Je suis complètement napoléon

Octobre 2021

L’été est passé comme un éclair, emporté par les tourbillons de la vie de famille. Je n’ai pas eu le temps de t’écrire, et maintenant il y a plusieurs choses que j’ai envie de te raconter. Comme d’habitude, ce sont des « prises de conscience », autrement dit, pour rester simple, des choses dont je me suis rendu compte. Autrement dit encore, des sortes de bulles qui sont montées, je ne sais comment, des profondeurs de mon cerveau et qui ont éclaté à la surface de ma conscience. A sa surface ?  Drôle d’image… à vrai dire, je ne crois pas que ma conscience soit une surface, mais je ne sais pas comment la décrire mieux. Au moment d’éclater ces bulles m’ont procuré un bref et intense moment de bonheur. C’est pour cela que je les aime et les recherche.

Il y a des gens qui aperçoivent la Sainte Vierge. Moi, de temps en temps, j’aperçois, petite ou grande, une vérité nouvelle. Et, à la fin des fins, si je t’écris, c’est dans l’espoir de partager avec toi ces apparitions. Plus exactement, les brefs et intenses moments de bonheur qu’elles me procurent. Et plus exactement encore, dans l’espoir de provoquer chez toi de semblables moments de bonheur, légers et intenses. A sa façon, la vérité est une drogue. Mais pourquoi suis-je si prosélyte ? Pour ne plus me sentir seul, ou fou, ce qui, dans le cas présent, revient à peu près au même. Si j’aperçois une vérité nouvelle, belle et émouvante, simple et profonde, et que personne d’autre que moi ne la voit, c’est un peu comme si je me prenais pour Napoléon. Je me sens affreusement seul, seul à la tête d’une grande armée. Je vois des fantômes que personne ne voit.

Bon, le moment est venu de passer aux aveux : en fait, je ne fais pas semblant, je suis Napoléon, je suis même complètement Napoléon. Je veux dire par là qu’il y a quelque part à l’intérieur de mon crâne, un sentiment de légitimité indestructible. Ce sentiment échappe au temps et aux contretemps. Il se tient au-delà et en deçà de l’expérience. D’où provient-il ? Je ne sais pas. D’un don. Pour moi, aucun doute, c’est comme cela que je le vis. J’ai la vérité infuse, je suis en contact direct avec elle, comme un prophète l’est avec son dieu.  Moi, je sais reconnaître la vérité et les autres pas, ou si peu, ou beaucoup moins bien que moi, c’est certain. Moi, je sais reconnaître la part de vrai dans ce que les autres disent. Eux, ils croient vrai tout ce qu’ils disent. Ils ne voient pas l’erreur. Moi si. Je sens la vérité, je flaire l’erreur. J’ai un odorat très fin. Je ne fais pas exprès. C’est comme ça, c’est inné. Je n’y suis pour rien. Ce don, je ne le travaille absolument pas. Bien sûr, je travaille avant, pour me renseigner, me cultiver, pour donner du grain à moudre à mon don : il a besoin, pour s’exercer, de matières premières en abondance. Après, je travaille pour rendre agréables, faciles d’accès, transparentes les bulles, petites ou grandes, qu’il a fabriquées. Mais le don lui-même travaille tout seul, en silence, loin de moi, et peut-être ne travaille-t-il même pas, ou si peu. En tout cas, je perçois seulement ses cadeaux, ces bulles qui éclatent, ces moments brefs et intenses de bonheur, ces vérités petites ou grandes qui apparaissent. Du fait de ce don miraculeux, j’arrive à découvrir quel est le véritable sujet des mathématiques mieux que les mathématiciens ou les philosophes des mathématiques ; je comprends le Coran mieux que les spécialistes du Coran ; je comprends à quoi ressemblent les notions et concepts mieux que les philosophes, psychologues ou autres cognitivistes …etc. et finalement je comprends l’avenir de l’humanité mieux que tout le monde. Et pourtant personne ne m’écoute.

 C’est là que le bât blesse. Je suis doué pour tout comprendre, sauf comprendre pourquoi les autres ne voient pas que je comprends tout. Tel est le point aveugle, le punctum caecum de ma folie. Il y a là un mystère qui me plonge dans des abîmes de tristesse et de solitude.

Mais heureusement, toi, tu es là. Tu m’écoutes et tu me comprends. Tu accueilles mes vérités nouvelles avec joie et curiosité. Ton enthousiasme m’est précieux. Mais le plus important est que tu les vois. Pour toi elles existent, elles sont en chair et en os, ou en bois et en métal, en tout cas colorées, solides, pesantes. On peut s’y cogner. Pour les autres, elles ne sont que des fantômes presque aussi transparents que des vitres, à travers lesquels ils me regardent. De quoi tu parles ? me disent-ils distraitement. Ah oui, ces petits lambeaux de brume que la brise agite entre toi et moi, de la fumée de cigarette peut-être ?

Mais non. J’ai découvert des choses importantes. Je suis Napoléon. Complètement Napoléon. Ça ne se voit pas ? Non pas du tout. Et je retombe en solitude et en désespoir.

Comment faire pour comprendre ce que mon don est n’arrive pas à comprendre ? Tel est en somme le sujet de ma réflexion d’aujourd’hui. En fait, je crois qu’il y a plusieurs choses je n’arrive pas à comprendre. Je patauge dans plusieurs ignorances et erreurs.

D’abord, je souffre de fusion : j’aspire, sans m’en rendre compte, à l’indistinction du fœtus avec sa mère. L’autre c’est moi et moi c’est l’autre, telle est ma conception du monde. Inévitablement, une telle conception mène à la déception. Avoir pour idéal la fusion rend difficile et fragile. La moindre différence entre toi et moi m’est intolérable. A la moindre dissonance, tout s’effondre. Il ne reste que le  délaissement. De fait, ma vie intérieure est extrêmement solitaire faute d’être assez solide pour encaisser les imperfections de la vie ordinaire, entre isolation et fusion.

 Impossible de comprendre, en particulier, que les autres n’éprouvent pas la même émotion que moi devant la vérité que je leur présente et dont la simple et profonde beauté me bouleverse. Vous n’êtes pas émus ? Quoi, vous… ? Non ? Je viens de recevoir par derrière un coup de massue sur la tête. Je m’écroule, victime déjà consentante de me savoir depuis longtemps victime. Comme un pingouin maladroit sur terre retourne à son océan familier, je replonge dans la rancune, la solitude et le désespoir.

Cette fusion, impossible dans la réalité, a son envers, ou plutôt son endroit imaginaire et mégalomane. Avec les grands de ce monde, je parle d’égal à égal. Je suis eux et ils sont moi. Nous nous fréquentons, Einstein, Proust, de Gaulle, bien d’autres encore. Si le président de la République française avait l’idée de me recevoir, je pourrais lui donner de si bons conseils qu’il deviendrait un phare dans l’histoire de l’humanité, alors que pour l’instant, tout seul, il peut seulement espérer être réélu.

Je brille comme une étoile nouvelle et inconnue dans le ciel de la vérité. Je suis un clochard céleste et omniscient. On ne peut pas me louper. En clair : les grands savants d’aujourd’hui, qu’ils soient physiciens, historiens, mathématiciens ou autres, reconnaîtront au premier coup d’œil la valeur de mes découvertes, pour peu que je me donne le mal de les leur communiquer. J’en suis si convaincu que j’ai oublié que j’avais déjà essayé. En vain. Plusieurs déconvenues cuisantes ne m’ont rien appris, absolument rien. J’ai été de râteau en râteau. Mais aucune importance, je continue à y croire. Je le sais, de loin ils viendront s’incliner devant l’immense portée de mes trouvailles, tels des rois mages apportant hommages et cadeaux au petit Jésus dans sa crèche. Car eux, pauvres grands savants d’aujourd’hui, ont perdu beaucoup de temps et d’originalité à faire leur carrière. Ils ont été polis jusqu’à l’insignifiance par les contacts avec leurs aînés et leurs pairs. Aussi n’ont-ils réussi à fabriquer que des vérités minuscules, pâlichonnes et, en plus, à peine nouvelles. Tandis que moi, dans ma solitude, j’ai pu travailler beaucoup et longtemps. Je me suis accouplé tout nu avec la vérité sans souci du quand dira-t-on. Aussi m’a-t-elle donné des propositions d’une nouveauté, d’une simplicité, d’une force enthousiasmante. Entre les idées des pauvres grands savants et les miennes, il n’y a pas photo.

Telle est ma folie. Pendant les meilleures années de ma vie j’ai cru que j’étais un moine copiste. J’usais mes pauvres yeux à transcrire en langue courante la vérité afin que d’autres puissent enfin la lire. Il m’arrivait de me dire au moment de me mettre à ma table : « Je travaille à l’œuvre majeure du XX° siècle ». Je plaisantais, mais à moitié seulement. Plus tard, n’arrivant pas à mettre le mot « fin » à mon chef d’œuvre, je me suis dit, avec un peu d’amertume, d’incrédulité et de dérision, que je travaillais « à l’œuvre majeure du XXI° siècle ». Quand j’ai commencé ce long périple, j’ai pensé qu’il serait sans doute préférable d’écrire en anglais afin d’être plus facilement compris de l’humanité toute entière !   Tu vois de quelle hauteur je suis tombée dans ce puit de silence au fond duquel je me retrouve aujourd’hui, à mille mètres en dessous des radios, des télévisions, des grands savants, des grands éditeurs, des lecteurs qui devraient tous être admiratifs et respectueux de mes vérités étincelantes. Voilà la raison pour laquelle je me réveille le matin avec l’envie de pleurer, mais je n’y arrive pas. C’est pour mettre un terme à ces pleurnicheries que je te raconte tout cela. Tel est l’aspect léger et agréablement comique de ma folie. La prochaine fois, je te raconterais sa face sombre et mélancolique.

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