu as envie de jeter le bébé, c’est-à-dire toi-même peut-être, à la figure des autres, pour qu’ils soient responsables de sa mort. Ce n’est pas joli, joli, tout ça.

En résumé, pour être tout à fait clair, dans ta vie, dans ta pratique, tu n’arrives pas à distinguer entre ton cerveau et le monde. Tu sais juste le faire sur le papier. Leur séparation reste de la pure théorie. C’est ça, être philosophe ? Être incapable de pratiquer sa théorie ?

Oui peut-être, te répondrais-je, c’est cela être philosophe : être incapable de pratiquer sa théorie ! Je plaisante, bien sûr. En fait, je reconnais qu’entre ma théorie et ma pratique, il y a un gouffre, un gouffre que j’aimerais franchir. Je souffre de ne pas savoir le faire. Mais je plaide les circonstances atténuantes.

Pratiquer – ou si tu préfères, vivre – l’irrémédiable relativité du bien et du mal, c’est un peu comme essayer de pratiquer la relativité générale ou la théorie des quanta. C’est nouveau et exotique et très difficile. Si lamentable praticien que je sois pour l’instant, je persiste et signe : toi et moi, nous devons essayer, recommencer, persévérer. Car l’irrémédiable relativité du bien et du mal est beaucoup plus vraie que nos faciles apparences quotidiennes. Donc nous n’avons pas d’autre choix, si nous aimons la vérité, si nous désirons pratiquer la réalité de notre condition, que d’essayer. Donc je continuerai.

P/S. La prochaine fois, essaie quand-même de m’écrire des choses moins personnelles et moins désagréables. Salut.    

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