VIII. Personne ne veut des cadeaux du père Noël. Pourquoi?

– Intermède introspectif, 1 –

Ma bien-aimée lectrice, mon bien-aimé lecteur, vous qui me rendez si heureux en me lisant, j’ai honte : voici que je vais encore manquer à ma parole.

J’avais promis d’en finir avec le Bien et le Mal. Plus exactement, avec l’impossibilité de les fonder, c’est-à-dire l’impossibilité dans laquelle nous sommes tous de définir ce qui est bien et ce qui est mal de façon incontestable, définitive, universelle…etc. Autrement dit encore, si grands savants ou si grands philosophes que nous puissions être, ou que nous ayons été, il est impossible, et il sera toujours impossible de sortir les définitions de ce qui est bien et de ce qui est mal du domaine de l’opinion, d’une opinion que certains partagent, mais d’autres pas, et demain on recommence, et demain on discute.

De façon plus intéressante, j’avais l’intention de revenir sur les heureux effets que la reconnaissance de cette impossibilité engendrerait si elle venait à être partagée par le plus grand nombre; si, rêvons un peu, un jour elle devenait un truisme de notre vie morale et philosophique, et, surtout, une ennuyeuse banalité de notre vie politique, aussi difficile à nier que la rotondité de la Terre, et même une évidence enseignée, pourquoi pas, dès l’école secondaire.

A la place, je me suis lancé dans une lecture du Coran. Et maintenant, je voudrais en rajouter une louche ! J’ai envie d’aller creuser les raisons personnelles qui m’ont entrainé dans cette lecture du Coran.

Si cela vous ennuie de me regarder fouiller dans les recoins mal fréquentés, mal odorants, obscurs de mon âme, sautez cette entrée, et la suivante qui en est le prolongement. 

Dans l’espoir de me la faire pardonner, permettez-moi de tenter de justifier à vos yeux cette nouvelle digression à propos d’une première digression. Je vois plusieurs façons de le faire.

La façon personnelle et affective : rendez-moi un grand service, lisez moi, écoutez-moi, votre lecture m’est précieuse. En douce, en vous écrivant, j’espère arriver à modifier la forme de mon âme. Je tente une fois encore, une dernière fois, de me débarrasser de ce sentiment de tristesse, d’abandon, de culpabilité, de solitude, d’impuissance qui m’envahit sans raison, persiste si longtemps. Peut-être que si j’arrive à en dévoiler clairement les sources, à vous qui êtes si différent de moi, il disparaîtra un peu. Bref, soyez assez bon pour me servir, une fois encore, de psychanalyste bénévole.

La façon bravache : vaincre ma peur, étaler ce dont j’ai honte, faire ce qui me dégoûte.

La façon respectable : poursuivre cette entreprise qui m’a paru si belle, si exaltante quand j’ai commencé à écrire : conquérir et offrir des terres nouvelles à la conscience – à ma conscience comme à la vôtre.

Pour réaliser cette ambition, j’ai respecté une règle qui s’était imposée à moi avant même que je m’en aperçoive. Toutes les vérités sont bonnes à prendre. Autrement dit, t’as pas le choix, dès qu’apparaît, une idée, une intuition, un sentiment nouveau, enfin n’importe quoi qui sent puissamment le vrai, dont il y a une seconde tu ignorais l’existence, t’as pas le choix, tu dois le livrer à ton lecteur. Tu n’as pas le droit de cacher cette découverte, même si elle n’est pas dans ton domaine de compétence, même si elle ne concerne pas le sujet dont tu traites, même si elle contredit ce que tu croyais penser ou ressentir, même si elle découvre un aspect de toi-même qui te fait honte, tant pis.

Donc j’y vais… En lisant le Coran, je suis tombé sur cette expression répétée : Dieu se suffit à lui-même, il est digne de louanges. Elle a commencé par retenir mon attention comme un caillou dans une chaussure. Pourquoi diable le Coran éprouvait-il le besoin de féliciter Dieu pour si peu ? Que Dieu se suffise à lui-même, c’était bien le moins. Moi aussi, si j’étais Dieu, je me suffirais à moi-même. Inutile de le préciser. 

Puis il m’est venu à l’esprit qu’une telle admiration pour l’autosuffisance était bien naturelle si elle provenait d’un enfant, d’un orphelin observant le monde des adultes. Pour l’orphelin, l’autosuffisance est un idéal lointain, un paradis provisoirement hors de sa portée.

Un peu plus tard, une deuxième idée m’est venue à l’esprit. Si tu t’es attardé sur cette expression, c’est qu’elle résonne en toi. Regarde-toi. En un sens, toi non plus, tu ne te suffis pas à toi-même. Toi aussi tu t’es enfermé dans la dépendance, l’enfance et l’orphelinat. Tu t’es servi de toi-même pour comprendre l’orphelin devenu prophète qui parle dans le Coran. Et voilà comment je me retrouve obligé de parler de ce dont je n’ai pas envie.

De fait, ce n’est pas seulement la stupéfaction qui m’a fait m’attarder à l’intérieur du Coran. J’y suis dans un pays familier et détesté.

Ce dieu indifférent, terrifiant et tout-puissant que le prophète a en partie emprunté à la Torah et en partie inventé, résonne en moi. Il est une réalité que je vis encore.

J’ai écrit que certains traits de ce dieu étaient ceux qu’un orphelin pourrait prêter, en grandissant, à un père qui l’a abandonné à la naissance. J’aurais pu écrire aussi bien : que j’ai prêté, que je prête à mon père qui m’a abandonné à la naissance. Car j’ai en moi un peu d’un orphelin et, moi aussi, j’ai fabriqué un dieu terrifiant et tout-puissant.

Mais, bien sûr, ce dieu, je ne l’ai jamais nommé. Je ne l’ai pas projeté dans les cieux. Il n’a pas vécu à l’extérieur de moi. Je n’y crois pas, je le subis. Je le subis, et je n’arrive pas à m’en débarrasser. Il vit en moi, sans forme, innommé. Il est l’image inversé de mon père, ou plutôt de mon absence de père, ou encore de l’absence de mon père, ou mieux encore de son assassinat métaphorique. Avant d’arriver à comprendre cela, il m’a fallu beaucoup de temps et beaucoup d’erreurs.

A peine m’étais-je élancé, voici plus de quarante ans, dans mes explorations au long cours, que vint sous ma plume laissée en roue libre, une énormité, au moins à mes yeux d’alors, et encore un peu à mes yeux d’aujourd’hui :

Je rêve de me faire enculer. Ouvert, offert, désiré, pris, enfin utile et enfin nécessaire ! Seulement peut‑on ramper au pied de celui qui vous rejette : de grâce, mon père, enculez-moi ? A quoi bon cette extrémité organique ? Elle vous choque ? Déshabillez‑vous et tournez la page. Il n’est pas difficile de comprendre que le désir s’obscurcisse du cerveau et se coule dans les veines de celui qui a manqué de symboles, de gestes et de paroles.

Avant de l’écrire, je ne le pensais pas. Une fois écrit cet aveu, je ne sus trop qu’en faire. Il dépassait mon entendement. Mais je l’avais écrit, il était là, impossible de l’effacer.

Aujourd’hui je me rends compte que ce fantasme d’être enculé est l’exacte compensation, le remède symétrique et parfait à ce père absent et terrifiant, terrifiant parce qu’absent, qui me hante. Au fond, ce désir était sain, naturel et innocent.

Faute d’avoir su apprivoiser cette demande d’amour si crue, je l’ai laissée en plan. Mes fouilles m’entrainèrent ailleurs. Je crus découvrir une couche plus superficielle mais néanmoins dissimulée de mon âme : de la haine de mon père.

Rétablissons : en fait, je ne me suis pas tant abîmé dans l’amour maternel, telle une île flottante dans une crème à la vanille, que je ne me suis protégé de ma haine contre mon père : on n’est pas de gauche pour rien.

Cette haine, ou plutôt ma croyance en son existence, allait longtemps m’égarer : j’avais mal nommé les sentiments que j’éprouvais pour mon père. Il s’agissait plutôt de peur et de culpabilité. En fait, je ne haïssais pas mon père. Je haïssais la peur et la culpabilité qu’il m’inspirait.

À l’époque, j’ai attribué cette haine précoce et précocement refoulée au fait que je n’avais pas connu mon père à la naissance, mais seulement quelque temps plus tard. Mais là encore, je me suis en partie trompé.

Je suis né au beau milieu de la deuxième guerre mondiale, en 1943. Mon père, qui occupait un poste diplomatique en Colombie, a abandonné ma mère enceinte pour tenter tardivement de rejoindre la France libre. Voici ma vie de nourrisson et de petit enfant, telle que je l’ai imaginée et écrite jadis :

Selon mon ancien testament, j’étais semblable à ma mère : nous ne formions qu’un seul corps. J’ai vécu les neuf premiers mois de ma vie sans imaginer un seul homme ni entendre, proches de ma tête, les coups sourds de son bélier; du moins, je l’espère. Lorsque la poche des eaux s’est crevée, lorsque mon placenta m’a quitté et que j’ai été expulsé, papa n’était pas là pour m’accueillir : il courait après la seconde guerre mondiale : entre ma mère et moi il n’y avait rien : aucune rupture : j’ai vécu encore six ou huit mois, indifférent et béat, à écouter les sons et les couleurs; je ne savais ni lire, ni écrire, ni même parler : j’ai ignoré jusqu’à l’existence de l’existence de mon père jusqu’au jour brutal de son retour, c’est à dire de son apparition.

Quelle horreur! Comme un con qui s’ouvre, l’univers s’est fendu sur la différenciation mystérieuse et béante des sexes : elle m’a coupé du bonheur et plongé dans la vie. La naissance de mon père privait ma mère de pénis, l’identité était le lien tout puissant qui m’unissait à ma mère; comme je m’étais trompé, le monde me grugeait: il me privait du seul pénis qui fût le nôtre. L’agitation de mon père dégradait ma mère. Il lui donnait des ordres : il abolissait ainsi le seul royaume qui fût le mien : la souveraineté de la femme à l’enfant. Mon père embrassait ma mère, il l’accaparait et je ne pouvais le tuer. Or je ne pouvais ni m’imaginer ni me construire seul. Me reconnaître en lui supposait que je l’accepte comme rival ; il prendrait même la première place : je serai son vassal. En le rejetant je devenais ma mère : il me possédait encore puisqu’il la possédait déjà. De toute façon j’étais refait: je serai sa créature. J’étais dans de beaux draps : faire ma soumission par derrière et me laisser châtrer à l’image de ma mère, ou métamorphoser en admirative fierté la haine que m’inspirait cet intrus qui me faisait cocu. Je me suis borné. Je lui ai gardé rancune de m’imposer un choix que je n’ai jamais su faire. Je suis devenu peureux et défiant de toutes les nouveautés. Avant de me rétracter, j’ai eu la tentation de me laisser tomber, comme un objet que l’on jette à la mer : vaciller dans les eaux glauques du sillage, être submergé par les vagues, s’abîmer dans les profondeurs de l’océan : le calme et le silence. Ne pas résister, ne pas savoir, ne pas parler : le bonheur d’être débile.

Aujourd’hui, je ne me reconnais qu’en partie dans ce tableau. La haine, si refoulée soit-elle, n’est pas si importante dans mon caractère, et il manque la terreur, la culpabilité, le délaissement.

J’ai un autre doute. Au moment où j’ai inventé cette reconstitution, je me demande si je n’ai pas mélangé deux moments différents de ma vie de tout petit : le choc que j’ai eu en découvrant mon père et le choc que j’ai eu en découvrant l’amant de ma mère. J’y reviendrai.

Un peu plus tard, toujours à la recherche des parties cachées de moi-même, je parvins à déchiffrer une rêverie :

Longtemps je me suis murmuré en allant à la selle : « On m’a donné huit cents mille balles pour assassiner le général de Gaulle. » Angoissante et agréable rêverie. Elle me met devant mes responsabilités : huit cents mille balles est un juste prix, et même la condition nécessaire et suffisante de cet attentat. Impossible de se dérober : les deux plateaux de la balance sont en équilibre. Un rien, une plume, ma volonté emporteront la décision. Le ferai‑je, ne le ferai‑je pas ? Serai‑je un homme ?

« Pour huit cents mille balles j’assassine le général de Gaulle. » De Gaulle, un père, le tuer, cela fait partie de la culture. Et huit cents mille balles ? Je me dis souvent que cela fait deux fois quat’cents mille. Quat’ : en anglais que je parlais petit, cut : couper. Balles : en anglais balls : couilles. Cents en français, s’écrit aussi sans. C’est donc deux fois sans couilles que je demande pour abattre le général. J’essaie de dire deux choses à la fois : que la juste rétribution de mon crime, son but et sa récompense serait deux couilles, et en même temps qu’il me faudrait – or il me manque – pour son accomplissement ces couilles. En somme, il me faut le fusil de mon père pour tuer mon père et lui prendre son fusil, car je n’ai pas de fusil.

Pourquoi est‑ce que j’entreprends cette expédition punitive seulement lorsque j’ai le cigare aux lèvres ou, si vous préférez, la crotte au cul ? Pourquoi vouloir ramener seulement les testicules ? Négligerai‑je la verge ? Je n’envisage de toucher que deux fois cut’sans balles : qu’ai‑je fait des milles ?

La pine à de Gaulle que l’on croyait perdue,
C’est Pompidou qui l’avait dans le cul !
(couplet de mon enfance)

Alors que les matières fécales distendent agréablement mes boyaux et appuient, en glissant, une caresse sur ma prostate, je suis halluciné, j’y crois, ça y est : la pine de papa est retrouvée : il me l’a mise dans le mille. Et l’Émile retrouvé est la seule éducation véritable : la présence dans le derrière du pénis paternel, provisoire et symbolique comme le christ dans l’hostie, me monte à la tête : je rêve aussitôt d’acquérir le reste de la panoplie : une paire de couilles. Je suis un vrai prolo. J’ai un métier, un salaire, une femme, des enfants, je parie sur le parti, pine au cul qui nourrit ma révolte et déploie mon analyse politique : les bourgeois, on se les paiera ! Coût : quat’cents balles pièce. C’est cher peut‑être, mais un bon départ dans la vie donne envie d’obtenir des satisfactions. En chiant, je cesse d’être un lecteur amoureux de romans photos, lumpen et apathique; je deviens un révolutionnaire bien nourri et conséquent : ma condition intellectuelle et matérielle s’est passagèrement améliorée. Hélas, dès que mes dernières crottes ont franchi le seuil de mon sphincter en un ultime arpège frissonnant de sensations délicates, pour s’en aller d’un gros ploupe dans la cuvette des W.C., mes rêves ambitieux et progressistes s’évanouissent comme des fleurs que l’on jette à la mer quand le bateau s’en va. Je me torche et j’oublie. Je retourne sans trop le savoir, à mes croyances plus primitives et plus apaisantes : ce sont les femmes qui portent le pénis.

Cette fois, je suis plus près de la vérité telle que je la perçois aujourd’hui. Une phrase décrit assez bien l’échec de ma vie intellectuelle et professionnelle : En somme, il me faut le fusil de mon père pour tuer mon père et lui prendre son fusil, car je n’ai pas de fusil. En un mot, je suis emberlificoté. Ou plutôt je me suis emberlificoté. Je suis pris dans une sorte de camisole de force tordue, je ressemble à un portrait de Francis Bacon : rien n’est à sa place, et rien n’arrive à bouger.

Cet échec de ma vie intellectuelle et professionnelle, il y a plusieurs façons de l’énoncer :

– Je n’ai pas réussi à transformer les fruits de ma curiosité en reconnaissance par les autres : je n’ai pas réussi à intéresser un éditeur à une œuvre interminable et ambitieuse, et seulement, par bribes, quelques rares lecteurs.

– Je n’ai pas réussi à professionnaliser ma vie intellectuelle.

– Je n’ai pas réussi à transformer ma curiosité en argent.

Résultat, je me suis contenté de me faire entretenir par ma compagne. Elle a subvenu à mes besoins et, pendant ce temps-là, moi, sans le moindre ordre de mission explicite, connu ou reconnu, j’ai recherché, solitaire, la vérité. Je la cherche encore. Je la cherche toujours. Mais personne ne me paie, et presque personne ne m’écoute. Et pourtant, je persiste. J’ai une mission. Mais laquelle ?  

En un sens, j’ai vécu à la manière d’un juif haredim, un de ces ultra-orthodoxes qui consacre sa vie entière à l’étude de la Torah, tâche noble réclamée par Yahvé, pendant que sa femme travaille et fait des enfants, tâches moins nobles sans doute, mais néanmoins utiles et nécessaires à l’ordre du monde.

Quoi et qui, dans mon âme, joue le rôle de Yahvé ? Telle est la question à laquelle il serait heureux que je réponde avant que les brumes de l’âge n’envahissent mon cerveau. Le seul fait de l’énoncer me fait monter le rouge au front. Essayons quand-même.

Le Yahvé qui me gouverne est puissant. Il a une double face. Il me commande à la fois de travailler et d’échouer.

Première face : il me commande de travailler. Autrement dit, d’où me vient cet inoxydable sentiment de légitimité, si naturel que je l’ai à peine aperçu, qui m’a permis d’imposer à ma compagne, à mes enfants, à mon entourage qu’il était tout à fait inévitable que j’écrive, que j’écrive encore, que j’écrive sans cesse, pendant des années et des années, sans que cela rapporte un centime ni même que cela se sache ? Comment ai-je pu croire que je n’avais de comptes à rendre qu’à Yahvé, c’est-à-dire à la Vérité ?

Quel culot incroyable ! Pour qui je me prends ? Quelle prétention extravagante ! Oui, je ressemble au prophète. Lui, c’était Allah qui lui parlait à l’oreille par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. Moi, c’est la Vérité toute nue, sortant du puits, par l’intermédiaire de mes petites cellules grises. Chacun son truc. À chaque époque, ses fous, ses prophètes. Je suis un fou prophète ou un prophète fou, comme tant d’autres, simplement je suis compatible avec les Lumières, l’humanisme et la recherche scientifique, voilà tout.

D’où me vient cette stupéfiante légitimité ? Que j’ai sortie de mon chapeau comme un lapin ? Je ne vois que trois origines ou explications.

La première n’en est pas une… j’ai raison d’être fou… parce qu’en fait je le suis tout à fait… chers amis, c’est tout à fait vrai, je suis prophète… je veux dire par là que la vérité me parle directement à l’oreille… les hasards des combinaisons génétiques m’ont doté d’une forme d’intelligence rare : j’ai la chance de voir des choses que les autres ne voient pas, et donc j’ai bien raison de consacrer ma vie à les leur montrer, et tant pis pour mon entourage. Moi, je cause à la postérité.

Ainsi, il y a quelques mois, j’ai réussi la première psychanalyse de Mahomet, au moins à ma connaissance. Pas si mal, non ? Il y a des années et des années, j’avais découvert la dernière adresse connue de Dieu. Pas si mal, non ?  

La seconde source de ma stupéfiante légitimité est affective, sentimentale et même tout simplement sensuelle. Je ne jouis vraiment intensément que quand j’essaie d’attraper avec des mots un truc que j’appelle « la vérité » et donc, tout naturellement, je cherche à jouir indéfiniment, et tant pis pour les autres : ma lucidité supérieure est seulement une couverture… dont je me sers pour me justifier, pour continuer à jouir tranquillement. Je suis juste un gros égoïste, un pervers bizarre.

La troisième explication plonge dans mon histoire la plus primitive. Lorsque je suis né, ma mère a eu un orgasme et cet orgasme m’est monté à la tête : j’ai cru que j’étais dieu, que j’étais le fils de dieu, enfin quelqu’un de merveilleux, de somptueux, d’irremplaçable. Et, au fond, je ‘y crois encore.

Dit comme ça c’est à la fois rigolo et absurde, bien sûr. Cet orgasme, je l’ai vécu en tant que nouveau-né, ou plutôt en tant que naissant, à ma façon, mais laquelle ? Je ne sais pas, je ne sais plus, en fait, je ne l’ai jamais su. J’en ai seulement entendu parler par ma mère, bien sûr. Telle est l’unique source de ce bon souvenir.

J’imagine cet orgasme comme un magnifique accord de Bach, joué à l’orgue dans une église. Longtemps ses harmoniques se prolongent sous les voutes : ce sont les premières semaines, les premiers mois d’une mère heureuse d’avoir mis au monde son enfant, son petit garçon, ce petit garçon qui l’a fait jouir. En tout cas, il y a un paragraphe d’Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci de Freud qui résonne en moi. Je l’ai trouvé absolument vrai et beau quand je l’ai lu pour la première fois quand j’avais une vingtaine d’années, je le relis encore aujourd’hui avec émotion :

« Pour le nourrisson qu’elle nourrit et soigne, l’amour de la mère est autrement profond que son affection ultérieure pour l’enfant qui a commencé à croître. C’est une relation d’amour qui procure une satisfaction plénière, et qui comble non seulement tous les désirs psychiques, mais assouvit aussi tous les besoins physiques. Et si elle représente une des formes du bonheur accessible aux humains, cela tient en grande partie à la possibilité qu’elle offre de satisfaire sans reproches, des désirs anciens, refoulés, et qu’on devrait qualifier de pervers. Dans les jeunes ménages les plus heureux, le père sent que l’enfant, surtout le fils, est devenu un rival, et une hostilité profondément enracinée dans l’inconscient prend dès lors naissance contre le préféré. »

Au tout début de mes explorations, j’ai usé d’une technique semblable à celle des collages en peinture. Lorsqu’un texte ancien d’un auteur, ou de moi, me paraissait avoir déjà exprimé exactement ce que je cherchais à dire, et mieux que je ne pourrais le faire ou le refaire, je l’ai incorporé sans prévenir, sans mentionner son origine, comme s’il faisait partie de ma réflexion du moment.

 Tout cela pour dire qu’à la suite de ce texte de Freud chantant à ma place, mieux que moi, « une des formes du bonheur accessible aux humains », j’ai collé un ancien écrit personnel. Dans mon esprit, il prenait la suite parce qu’il était la description, ou plutôt la transposition exacte du commencement de ce bonheur indicible : mon entrée orgasmique et triomphale dans le monde.

 « Charles Albert ! Charles Albert, mange tes pruneaux et monte au ciel 1 Disparais dans les cintres. Emporté par les violons, chamarré d’or et d’argent, niché dans une nacelle qui ressemble à une barque de pharaon, resplendissant de strass, de paillettes et de dentelles, coiffé et presque recouvert d’une immense perruque blonde, bouclée, rendue diaphane et irisée par les feux de la rampe, le faisceau multicolore des projecteurs, isolé dans l’espace tout noir, tel une étoile, Charles Albert s’élève lentement. Avec une douceur infinie, il disparaît derrière les rideaux or et rouges, là-haut, tout là-haut. Les cuivres se déchaînent, les chœurs se pâment. Debout la foule applaudit, dans un vacarme infini, hurle, lance des fleurs et emplit l’espace brusquement découvert par l’éclatement des lampes d’une foule d’objets qui papillotent, dansent sous les lustres de cristal, flottent, tourbillonnent, n’en finissent plus de tomber des poulaillers jusqu’à l’orchestre. » 

Après ce début en fanfare, je suis tombé de haut, du moins c’est ce que j’imagine. Comment aurais-je pu soupçonner que la vie puisse être différente ? Je manquais d’expérience pour penser le contraire. Et pourtant impossible de retrouver ces débuts magnifiques. Amertume, déception, rancune, malheur, tristesse… A peine avais-je vécu ma vie de bébé que j’étais déjà un prince en exil.

De ces débuts lointains et magnifiques, il resterait une trace, comme un certain rayonnement cosmique est la trace du big-bang : ma stupéfiante légitimité.

En tout cas, aujourd’hui encore il me semble qu’une partie archaïque de moi n’a jamais dessoulé. J’ai gardé toute ma vie le désir nostalgique d’une relation parfaitement transparente, d’une relation qui efface toute différence entre toi et moi, entre vous et moi, entre moi et l’autre, entre moi et le monde extérieur. En grandissant ce rêve s’est enrichi de la différence des sexes. J’ai rêvé d’une relation amoureuse si amoureuse de la vérité qu’elle fasse des différences multiples et nécessaires entre ma bien-aimée et moi, entre vous et moi, entre moi et les autres, la matière inépuisable d’une complicité sans fin, d’une recherche oublieuse de tout amour-propre, d’une recherche commune de la vérité des différences.

Ce rêve et cette nostalgie, en somme, je les ai  poursuivis dans l’écriture.  J’ai écrit pour découvrir la vérité, et j’ai découvert la vérité pour atteindre à la communion : à chacun ses erreurs, la vérité est à tous. Aujourd’hui encore, cette communion à travers le partage d’une vérité est le remède à la solitude le plus puissant que je connaisse. Autant dire que je n’ai pas beaucoup réussi, puisque je n’arrive pas beaucoup à partager mes vérités. Mais je persiste.

Ces quelques notes suffisent-elles à rendre compte de ma stupéfiante légitimité ? Ou, si vous préférez moins de complaisance, de mon prophétisme pathologique ? Je n’en suis pas certain. J’ai plutôt l’impression d’avoir jeté quelques traits de crayon sur une feuille blanche : à peine le début d’une esquisse. Mais c’est tout ce que j’ai à vous proposer pour le moment.

En résumé, mon Yahvé intérieur me commande de rechercher des vérités afin de fabriquer des communions virtuelles qui m’évoquent ma jouissance suprême, mon orgasme originel… l’orgasme de tous les orgasmes… la communion de toutes les communions… ma naissance. Une infatuation originelle serait la source de mon prophétisme pathologique. En tout cas, j’ai réussi à imposer à mon entourage, comme une évidence silencieuse, le fait que j’ai le droit et le devoir de parler indéfiniment dans le désert, c’est-à-dire d’écrire indéfiniment sans être ni payé ni lu, ou si peu.

Reste la deuxième face de ce Yahvé puissant et contradictoire. Pourquoi me commande-t-il de n’être ni lu ni payé ? D’où m’est venue cette sorte d’interdiction voilée mais tenace qui me souffle à l’oreille : tu ne toucheras pas le fruit de ton travail ? Plus exactement, qui m’incite à me comporter de telle façon que je ne puisse toucher le fruit de mon travail, ou en tout cas très difficilement, très rarement, presque pas ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de gagner ma vie ? Pourquoi n’ai-je presque pas le droit de rechercher la reconnaissance des autres ? Ou si maladroitement ? Pourquoi dois-je remettre à plus tard, à toujours plus tard, et finalement à jamais, l’espoir de l’obtenir ?

Personne ne perçoit la sonorité incroyable de ce que je dis. Pourtant ce que je dis est d’une vérité stupéfiante, admirable et immédiate, comme celle du Coran. Je le dis sans fausse modestie, car je n’ai aucun mérite : les propos que je tiens, je les tiens directement de la vérité elle-même.

Seulement Sschhhhuutttt ! Excusez-moi de baisser la voix, je vais vous dire un secret… la vérité ne veut pas que cela se sache… La vérité me cache… Je suis son amant clandestin. Elle n’a pas voulu que nous célébrions ensemble nos noces. Selon elle, les autres n’ont pas à savoir qu’elle me parle.

Au début cet arrangement me convenait. Je trouvais même cela tout à fait élégant. J’adorais la discrétion de notre liaison. Moi, je couchais avec la vérité, et personne n’en savait rien ! Je n’en parlais à personne ! Jamais ! Quelle élégance ! Quelle classe !  Une histoire d’amour divine, dont j’avais le secret, un jour éclaterait !

Pourquoi ai-je tant aimé la discrétion de mon histoire d’amour avec la vérité ? J’ai déjà proposé dans une précédente entrée (VI) une première explication.

Jouir enfin de mon travail, être publié, lu, reconnu : « Ah ! Quel penseur magnifique ! Quelle lucidité, quelle profondeur, quel courage, j’adore ! » c’eût été en quelque sorte coucher avec ma mère.

Car je m’étais lancé dans une poursuite interminable de la vérité dans l’espoir de fabriquer une œuvre qui dévoile les secrets de sa propre conception,  qui soit entièrement transparente à elle-même. Or j’aspirais à fabriquer une œuvre entièrement transparente à elle-même afin de retrouver la sensation, l’image de la toute-puissance fœtale. Et je voulais retrouver la toute-puissance fœtale pour rester fidèle au désir de ma mère de me garder comme un doudou sous sa coupe, dans son ventre. Impossible dès lors de jouir dans son ventre de son ventre ! Je n’étais qu’un fœtus et c’eût été de l’inceste. J’avais résumé tout cela ainsi :   

L’épitaphe à inscrire sur ma tombe pourrait être : Ci‑gît celui qui a aimé la Vérité d’un amour si pur qu’il a renoncé à jouir d’elle, à jouir en elle. En somme, j’ai inventé l’amour courtois dans le domaine de la connaissance.

Il existe une autre origine à ma passion pour la discrétion. Longtemps j’ai trouvé un grand plaisir à ce que ma liaison avec la vérité reste provisoirement secrète parce que cette façon de me comporter était un antidote à un poison dont j’avais souffert : le narcissisme de mon grand-père, ou plus exactement les humiliations et les déconvenues que ce narcissisme m’a fait subir. Voici la description que j’ai faite de mon grand-père, il y a longtemps, au moment où j’ai commencé à essayer de me décortiquer : 

Mon grand-père, être lumineux jusque dans les vertiges de son narcissisme, ressemblait à ces femmes pulpeuses et onduleuses, aux seins et au sourire éclatants, qui incarnent sur les affiches 1900 l’attrait de vélocipèdes aux épithètes homériques, ou celui de ces merveilleuses fleurs du progrès, les ampoules électriques. Il avait beaucoup de charme et il en abusait. Il avait eu les cheveux blancs très tôt : il les portait longs. Son profil rappelait Robespierre : il affectionnait des lavallières blanches en guise de jabot. Il aimait les grands principes et les grands sentiments : la Révolution française et les vieilles familles de la noblesse, la République et les têtes couronnées, le Comité de salut public et l’uniforme militaire, la défense nationale et la paix. Il adorait son père et sa mère; son père, médecin de campagne, était républicain et déiste, sa mère, très pieuse, catholique et royaliste. Lui-même se convertit au socialisme à la fin du dix-neuvième siècle, au moment où il était à la mode : il écrivit des chroniques sociales dans le Figaro et se maria dans la grosse bourgeoisie de la plaine Monceau. Il avait pour ses petits-enfants une inclination pleine de tendresse dans laquelle je puisais des forces et l’apaisement, comme une plante au soleil.

Un peu plus tard, j’ajoutais quelques touches :

Mon arrière-grand-mère était, paraît-il, une femme sévère et un peu froide. Son petit dernier, Joseph, qui devait devenir mon grand-père, était sensible : il s’enfuit du collège où, à longueur d’année, il était pensionnaire et dont il aimait à se rappeler qu’on y brisait la glace dans les seaux, les matins d’hiver. Il rentra à la maison en parcourant à pied quinze kilomètres : on le reconduisit. Il songea à devenir marin : la mer eût été son exil volontaire. Il reprenait ainsi à son compte l’exil affectif que lui imposait sa mère. Il choisit politiquement le côté d’un père tendre et affectueux : la République. Il ajouta aux libertés la compassion dont il avait manquée : il afficha un air crâne et se proclama socialiste : il encourut ainsi volontairement la désapprobation de sa mère monarchiste et en souffrit. Les femmes furent toute sa vie sa faiblesse et sa croix : il était entouré d’une volière d’admiratrices qu’il maintenait à bonne distance à l’aide d’un abondant courrier. Très vieux, il leur téléphonait avec des trémolos pathétiques et enfantins qui résonnaient à travers sa maison à cause de sa surdité, et qui me mettaient le rouge au front. Ces débordements de dépendance étaient le décor derrière lequel il cachait sa misère : il était méfiant et soupçonneux, il avait toujours peur de manquer : la générosité et l’optimisme socialistes traduisaient ses aspirations, non sa nature : dans les liens du mariage, il priva si bien son épouse de plaisir, de confiance, d’attentions et d’argent qu’elle finit par divorcer, tout en le regrettant. Il était trop assoiffé de la tendresse des femmes pour ne pas aimer séduire et être séduisant, mais il avait trop peur de leur domination pour se donner à aucune : il n’étreignait que lui-même. Faute d’avoir pu maîtriser l’image de sa mère, il l’avait multipliée pour régner, mais il n’avait réussi qu’à s’enfermer dans un palais de glaces où il contemplait à l’infini sa propre impuissance : chez lui il avait accroché un peu partout son propre portrait.

Mon grand-père a été avocat et homme politique, socialiste, tantôt à l’intérieur  tantôt à l’extérieur du parti, membre de la Ligue des droits de l’Homme, défenseur de la Société des Nations. Je lui dois beaucoup de mes préoccupations, de mes goûts, de mes façons de juger. Bien des années après les esquisses précédentes, j’ai tenté de cerner mon ambivalence :

J’avais pour lui des sentiments contradictoires; ou si l’on préfère, j’avais de lui des images inconciliables. Il y avait d’un côté le héros éponyme, le chevalier à la blanche tunique. Il avait ébloui sa fille dès son plus jeune âge, et pour la vie. Ce chevalier au cœur pur était aussi tribun; il enrobait la vérité dans des paroles d’or qui enchantaient les foules.

Par la suite, sa fille devint ma tante. Elle me raconta sa légende. Lorsque je regardai le chevalier qu’elle me désignait, j’aperçus un vieillard aux amours pleurnichardes, aux pyjamas en laine blanche tachés d’urine, avare comme l’Avare, sourd comme un pot, qui traitait, à peine leur avait‑il tourné le dos, ceux qui le servaient de « salopards » et de « voleurs », sans que ceux‑ci s’en offusquent, car il n’était pas méchant au fond. De l’éloquence de mon grand‑père, qui enchantait les foules, j’avais pour tout souvenir personnel un discours de distribution des prix, prononcé dans mon école, où mon grand‑père, à force d’évoquer la lointaine guerre de 14 et « le linceul de pourpre où dorment les dieux morts », lassa tant son jeune auditoire que celui‑ci, pour écourter son supplice, se mit à taper des pieds.

Mais mon grand‑père avait aimé la vie, et il m’aimait; il avait aimé le théâtre, les femmes, la politique, plaire, la peinture d’avant les impressionnistes, Baudelaire, Balzac, Lamennais et la Révolution Française, il s’était taillé une belle vie, une vie honorable, il avait une intelligence vive, équilibrée, juste et généreuse qui lui avait permis de déjouer les écueils de son siècle : le pacifisme, le communisme, le fascisme, le racisme, le pétainisme, etc… Il ne lui avait manqué que la force patiente du caractère, l’entêtement dans l’action,  pour jouer des rôles plus grands. Dans la géographie familiale qui était la mienne, il était l’isthme unique et étroit par lequel je pouvais espérer accéder au bonheur de vivre, à la réussite, à la normalité, à la société française dans ce qu’elle avait de meilleur : j’avais le plus grand besoin de lui pour assurer mon existence imaginaire, mon identité et mon appartenance.

Comment être mon grand-père sans l’être ? En bannissant loin de moi ce que je perçois comme sa faiblesse : cet amour de soi chroniquement insatisfait, fragile et tyrannique, cette façon de charmer à seule fin de se regarder soi-même. Donc moi, son petit-fils, je fais vœu de chasteté narcissique. Je renonce solennellement à chercher le regard des autres pour voir si l’on m’aime, si j’existe. Je renonce provisoirement à toute reconnaissance sociale. J’y renonce jusqu’à ce que j’aie réussi à fabriquer quelque chose de si éblouissant qu’il attire les regards tout seul, sans que j’aie à lever le petit doigt : une œuvre entièrement transparente à elle-même, une totalité totalisante à la Jean-Paul Sartre, une sorte d’Idiot de la famille écrite par l’idiot de la famille lui-même qui aurait écrit en même temps une Critique de la raison des Modernes et aurait entremêlé les deux. Bref, un chef d’œuvre.

Avec ce projet, je croyais m’être débarrassé du narcissisme de mon grand-père. Mais je me trompais. J’avais seulement trouvé un moyen plus sophistiqué que lui de m’admirer, de me regarder dans la glace. Non, non, je ne suis pas comme lui, je ne m’admire pas, loin de là, je me critique, et même je critique l’insincérité de ma critique… bien sûr, bien sûr… mais j’aime regarder dans mon miroir le vœu de chasteté narcissique que j’ai fait et la lucidité que je déploie.

Mon nouveau  métier est démystificateur. Derrière le héros familial et politique, dont la parole d’or enchante les foules, je cherche toujours et je trouve parfois le vieillard pleurnichard au pyjama de laine blanche taché d’urine. Telle est le modèle de la vérité qui me parle à l’oreille. Fouiller derrière les apparences pour y trouver du cru, du dru. Le vrai, c’est ce qu’on n’a pas envie de savoir, ce qui est sale, ce qui pue. 

Le fait que ma liaison merveilleuse avec la vérité reste secrète est absolument provisoire : elle est un moment, un long moment, une élégance aristocratique, un exercice spirituel, une chaste, une sainte abstinence. Je l’arrêterai quand je jugerai bon, quand la vérité, à force que je la laboure, m’aura livré assez de denrées importantes. Lesquelles ? Par avance, impossible de savoir. La vérité est imprévisible, elle ne me montre que ce qu’elle veut. Elle ne me parle que quand j’écris, et souvent elle me dit des choses auxquelles je ne m’attends pas. Aujourd’hui je peux vous lire les étiquettes de certains des paquets (forcément) superbes, qu’elle a fini par me donner.

– Notions et concepts dont beaucoup de philosophes font des divinités ont des propriétés inattendues et décevantes. Surtout ces propriétés sont innées, biologiques, appartiennent à l’histoire de la vie, échappent à notre volonté, notre intelligence, notre langue, notre civilisation.

  • – La mathématique est une science expérimentale comme les autres, sauf qu’elle est une science expérimentale virtuelle; historiquement, elle a été la première science expérimentale; elle étudie les lois du mouvement.
  • – Les lois du mouvement sont la seule forme restante de l’éternité; l’éternité est un oxymore en un seul mot : du temps qui n’a aucune des propriétés du temps; le temps est une divinisation abstraite du mouvement. 
  • – La Shoah est le chef d’œuvre inutile, absurde et gratuit dans lequel se reflète et se résume la civilisation occidentale moderne. L’horreur de la Shoah est avant tout la sienne. Le jour où elle acceptera de se s’apercevoir dans cette glace, elle fera un grand pas.  

Merveilleux cadeaux ! Tout au long de mes longues années de travail solitaire et silencieux, j’ai cru en leur existence. Elles étaient là, devant moi, mes vérités, comme une bicyclette ou un porte-bouteille. Elles n’avaient pas besoin du regard des autres. Demain je les montrerai, je les publierai. Demain, leur beauté éclatera. Dès que je choisirai de dévoiler ma longue liaison secrète avec la vérité, tout le monde, ou, en tout cas, certaines personnes, les plus perspicaces, vont se ruer dessus pour les ouvrir, mes paquets.

Je suis le père Noël de la vérité ! J’apporte des cadeaux tout à fait remarquables que j’ai fabriqués très lentement, très péniblement, pendant des années. Les autres ont seulement à les ouvrir ! Quelle chance, quelle facilité ! J’aimerais être à leur place !

Mais évidemment personne ne me reconnaît, personne ne se rue. En tant que père Noël de la vérité je suis transparent. Je traverse les murs sans difficulté. En fait, un mauvais diable a déguisé mes cadeaux en élucubrations d’un vieil inconnu. D’un vieux et d’un inconnu ? Donc, selon toute vraisemblance, dépourvus d’intérêt. Si c’était bien, ça se saurait.  

Je me doutais un peu du coup. Je le sais, je n’ai aucune preuve que je suis le père Noël. Je n’ai aucun papier, aucun poste universitaire, aucune réputation, aucun succès de librairie pour certifier que la vérité m’a parlé pendant des années. A force de travailler ni vu ni connu dans mon coin, je suis devenu un clochard de la cité intellectuelle. Je le sais, mais je ne voulais pas le savoir. J’espérais un miracle, un miracle quand même. Je croyais en la force, en la beauté, en l’évidence de mes cadeaux. Enfin j’y croyais un petit peu.

Ce salaud de Yahvé, avec la complicité de mon grand-père et de ma mère, m’a donc piégé. À cause de lui, je n’ai pas réussi à transformer les fruits de ma curiosité en reconnaissance par les autres. Je n’ai pas réussi à transformer ma curiosité en argent. J’ai honte. Je dois me contenter de me faire entretenir par ma compagne. J’ai honte. Salaud de Yahvé.

Je viens de dire que je n’ai pas réussi à transformer ma curiosité en argent. Je ne l’ai pas réussi, cela ne fait aucun doute. Mais l’ai-je seulement tenté ? Sérieusement ? La réponse est plutôt non, pas vraiment, enfin un peu, de façon si irréaliste, si vite découragée… d’un côté un tout petit désir de réussir, un désir qui grelotte de froid et de peur, et de l’autre une grand passion pour le difficile, l’improbable, le quasi-irréalisable. Mettez toutes les chances contre vous, car réussir relève du miracle, et échouer relève de la réalité, du normal, tel est mon mot d’ordre, ou plutôt ma façon cachée de voir les  choses.

Sourdement mais fermement, le Yahvé qui me gouverne m’a poussé, me pousse à échouer. Pourquoi alors me commande-t-il de travailler, travailler sans cesse, de travailler encore, de travailler toujours ?  Si finalement tout ce que j’ai fabriqué doit être parfaitement inutile ?  Finir à la poubelle ? En fumée ? En holocauste à lui seul destiné ? Pourquoi Yahvé veut-il que je travaille juste pour travailler, juste pour la beauté du geste ? Juste pour Yahvé ? Tel est mon problème. Comment le comprendre. Comment l’interpréter ? Comment y remédier ?

C’est très facile me direz-vous. Pour comprendre et interpréter votre problème il suffit de constater qu’il est tout à fait imaginaire. Il n’existe absolument pas. Telle est sa solution.

En un mot comme en mille, vous n’avez pas de talent. Permettez-moi de vous parler crûment : en fait, vous ne couchez pas avec la vérité. Vous n’avez jamais couché avec elle. C’est aussi simple que cela. Elle ne vous parle même pas à l’oreille. Vous avez surestimé vos intuitions. Vos propos sont banals, approximatifs, votre style souvent lourd et redondant. Vous vous permettez de trancher de problèmes qui ne sont pas de votre compétence, des problèmes que les spécialistes n’ont pas réussi à résoudre depuis des siècles. Vous avez peut-être quelques arguments, mais vous n’avez aucune preuve. Pourquoi voulez-vous que les gens perdent leur temps à essayer de voir s’il y a du vrai dans ce que vous dites ? Vous parlez du haut de votre prétention, qui est immense, mais vous êtes tout seul là-haut. Vous n’êtes ni le premier ni le dernier à vous prendre trop au sérieux. L’humanité est pleine de demi-fous dans votre genre, ils sont inoffensifs et ennuyeux. Merci, bonsoir.

En somme, si j’ai bien compris, vous pensez que mon Yahvé à moi me commande peut-être de travailler, de travailler encore, de travailler toujours, tout simplement parce que travailler est pour moi la jouissance suprême, mais il ne me commande nullement d’échouer. Simplement, mon petit Yahvé n’est pas assez puissant pour obliger les autres à me lire et à m’admirer.

Je crois que vous avez raison. Le problème que je pose n’existe absolument pas. Simplement, ce Yahvé qui me gouverne n’est pas si fort que ça. Il est incapable d’assurer le service après-vente de mon travail. Pauvre Yahvé ! Ou plutôt, pauvre de moi.

Au fond, je ne suis qu’un pauvre type qui aurait peut-être pu faire une carrière universitaire correcte s’il avait bien voulu s’en donner la peine, s’il n’avait pas eu l’immense et absurde prétention de commencer par la fin, par ce qui est la récompense et le luxe d’une carrière réussie : les idées générales, la compétence universelle, le grand public, l’égotisme. Amusez-vous tant que vous voudrez de cette pauvre petite outre gonflée d’elle-même qui n’a pas su être assez humble, qui n’a pas eu assez de bon sens pour commencer par le début, comme tout le monde : une thèse pointue, chargée de travail et d’érudition sur un sujet difficile.

Vous avez raison. Le temps d’un éclair, je le reconnais. J’essaie de prolonger cet instant. Il le faut, mais c’est horriblement triste. Je suis pris comme une souris le museau dans ma tapette. Elle gigote frénétiquement un instant avant de mourir. Elle gigote, et puis c’est fini.

Tant pis, c’est trop tard, c’est fini. Je cherche une échappatoire à ma banalité, mais je ne la trouve pas. Il est temps d’accepter ma défaite. Il est temps de cesser d’avoir du génie. Il est temps de cesser d’être un génie. Il est temps d’arrêter les frais. Le prophète a fait faillite.

Après tout, ce n’est pas si grave si personne ne m’écoute, si personne n’a envie de m’écouter, si personne ne m’admire. Ça ne va pas durer. Je vais mourir bientôt. Dans trois, cinq, dix ans ? Qui sait ? Dans vingt, vingt-cinq ans au mieux ? Ou plus vraisemblablement au pire : dans quel état ? En tout cas, je vais perdre connaissance, perdre conscience cette fois sans retour, et après je sais parfaitement qu’il n’y a rien. Un rien si parfaitement rien que, heureusement, je ne serai même pas là pour regretter ce rien. Le vide sera plein. 

  Il s’agit donc de parer au futur immédiat. Au fond, si je souffre du fait que personne ne m’écoute, que personne ne m’admire, ce n’est pas parce que je suis convaincu que mes idées sont vraies et que ces vérités toutes neuves, toutes fraîches permettraient aux autres de mieux se gouverner individuellement et collectivement. Bien sûr, j’y crois dur comme fer à mes idées, et je crois que leur vérité pourrait rendre le monde meilleur, et je serai heureux de contribuer à l’ordre du monde, au bonheur des autres. Mais mon incapacité à assurer leur réussite n’est pas le noyau dur de ma douleur. Ma grandeur d’âme n’est pas si grande. Je souffre de quelque chose de plus égoïste, de plus local et de plus archaïque. Je souffre d’une dissonance. Je n’arrive pas à faire coïncider l’idée que je me fais de moi-même et l’idée que vous vous faites de moi. Autrement dit, je n’arrive pas à vous persuader de la très haute idée que je me fais de moi-même.

Cette très haute idée est en quelque sorte la clause secrète de mon existence. J’ai vécu à ne rien faire, j’ai vécu aux dépens de mes proches, j’ai vécu absent, j’ai vécu en considérant que ma vie présente n’était pas vraiment la vraie vie, qu’elle était seulement un faux semblant, une sorte de prélude indéfiniment prolongé à l’éclatement de la véritable, j’ai vécu sans vous prêter assez d’attention parce que, sans oser vous le dire, j’étais persuadé que vous n’étiez pas tout à fait assez perspicace pour deviner qui j’étais, ni précisément à quel point j’étais naturellement dans le vrai, et donc que vous n’étiez pas tout à fait un interlocuteur digne de moi, j’ai vécu comme un prince en exil qui ne savait pas, tout en le sachant, que son royaume n’existait pas, n’avait jamais existé, était un royaume imaginaire, un royaume toujours futur, un jour j’allais le conquérir, ce royaume imaginaire, il m’appartiendrait, lui qui n’était qu’un mirage, que le reflet du royaume de la mère à l’enfant.

Dont acte. J’ai vécu ainsi. C’est absurde et ridicule mais c’est ainsi. Il n’est plus temps de faire autrement. La bêtise a été commise par moi, et cette bêtise a duré toute ma vie. Il n’est plus temps de revenir dessus. Adieu veau, vache, cochon, couvée.

VII. Allah sur le divan

Voyage dans la tête d’un orphelin va-t-en guerre

J’aurais adoré fabriquer des vérités éternelles. Mais comme je ne le peux pas, je me contente de regarder le plus loin possible dans l’avenir. Je m’en vais chercher dans ces lointains des vérités qui, me semble-t-il, adviendront inévitablement, si invraisemblables qu’elles paraissent aujourd’hui. Le contraste entre l’improbable d’aujourd’hui et l’inévitable de demain me plaît, je le trouve beau, je me sens intelligent.

Mais je ne suis pas seulement un esthète narcissique. Je suis prétentieux. Gouverner, c’est prévoir : je prétends aider l’humanité à mieux se gouverner, en l’aidant à mieux voir l’avenir qui l’attend. Rien que ça ! Ainsi dans Comment fabriquer le bien et le mal facilement, j’ai tenté d’apprivoiser les dangers d’un gouvernement mondial, ce monstre qui nous guette inexorablement dans le lointain.

Voici un autre effort pour faire un pas de plus sur le chemin des Lumières. Dis-moi ce que tu en penses.

Demain, les religions anciennes, celles qui sont nées avant l’essor de la méthode expérimentale et de la recherche scientifique, nous pourrons les chérir, les admirer, les trouver belles comme des œuvres d’art, leur découvrir des sens cachés, des sens profonds et merveilleux, ou bien les ridiculiser, en avoir honte et les oublier. Peu importe.

Il y a une chose que nous ne pourrons plus faire : les prendre au mot. Je veux dire considérer comme vrai la lettre de ce qu’elles racontent. Toutes les religions anciennes sont vouées à s’effriter, à dépérir ou à se métamorphoser en quelque chose de méconnaissable, de fragile, d’évanescent. Elles ne pourront résister à la lente mais inéluctable corrosion qu’entrainera la diffusion des connaissances nouvelles, celles que nous avons conquises ces derniers trois ou quatre siècles. Nous, les homo sapiens disposons désormais d’une histoire de l’univers, d’une histoire de la Terre, d’une histoire de la vie sur la Terre, d’une histoire de notre espèce. Les détails de ces histoires sont en pleine élaboration, mais non leurs grandes lignes, non leur existence même. Les générations de croyants ne pourront les ignorer indéfiniment. Or toutes ces histoires, ensemble et séparément, réduisent à l’état de contes pour enfants, d’histoires à dormir debout les propositions des anciennes religions. Même notre âme, ce Saint des saints, est en train d’être réduite à l’état de circuits dans notre cerveau, et lorsque ces circuits seront connus, trop connus, qui pourra encore croire à leur immortalité ? A leur réincarnation ?

Or contrairement à l’idée commune, nous autres Modernes tardifs, nous avons une religion toute récente et qui nous est propre, comme toute tribu ou civilisation qui se respecte. Nous la pratiquons, nous sommes prosélytes, nous la voulons hégémonique. Nous pratiquons le culte de Personumène, autrement dit, la religion humaniste dont la table des lois est les droits de l’homme. Notre religion s’arroge le monopole légal de la force : l’État. Elle interdit aux autres religions, les religions anciennes, l’usage légal de la force.  Cet interdit contribue à leur dépérissement. Les religions anciennes supportent de plus ou moins bonne grâce d’être ainsi dépossédées de leur pouvoir. Celle qui l’accepte le plus mal est la religion musulmane.

Même elle, pourtant, reconnaît à son cœur défendant l’ascendant toujours plus fort de la religion humaniste. En effet, pour se défendre, elle s’est crue obligée de l’imiter : elle a fabriqué deux déclarations islamiques des droits de l’homme…

Mais ce sont les soubresauts violents, macabres et spectaculaires de la religion islamique qui nous effraient et qui nous fascinent. Combien de morts encore ? Combien d’attentats ? Dans combien de dizaines d’années les théocraties s’effondreront ? Difficile de se projeter sereinement dans une durée assez longue pour qu’apparaisse avec évidence le fait que nous assistons – de trop près pour notre confort – à une agonie particulièrement agitée, mais à une agonie.

Pourquoi la religion musulmane supporte-t-elle si mal de vieillir, de perdre sa vraisemblance, sa pertinence  et surtout de perdre son pouvoir sur les âmes ? Il me semble qu’à lire le Coran, une partie de la réponse apparaît.

Comme je viens de te le dire, les connaissances que nous avons accumulées depuis deux ou trois siècles interdisent  de prendre les anciennes religions au mot. Or telle est précisément l’exigence explicite que la religion musulmane adresse à ses fidèles, pour leur malchance.  Tout prendre au mot. Tout croire à la lettre. Le Coran est indiscutable. Le Coran est inimitable. Le Coran est insurpassable. Il est supérieur à tout ce qui l’a précédé de juif et de chrétien et à tout ce qui, d’aventure, pourrait venir après lui. Côté monothéisme, il est le point final, la perfection indépassable. Telle est la haute opinion que le Coran se fait de lui-même. Il l’énonce explicitement à de nombreuses reprises. Car le Coran n’hésite pas à parler de lui-même, un peu à la manière où le général de Gaulle, dans ses mémoires, parlait du général de Gaulle. Toutes les règles qu’il énonce, si particulières soient-elles, toutes les exhortations, si circonstancielles qu’elles paraissent à première vue, valent  d’une certaine façon pour les siècles des siècles.

D’où vient la dureté inaltérable de sa vérité comme la perfection de son verbe ? Là encore, le Coran a l’explication, et cette explication est impossible à découper en morceaux, à diluer. Le Coran est d’origine divine et miraculeuse. Tous ses versets sont descendus directement du ciel. Le Coran le répète à satiété : ils sont la parole même de Dieu, prononcée quelquefois par lui-même et quelquefois relayée par l’archange Gabriel à l’oreille du prophète. Ni l’archange ni le prophète ne peuvent décemment être soupçonnés de la moindre omission, invention ou falsification. Le Coran, c’est dieu en direct. Et si dieu parle en direct, il ne reste qu’à écouter et obéir. Il est même des théologiens musulmans pour affirmer que le Caron a existé de toute éternité, qu’il est « incréé », c’est-à-dire qu’il existait avant même d’avoir été révélé au prophète.

Hélas, ses paroles divines ne sont que des paroles de circonstance. Ce dieu tout-puissant qui a créé les cieux et la terre en six jours (VII,54), qui  maintient les cieux et la terre pour qu’ils ne s’affaissent pas (XXXV,41), qui est présent partout et qui le sait(II,115), qui se suffit à lui-même et n’a pas besoin de vous (XXXIX,7)) s’intéresse à des détails si petits qu’ils paraissent ne pouvoir être réglés de façon juste et pertinente que du point de vue d’un moment passager d’une civilisation particulière, d’un milieu particulier, et, même par instants, d’un seul individu : le prophète.

(Les passages en italique qui précèdent comme ceux qui suivent sont des citations du Coran tel qu’il a été traduit par Denise Masson. Toutes les références,  sourates et versets, sont celles de l’édition de la Pléiade.)

Ainsi, à la manière d’un notaire de province ouvrant un testament, ce dieu qui sait tout de l’univers se préoccupe des problèmes de succession. Il décide d’attribuer au garçon une part égale à celle de deux filles. Il ajoute : si les filles sont plus de deux, les deux tiers de l’héritage leur reviendront; s’il n’y en a qu’une, la moitié lui appartiendra. Si le défunt a laissé un fils, un sixième de l’héritage reviendra à ses père et mère. S’il n’a pas d’enfants et que ses parents héritent de lui : le tiers reviendra à sa mère. S’il a des frères, le sixième reviendra à sa mère, après que ses legs ou ses dettes auront été acquittés. (IV, 11) Ce dieu tout puissant donne aussi des conseils de savoir-vivre : Quand une salutation courtoise vous est adressée, saluez d’une façon encore plus polie, ou bien rendez simplement le salut. (IV, 86) Il intervient en tant que conseiller conjugal : Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez pas querelle si elles vous obéissent. (IV, 34) Il incite le mari qui a plusieurs femmes à chercher un équilibre qu’il sait difficile : Vous ne pouvez être parfaitement équitables à l’égard de chacune de vos femmes, même si vous en avez le désir. Ne soyez pas trop partiaux et ne laissez pas l’une d’entre elles comme en suspens.(IV,129) Il s’intéresse à la puériculture : Les mères qui veulent donner à leurs enfants un allaitement complet, les allaiteront deux années entières.(II,233) Et aussi à la pratique de l’accouplement : Vos femmes sont pour vous un champ de labour : allez à votre champ, comme vous le voudrez, mais faites, auparavant une bonne action à votre profit.(II,223) Aux yeux de ce dieu qui se prescrit à lui-même la miséricorde (VI,12)  il va de soi que les heureux propriétaires de femmes esclaves et de captives de guerre ont le droit de les labourer sans avoir à demander leur consentement. Mais, puissant et juste (II, 240) il pose une limite : ces heureux propriétaires ne doivent pas les faire labourer par d’autres contre de l’argent : Ne forcez pas vos femmes esclaves à se prostituer pour vous procurez les biens de la vie de ce monde, alors qu’elles voudraient rester honnêtes. (XXIV, 33)

A la guerre, il sait être un chef compréhensif : Il n’y a pas de faute à vous reprocher, si vous déposez vos armes lorsque vous êtes gênés par la pluie ou lorsque vous êtes malades. (IV, 102) Il sait aussi être un sous-officier avisé et prudent. Lorsque vous parcourez la terre, vous ne commettez pas de faute si vous abrégez la prière par crainte d’être surpris par les incrédules. – Les incrédules sont vos ennemis déclarés. – Il précise : Lorsque tu te trouves avec les croyants et que tu diriges la prière : un groupe d’entre eux se tiendra debout avec toi pour prier, tandis qu’un autre groupe prendra les armes. Lorsque ceux qui prient se prosternent, les autres doivent se tenir derrière vous. L’autre groupe qui n’a pas encore prié viendra ensuite prier avec toi tandis que le premier assurera la garde et prendra les armes. (IV, 101-102) Le dieu tout puissant sait comment remonter le moral des troupes. S’il se trouve parmi vous vingt hommes endurants, ils en vaincront deux cents. S’il s’en trouve cent, ils vaincront mille incrédules : ce sont des gens qui ne comprennent rien. (VIII, 65) Il n’hésite pas non plus à remonter le moral de son prophète. Lorsque des incrédules usent de stratagèmes contre toi, pour s’emparer de toi, pour te tuer ou t’expulser; s’ils usent de stratagèmes, Dieu aussi use de stratagèmes et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes. (VIII, 30)

D’ailleurs le dieu tout puissant qui a créé les cieux et la terre sans avoir été fatigué par leur création (XLVI, 33) consacre beaucoup de paroles et d’attention à son prophète. Il le soutient de diverses manières. Dans de très nombreux versets, il l’aide à améliorer sa communication, lui donne des éléments de langage. Il reprend les propos que le commun des mortels tiennent à son prophète, et il lui souffle les bonnes réponses. Si un bien leur arrive, ils disent: « Cela vient de Dieu! » Si un mal les atteint, ils disent : « Cela vient de toi ! » Dis : « Tout vient de Dieu ». (IV, 78) Ou encore : Les Juifs et les Chrétiens ont dit : « Nous sommes les fils de Dieu et ses préférés ». Dis : « Pourquoi alors vous punit-il de vos péchés ? Non !… vous êtes des mortels, comptés parmi ces créatures. Il pardonne à qui il veut; il punit qui il veut. » (V, 18) Ou encore : Les Bédouins te rappellent leur soumission comme si c’était, de leur part, une faveur. Dis : « Ne me rappelez pas votre soumission comme une faveur : bien au contraire, c’est Dieu qui vous a accordé la grâce d’être dirigés vers la foi, si vous êtes sincères ! »(XLIX, 17). Ou encore : « Ils t’interrogent au sujet du butin. Dis : « Le butin appartient à Dieu et à son Prophète. Obéissez à Dieu et à son Prophète, si vous êtes croyants ! » (VIII, 1) Ou encore : Ils t’interrogent au sujet de la menstruation des femmes; dis : « C’est un mal. Tenez-vous à l’écart des femmes durant leur menstruation; ne les approchez pas, tant qu’elles ne sont pas pures. » (II, 222)

Ce dieu tout puissant qui fait sortir le vivant du mort et qui fait sortir le mort du vivant (VI, 95) qui entend et qui sait tout (VIII, 17) se permet de prévenir son prophète de la fourberie de ses propres disciples. Ils disent : « Nous obéissons ! Mais aussitôt qu’ils sont hors de chez toi, certains d’entre eux tiennent de nuit des propos étrangers à ce que tu dis. » Il prend même des notes : Dieu consigne par écrit leurs propos nocturnes. (IV, 81)

Au commun de ses croyants, le dieu du Coran fixe une limite au nombre de leurs femmes : Épousez, comme il vous plaira, deux, trois ou quatre femmes. Mais si vous craignez de n’être pas équitables, prenez une seule femme ou vos captives de guerre. Cela vaut mieux pour vous, que ne pas pouvoir subvenir aux besoins d’une famille nombreuse. (IV, 3) Mais le dominateur suprême, lui qui a assujetti le soleil et la lune, (XXXIX, 5) fait une exception pour son cher prophète. Il a droit à un supplément de femmes :

 Ô toi le Prophète ! Nous avons déclaré licites pour toi les épouses auxquelles tu as donné leur douaire, les captives que Dieu t’a destinées, les filles de ton oncle paternel, les filles de ton oncle maternel, les filles de tes tantes maternelles – celles qui avaient émigré avec toi – ainsi que toute femme croyante qui se serait donnée au Prophète pourvu que le Prophète ait voulu l’épouser. Ceci est un privilège qui t’est accordé, à l’exclusion des autres croyants. (XXXIII, 50).

Mieux, le dieu tout puissant, connaissant l’âme sensible et scrupuleuse de son prophète, s’efforce avec délicatesse d’apaiser les cas de conscience que la gestion de cette abondance de femmes fait naître chez lui : Il n’y a pas de reproche à te faire si tu fais attendre celle d’entre elles que tu voudras; si tu reçois chez toi celle que tu voudras et si tu recherches de nouveau quelques-unes de celles que tu avais écartées. Voilà ce qui est le plus propre à les réjouir, à leur ôter tout sujet de tristesse afin que toutes soient contentes de ce que tu leur accordes. (XXXIII, 51) Et pour s’assurer que toutes les femmes de son prophète restent sur le droit chemin, ce dieu tout puissant n’hésite pas à augmenter préventivement le tarif de leurs punitions : Ô vous, les femmes du Prophète ! Celle d’entre vous qui se rendra coupable d’une turpitude manifeste, recevra deux fois le double de châtiment. Cela est facile pour Dieu. (XXXIII, 30). Mieux, le dieu tout puissant n’hésite pas à rapporter au prophète le manquement de l’une de ses femmes, prise en flagrant délit de papotage. Voici ce que raconte le Coran : Lorsque le Prophète confia un secret à l’une de ses épouses et qu’elle le communiqua à sa compagne, Dieu en informa le Prophète; celui-ci en dévoila une partie et garda l’autre cachée. Lorsqu’il l’eut avertie de son indiscrétion, elle dit : « Qui donc t’a mis au courant ? » Il répondit : « Celui qui sait tout et qui est bien informé m’en a avisé. » Si toutes deux vous revenez à Dieu, c’est que vos cœurs se sont inclinés. Mais si vous vous soutenez mutuellement contre le Prophète, sachez que Dieu est son Maître et qu’il a pour soutient Gabriel et tout homme juste parmi les croyants et même les anges. S’il vous répudie, son Seigneur lui donnera peut-être en échange des épouses meilleures que vous, soumises à Dieu, croyantes, repentantes, adorantes, pratiquant le jeûne; qu’elles soient déjà mariées au qu’elles soient vierges. (LXVI, 3-5)

Mais, au fait, qui raconte cette histoire ? Quelle est cette voix qui admoneste les épouses puis les menace : …si vous vous soutenez mutuellement contre le Prophète, sachez que Dieu est son Maître et qu’il a pour soutient Gabriel et tout homme juste parmi les croyants et même les anges. S’il vous répudie, son Seigneur lui donnera peut-être en échange des épouses meilleures que vous… Cette voix est-elle celle de Dieu ? De l’archange Gabriel ? Du Prophète ? A première vue, aucune des trois, puisqu’elle évoque les trois comme des tiers qui ne sont pas elle. Il semble qu’ici, comme bien souvent, le Coran parle tout seul. Il n’a besoin de personne pour exister.  Il raconte et il sait, il sait et il juge : le texte suprême soliloque.

Il arrive aussi bien souvent que, dans le Coran, le dieu tout puissant prenne la parole personnellement : Que de cités nous avons détruites ! Notre rigueur s’est abattue sur elles durant le sommeil de la nuit ou le repos de la journée. Lorsque notre rigueur s’est abattue sur elles, leur seul cri d’appel a été : « Oui, nous avons été injustes ! » (VII, 4-5) Et un peu plus loin : « Nous vous avons établis sur la terre; nous vous y avons donné des moyens de vivre. – Comme vous êtes peu reconnaissants ! – (VII, 10)

D’autres fois, il est difficile de savoir qui parle, et  même à qui parle celui qui parle. A y regarder de plus près, il apparaît que cela change tout le temps, d’un verset à l’autre, sans prévenir. Le Coran parle de ses clairs versets, ses versets racontent ce que Dieu est et ce qu’il a fait, Dieu le raconte lui-même, lui-même apostrophe le prophète, le prophète apostrophe les croyants, Dieu reprend la parole, et tourne le manège. La lecture du Coran laisse un sentiment étrange de fusion et de confusion, comme si nous étions dans la tête de quelqu’un, sans même qu’il le sache. Songe-t-il ? Se parle-t-il à lui-même ?  S’imagine-t-il en train de parler tantôt à l’un, tantôt à l’autre ? Rêve-t-il qu’il parle dans son rêve ? Un peu tout cela. Celui qui rêve, qui songe, est forcément à l’origine des différents personnages de son rêve ou de son songe : aussi sont-ils facilement éphémères et inconsistants comme les nuages qui passent.

Cette impression de participer à un rêve, d’être emporté par un flux de conscience joycien que je tente maladroitement de rendre ici, fut ressenti dès l’origine. Le Coran l’évoque lui-même. Selon lui, des contemporains du Prophète qui doutaient de l’origine divine de ses révélations, ont dit : « Voici plutôt un amas de rêves qu’il a inventés lui-même; c’est un poète ! »(XXI, 5).

Mais laissons la poésie. Approfondissons l’intimité des liens qui unissent le prophète au dieu créateur des cieux et de la terre, qui lorsqu’il a décrété une chose, dit seulement : « Sois » et elle est. (II, 117) Ce dieu tente de réparer les déchirures de l’enfance du prophète. D’après la biographie officielle, le père de Mahomet mourut au moment de sa naissance, et sa mère mourut lorsqu’il avait cinq ou six ans. En conséquence de quoi, dieu se soucie particulièrement de protéger les biens des orphelins, menacés par l’avidité de leur entourage. Plusieurs versets sont consacrés à ce sujet. Par exemple : Ne touchez pas à la fortune de l’orphelin, jusqu’à ce qu’il ait atteint sa majorité, que pour le meilleur usage. (VI, 152) Ou encore : Ceux qui dévorent injustement les biens des orphelins avalent du feu dans leurs entrailles : ils tomberont bientôt dans le Brasier. (IV, 10) c’est-à-dire dans les feux de l’enfer. (voir aussi IV, 6)

Ces liens entre le prophète et son dieu sont encore  plus fusionnels. Il me semble que certains des traits propres à ce dieu tout-puissant proviennent de l’expérience orpheline du prophète, ou, du moins, en sont indirectement le reflet, comme si le prophète devenu adulte avait projeté dans les cieux ce qu’il avait ressenti et vécu dans sa petite enfance.

Essayons un moment de nous mettre à sa place. Il est pour le moins plausible qu’un orphelin ressente comme un manque, comme une injustice le fait de n’avoir pas son père, un père à lui, un père comme les autres enfants en ont. Imaginons encore que ce jeune orphelin puisse s’inventer, pour faire pièce à son malheur, un monde idéal, et dans ce monde idéal un idéal de père, un père idéal de tous les pères, qui se métamorphosera un jour, plus tard, lorsque l’orphelin grandissant entrera en contact avec les monothéismes juif et chrétien, en un dieu tout puissant, créateur du ciel et de la terre. Cet orphelin trouvera-t-il beau, heureux et souhaitable que ce père idéal, cet idéal de père ait un fils à lui ? Certainement pas. Car si ce père avait un fils, comment l’orphelin pourrait-il éviter d’être affreusement jaloux de ce fils qui n’est pas lui ? D’un fils auquel lui, l’orphelin, ne pourrait en aucun cas s’identifier ? Telle est exactement le sentiment et la réaction du Coran. Selon le Coran, le père de tous les pères, Le dieu tout puissant qui possède la royauté des cieux et de la terre (V, 40) ne saurait en aucun cas avoir un fils, contrairement à ce qu’affirment les chrétiens. Dieu est unique ! Gloire à lui ! Comment aurait-il eu un fils ? (IV, 171). Pourtant le Coran n’a rien contre Jésus, bien au contraire. Le Coran respecte Jésus, l’admire même. Pour lui, Jésus est un prophète, un grand prophète, il a fait des miracles et des guérisons, ce qui n’est pas donné à Mahomet. Le Coran pense même que la conception de Jésus est un miracle : Marie n’a pas connu d’homme. Non, c’est le souffle de Dieu qui l’a fécondée.

Mais cela ne fait pas, pour autant, de Jésus le fils de dieu : il reste un simple mortel. Car, tel que le conçoit le petit orphelin devenu prophète, le dieu tout puissant ne saurait avoir de fils. Le Messie, fils de Marie, n’est qu’un prophète (V, 75) Les chrétiens ont dit : « Le Messie est le fils de Dieu ! » Telle est la parole qui sort de leurs bouches; ils répètent ce que les incrédules disaient avant eux. Que Dieu les anéantisse ! Ils sont tellement stupides ! » (IX, 30) Et ailleurs, comme si cela ne suffisait pas, le Coran demande à Jésus lui-même de certifier qu’il n’est nullement le fils de Dieu, mais seulement un simple mortel. Dieu dit : « O Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui as dit aux hommes : « Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités, en dessous de Dieu ? » Jésus dit : « Gloire à toi ! Il ne m’appartient pas de déclarer ce que je n’ai pas le droit de dire. Tu l’aurais su, si je l’avais dit. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais pas ce qui est en toi. Toi, en vérité, tu connais parfaitement les mystères incommunicables. Je ne leur ai dit que ce que tu m’as ordonné de dire : « Adorez Dieu, mon Seigneur et votre Seigneur. »(V, 115-117)

Poursuivons ce voyage imaginé dans l’imaginaire d’un orphelin. Un petit garçon qui a perdu son père à la naissance ignore ce que peut être l’affection d’un père, l’attention d’un père et il en a la nostalgie. Dans l’univers magique de la petite enfance, où les effets peuvent facilement devenir des causes, où les limites à ce que savent faire et défaire les adultes sont encore mal connues, le petit garçon peut facilement penser que son père ne serait pas mort, ne serait pas parti s’il avait eu d’avantage d’affection pour lui, son petit garçon. La mort du père est la preuve de l’indifférence du père. Le père est parti parce qu’il ne tenait pas à son fils. Sinon il serait resté. Le père est parti parce qu’il ne l’aimait pas, son fils; et s’il ne l’aimait pas, il devait bien y avoir une raison. La mort du père est un châtiment. Le père a puni le petit garçon. Le petit garçon a fait quelque chose de mal, mais quoi ? Il ne le sait pas. Sa faute est inconnue. Sa faute est incommensurable, indéfinissable. La sévérité du père aussi, puisqu’elle n’est rien d’autre que l’image en miroir de cette faute inconnue qui l’a fait partir.

Bien sûr, je devine, ou j’essaie seulement de deviner et, forcément, le dieu du Coran ressemble à ce père que j’imagine qu’un orphelin imagine. Il est inaccessible, exigeant et indifférent. Il a fabriqué les hommes à partir  d’une argile, extraite d’une boue malléable (XV, 26) mais il ne se fait pas une haute idée d’eux. Il le dit sans ambages : Nous avons créé l’homme misérable (XC, 4) Et le Coran ajoute : L’homme est vraiment très injuste et très ingrat (XIV, 34), l’homme a été créé faible (IV, 28), l’homme a été créé d’impatience (XXI, 37) l’homme a été créé versatile : timide lorsque le malheur l’atteint, violent lorsqu’il est heureux (LXX, 19-21). Et pour tout dire, il a fait beaucoup de bêtises : Si Dieu s’en prenait aux hommes pour ce qu’ils ont fait, il ne laisserait aucun être vivant sur la surface de la terre. (XXXV, 45)

Ingrats, injustes, faibles, impatients, timides, violents, ce sont là des défauts d’adultes, mais aussi des traits qui décrivent assez bien des enfants petits, lorsqu’on oublie de leur pardonner leur jeune âge. Le regard méprisant et désabusé que le dieu du Coran porte sur les hommes est peut-être celui d’un orphelin qui se méprise d’être un enfant et d’être un orphelin. Il ne vaut pas grand-chose, à ses propres yeux, puisqu’il se regarde à travers les yeux de son père, d’un père qui n’a pas cru bon de rester auprès de lui, son fils, qui ne l’a pas trouvé assez intéressant, son fils, pour vouloir s’en occuper, l’aider à grandir. S’il m’a abandonné, c’est que je ne valais pas grand-chose. S’il m’a abandonné, c’est que je ne vaux pas grand-chose. Et si mon père m’abandonné une première fois, qu’est-ce qui pourrait l’empêcher de recommencer ? Si moi, l’orphelin, je désobéissais ?  Rien.

De fait, selon le Coran, dieu est prêt à abandonner les hommes à la moindre désobéissance. Il est prêt à en changer comme de chemises : O vous les hommes ! Il vous anéantira, s’il le veut, et il mettra d’autres hommes à votre place. Dieu est assez puissant pour le faire. (IV, 133) Et ailleurs : Il vous supprimera, s’il le veut, puis il vous remplacera par ce qu’il voudra; tout comme il vous a fait naître de la descendance d’un autre peuple (VI, 133). Dieu attend de ses croyants qu’ils obéissent, et en particulier qu’ils partent faire la guerre aux incrédules et aux polythéistes : Si vous ne vous lancez pas au combat, Dieu vous châtiera d’un châtiment douloureux; il vous remplacera par un autre peuple; vous ne lui occasionnerez aucun dommage. (IX, 39). Et ailleurs : (…) Si vous tournez le dos, il mettra un autre peuple à votre place et ces gens ne vous ressembleront pas. (XLVII, 38)

Par moments, un sentiment abyssal d’insécurité, de péril, de menace hante le Coran, comme s’il gardait inscrit en lui la trace d’une enfance à l’abandon,  sans protection, sans parents : « Êtes-vous sûrs que celui qui est au ciel ne vous fera pas engloutir par la terre ? Voici qu’elle tremble… Êtes-vous sûrs que celui qui est au ciel ne déchaînera pas contre vous un ouragan de pierres ? Vous saurez alors quel est mon avertissement. (LXVII, 16,17) Pensez-vous entrer au Paradis, alors que vous n’avez pas encore été éprouvés comme l’ont été ceux qui ont vécu avant vous, par les malheurs, des calamités et des tremblements de terre. (II, 214) Qu’y a-t-il à comprendre à la colère divine ? Rien, et il ne faut même pas essayer.  Les raisons de ce dieu sont inaccessibles : il n’en fait qu’à sa tête.  Dieu égare (condamne à l’enfer) qui il veut, il dirige (mène au paradis) qui il veut (XIV, 4) répète le Coran à l’envie. Ceux qu’il a décidé de perdre, personne ne pourra les sauver : Celui que Dieu égare ne trouvera personne pour le diriger. Nul ne peut égarer celui que Dieu dirige. Dieu est puissant; il est le Maître de la vengeance. (XXXIX, 36) Même le prophète n’a pas à s’en mêler : O Prophète ! Ne t’attriste pas en considérant ceux qui se précipitent vers l’incrédulité; ceux qui disent de leurs bouches : « Nous croyons ! » alors que leurs cœurs ne croient pas; (…..) Tu ne peux rien faire contre Dieu pour protéger celui que Dieu veut exciter à la révolte. (V, 41) Les discordes, les guerres entre tribus, entre peuples sont aussi de sa création, de son pouvoir, de sa volonté, de sa compétence : Si Dieu l’avait voulu, il aurait réuni les hommes en une seule communauté, mais il fait entrer qui il veut dans sa Miséricorde. (XLII, 8) De sa miséricorde, il a exclu les hypocrites, les incrédules, les polythéistes. Pourquoi ? Inutile de chercher à comprendre. Si Dieu l’avait voulu, ils n’auraient pas été polythéistes (VI, 107). Les croyants doivent les combattre. Pourquoi ?  Aucune explication. Dieu est le maître des mystères incommunicables. (V, 109) Même le prophète ne les connaît pas : Je ne vous dis pas : « Je possède les trésors de Dieu »; – car je ne connais pas le mystère incommunicable – (VI, 50) De fait, les agissements divins sont incompréhensibles et terrifiants comme ont pu l’être les sentiments et les pensées d’un père qui s’est permis de vous abandonner à la naissance.

Une dernière remarque. Une expression revient souvent dans le Coran : Dieu se suffit à lui-même ; il est digne de louanges. En voici deux exemples : O vous les hommes ! Vous êtes pauvres devant Dieu. Dieu est celui qui se suffit à soi-même; il est digne de louanges ! Il vous ferait disparaître s’il le voulait, et il ferait surgir une autre création. Ce n’est pas difficile pour Dieu. (XXXV, 15-16) Ou encore Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre appartient à Dieu. Dieu se suffit à lui-même; il est digne de louanges. (IV, 131) Pourquoi le Coran répète-t-il ainsi que Dieu se suffit à lui-même ? Qu’il pourrait se passer absolument de tout : Quand à l’incrédule, qu’il sache que Dieu se suffit à lui-même, et qu’il n’a pas besoin de l’univers. (III, 97) ? Pourquoi encore le Coran se croit-il obligé d’ajouter ce curieux détail : Les regards des hommes ne l’atteignent pas, mais il scrute les regards. Il est le Subtil, il est parfaitement informé. (VI, 103) ?

Toutes ces marques d’indépendance paraissent bien superflues, et même légèrement saugrenues. Ne pas être sensible au regard que l’autre porte sur vous, n’avoir besoin de personne et même pouvoir se passer de l’univers (qu’on a fabriqué en six jours et sans éprouver aucune fatigue (L,38), voilà qui paraît aller de soi de la part du grand Objet non identifié qui est partout, qui sait tout, qui peut tout, dont la parole est action, qui connaît le passé et l’avenir…etc. C’est un peu comme si, au milieu du récit des nouveaux exploits de Superman, une bande dessinée s’interrompait de temps à autre pour préciser : Superman  est digne de louanges : il sait même faire les œufs sur le plat !

Mais  si l’on se place dans la tête d’un petit garçon, d’un orphelin, se suffire à soi-même prend une toute autre allure : il devient un idéal lointain et merveilleux. Se suffire à soi-même, c’est changer de condition. Pour le moment et pour très longtemps encore, je suis bien trop petit pour pouvoir me débrouiller tout seul, je le sais, je l’éprouve tous les jours, parfois cruellement. Ma propre vie d’enfant est à la merci de gens qui sont indifférents à moi, qui ne me veulent pas forcément du bien.  Mais un jour je serai grand. Peut-être. Si j’y arrive, je serai grand, je serai fort, je serai puissant. A mes yeux d’orphelin, celui qui se suffit à lui-même atteint à la plénitude de l’existence, et même, en parler philosophique, à la perfection de l’être : il est un champion, un héros, un conquérant. Je le trouve admirable. Il est digne de louanges ! Bref, on ne saurait le répéter trop souvent : les adultes se suffisent à eux-mêmes; ils sont dignes de louanges. Et dieu surtout, lui qui est en somme l’adulte de tous adultes, l’adulte suprême.  Il se suffit à lui-même; il est digne de louanges.

En résumé, parmi tant d’autres lectures différentes, le Coran est un voyage à l’intérieur de la tête d’un habitant de la péninsule arabique qui vécut au VII° siècle après Jésus-Christ. Il fut d’abord un enfant terrifié par le manque de son propre père, manque dont il se sentit vaguement responsable. Une fois devenu adulte, il s’inspira des monothéismes déjà en circulation autour de lui pour imaginer à l’usage des autres un père terrifiant et généralisé, un dieu unique, un dieu à la fois exigeant et jaloux, indifférent et vengeur. Cet homme se voulait meneur d’hommes, et bientôt chef politique et chef de guerre. Son dieu unique devint l’instrument de ses ambitions. Il sentit qu’il ne suffirait pas de promettre une part du butin de la prochaine razzia pour surmonter les sempiternelles rivalités des tribus parmi lesquelles il vivait et qu’il voulait dominer.

Pour que jaillisse l’union, l’obéissance, le sacrifice, la ferveur au combat, il était nécessaire de s’appuyer sur l’infinie crédulité des êtres humains. Il fallait promettre l’impossible et le merveilleux. Leur faire croire qu’en cas de désobéissance, ils brûleraient éternellement dans d’atroces souffrances, et que s’ils se soumettaient, ils toucheraient une récompense magnifique, imaginaire, somptueuse et dont, de leur vivant, ils ne pourraient jamais vérifier l’existence : la vie éternelle dans les jardins du paradis. Ce marché de dupes est annoncé explicitement par le Coran  avec une extraordinaire naïveté et crudité : Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens pour leur donner le Paradis en échange. Ils combattent dans le chemin de Dieu : ils tuent et ils sont tués. (IX, 111)

*           *           *

Je viens de te raconter tout ce que j’ai aperçu du Coran. Au départ, quand je me suis mis au travail, je voulais simplement esquisser, très rapidement, les difficultés toutes personnelles qu’avait la religion musulmane à laisser notre belle et douce religion humaniste la dépouiller paisiblement de son empire sur les âmes. Du coup, j’ai commencé à lire un peu du Coran, et là, je suis tombé de l’armoire. J’ai découvert tant de méticulosité naïve, de fatalisme, de culpabilité, de violence, de terreur, de pessimisme, de paranoïa, d’égocentrisme, d’ethnocentrisme, tant de confusions, éparpillements, répétitions et contradictions que j’en ai eu la berlue ou le tournis, je ne sais trop comment te le dire. J’ai lu, j’ai relu sans comprendre ce que je comprenais, sans comprendre pourquoi je ne comprenais pas. Personne ne m’avait prévenu. Aucun théologien, aucun érudit, aucun chercheur ne m’avait préparé à cette étrange et humiliante épreuve, même pas Maxime Rodinson, tout matérialiste et marxiste qu’il ait été. Sans doute, du fait que je suis irrémédiablement athée, je me faisais de dieu une trop haute idée. Mais enfin, même en tenant compte de mes attentes excessives, il reste un contraste violent et étrange entre l’étroitesse du contenu et l’immensité de son influence. Comment un texte dont la pertinence est si manifestement locale, subjective, personnelle, circonstancielle, a-t-il pu guider pendant tant de siècles tant de millions d’hommes ? Être considéré comme éternel et sacré ?

Sans doute la réponse est dans l’inversion de la proposition. Ce texte est devenu si profond, si respectable et si admirable pour la seule et unique raison qu’il a eu l’occasion de guider pendant tant de siècles tant de millions d’hommes. Il a eu la chance, ou la malchance de tomber au bon moment, au bon endroit. Il fut l’étincelle qui a mis le feu à la prairie. Il a contribué à inspirer un puissant appétit de conquête à ceux qui, à l’époque, l’ont fait leur : de victoire en victoire, ils ont conquis d’immenses territoires. Ce sont ces conquêtes qui ont habillé le texte de puissance et de gloire, ainsi que la grandeur des civilisations et des empires qui ont suivies ces conquêtes.  A ces civilisations et empires, le Coran a servi d’alibi sacré.

Après que tant d’hommes ont vu, ont cru, ont dit que les habits coraniques étaient somptueux et inégalables, comment oser s’apercevoir que le pauvre dieu se promène tout nu ? Ou presque ? Vêtu seulement de guenilles anachroniques, idiosyncrasiques, cruelles et grotesques ?  Il y a de quoi pleurer, rire, piquer une crise de nerfs, désespérer ou se moquer, avoir honte.

Rire et pleurer, se moquer si l’on veut, oui, sans doute, mais de qui ? Pas de ceux qui ont reçu ce texte en héritage et qui voient en lui un trésor inestimable. C’est de nous tous, pauvres humains, dont il faut rire et pleurer. Pourquoi ?

Tu m’as fait le plaisir de me lire, et peut-être ai-je réussi à t’intéresser, à te faire sourire. Mais c’est que tu as eu la chance (ou selon d’autres points de vue la malchance) de naître du même côté de la barrière que moi. J’ai été élevé dans la belle et douce religion humaniste. J’ai appris au catéchisme de la modernité qu’il fallait que je pense par moi-même, que je me remette en question, que René Descartes était un héros et un exemple, lui qui, voici quatre siècles, avait déjà oser douter de tout, ou presque. J’ai appris à admirer, mais surtout à trouver naturel et compréhensible le comportement, la mentalité de ces chercheurs, de ces savants qui en physique, en astrophysique et dans les autres sciences, s’acharnent à rendre caduques, à démontrer l’insuffisance ou la fausseté des travaux, des théories de leurs aînés, tout en ayant admiration et affection pour eux. Car chez nous – nous sommes tous d’accord là-dessus – telle est la seule façon de faire grandir les savoirs, et seuls les savoirs nous donnent du pouvoir sur la réalité : chez nous, la volonté de puissance et la curiosité priment sur le principe d’autorité et sur le prestige de l’ancien. Mais toi et moi, nous n’avons pas inventé cette façon d’agir et de juger : tout cela, c’est seulement notre héritage, notre tradition, notre coran à nous.

J’aurais pu naître, et toi aussi, de l’autre côté de la barrière. J’aurais pu avoir des parents pieux et aimants qui m’expliquent que craindre et révérer Allah est la seule façon d’être un homme digne de ce nom et je les aurais cru, parce qu’ils étaient de bons parents, qu’ils travaillaient dur, qu’ils avaient l’estime de leurs voisins. J’aurais pu souffrir de les voir perdus et humiliés dans un monde qui les dépasse, j’aurais pu souffrir moi-même de ne pas trouver ma place, j’aurais pu être tenté de faire exploser le tout : mon malheur, ma malchance, ma frustration, mon impasse …Bref, j’aurais pu trouver dans le Coran une fable qui m’incite à terrifier les autres, faute de savoir comment me faire reconnaître par eux. Si, en plus, j’avais lu le Coran, j’aurais pu me croire le messager vengeur d’un dieu en train de perdre son glaive et répéter par désespoir : Rien, ni dans les cieux, ni sur la terre, ne peut réduire Dieu à l’impuissance. Il est, en vérité, celui qui sait et il est puissant. (XXXV, 44)

Bref, il nous faut rire et pleurer de nous-mêmes, car nous aurions très bien pu être l’autre.

VI. Un épineux problème et un exercice spirituel

 

 

Courageuse lectrice et courageux lecteur, le moment est venu d’aborder un épineux problème.

Supposons un instant que j’ai réussi à vous convaincre…ou plutôt, restons lucides, que je me sois donné la peine de dire tout haut ce que vous pensiez depuis longtemps tout bas. Bref, nous sommes d’accord :

Le Bien et le Mal, absolus, éternels et universels ont été tués et bien tués par le progrès de nos connaissances; et ces deux-là, pauvres bougres, contrairement à d’autres qui vivaient en des temps plus cléments et plus merveilleux, ne ressusciteront jamais de leurs tombes.

    Ou pour dire la même chose de façon plus raisonnable :

Pour définir du Bien et du  Mal il faut nécessairement choisir un point de vue. Or il est devenu impossible aujourd’hui de supposer l’existence d’un point de vue qui domine tous les autres, si ce n’est de façon égocentrique et arbitraire, naïve et imaginaire : moi, ma jouissance, mes préférences, mes principes, mes mœurs, ma famille, mon milieu, ma religion (séculière ou pas), ma civilisation, ma patrie, ma classe, mon espèce, ma planète, ma galaxie…etc.

Bien sûr, restent les bonnes manières, le savoir-vivre, les conventions indispensables à la vie en société. Aujourd’hui, il est vivement recommandé à ceux qui désirent posséder une grande âme respectable, d’habiller l’arbitraire et l’égocentrisme de toute définition du bien et du mal dans de belles draperies à l’ancienne, comme la Liberté, l’Autre ou l’Homme. Mais, au fond, c’est pratiquer un art pompier, dépourvu d’intérêt. Oublions.

Donc, vous et moi, la vérité toute nue, nous la connaissons, nous la reconnaissons, et même, nous la pratiquons intellectuellement quand le sujet s’y prête : elle a cessé de nous offusquer.

Il y a mieux. Vous et moi, plusieurs fois, sur un pont de singe, nous avons franchi le gouffre du relativisme, loin au-dessus du terrifiant Tout-vaut-tout qui finalement ne vaut rien, tremblant de tomber dans l’absurde, la mélancolie du néant. Maintenant ce gouffre ne nous fait plus peur. Nous avons appris à agir, à nous battre à mains nues, à nous défendre et même à vaincre sans  recourir aux armes immémoriales du Bien et du Mal, elles qui paraissaient pourtant indispensables à la moindre dispute. C’est un acquis important.[1]

Et Maintenant ? Vous et moi, pouvons-nous avancer encore ? Faire quelques pas de plus sur le chemin de la compréhension nue et crue de de notre condition ? Est-il possible de vivre au jour le jour, minute après minute cette inexistence du Bien et du Mal que notre intelligence a constatée ? Telle est la question que je voudrais examiner.

À première vue,  non. Même si j’ai cessé de croire en l’existence du Bien et du Mal, je reste avec mes colères, admirations, exaltations, désirs, plaisirs, bonheurs, attirances éperdues comme des paradis perdus, jalousies, abandons, culpabilités, solitudes, dérélictions, tristesses et détestations. Tout ce fatras fatiguant, encombrant, tourbillonnant se répartit entre j’aime et je n’aime pas, entre j’en veux encore et je n’en veux plus, entre je le recherche et je le fuis, entre je voudrais que ça s’arrête et pourvu que ça continue; et cette immédiate répartition dichotomique, après de multiples distillations et de multiples abstractions, aboutit, en fin de compte, en définitions du Bien et du Mal.

Il en va de même pour vous, j’imagine. Bien sûr, la mélodie de votre personnalité, de vos pensées et de vos passions est toute différente de la mienne, mais cette mélodie toute différente est faite des mêmes notes, jouées sur un instrument semblable : celle de notre espèce. Et, j’imagine, vous ne vous souciez pas plus que moi de savoir, au jour le jour, en quoi et pourquoi vous aimez ou vous n’aimez pas, en quoi et pourquoi vous admirez ou vous détestez, en quoi et pourquoi vous trouvez cela bien ou mal. Car, tout simplement, vous le savez déjà. Vous le savez très bien. Inutile d’insister. Vous faites confiance à votre âme, c’est-à-dire à votre cerveau, et il ne lésine pas sur les évidences. Il en a toujours, et en abondance, pour justifier vos choix. À quoi bon vérifier qu’elles sont là, comme vos clefs dans la poche ? Vous vous laissez emporter par le flux de vos passions et pensées ‑ elles qui ne sont, en fait, que les faces différentes des mêmes objets – sans vous retourner.

En somme, nos pensées nous passionnent, nous pensons avec nos passions, et pensées et passions nous viennent inépuisablement, comme jaillit d’une grotte dans la montagne un torrent, apportant, fabriquant, emportant un flux abondant et incessant de petits biens et de grands maux, de petits maux et de grands biens.

Face à la puissance d’un tel phénomène, l’inexistence du Bien et du Mal absolus et universels apparaît comme une proposition faible et pédante. Nous savons depuis des siècles que la Terre fait un tour complet sur elle-même toutes les vingt-quatre heures. Sans doute. Mais cela ne nous empêche pas de voir et de dire le contraire tous les jours. Le matin, le soleil se lève d’un côté de l’horizon. Il grimpe dans le ciel. Le soir, il se couche de l’autre côté, et la Terre, elle, ne bouge pas : la théorie ne peut rien contre la pratique.

Vu ainsi, vouloir vivre l’inexistence du Bien et du Mal apparaît comme une entreprise presque sotte : à quoi bon lutter contre des apparences si contraires et si puissantes ? Notre condition ordinaire est de trier sans arrêt tout ce qui nous arrive, nos pensées, nos actions, celles des autres, en bonnes ou mauvaises, heureuses ou malheureuses, et d’avoir en règle générale la certitude que ces classements sont, en réalité, fondés et bien fondés, et même tout à fait évidents. À quoi bon lutter ?

Inutile. Mais l’inexistence du Bien et du Mal peut quand-même nous aider, comme par ricochet, à conduire un peu mieux notre vie. Même s’il est tout à fait impossible de vivre cette disparition au jour le jour,  dès lors que nous l’avons reconnue intellectuellement, elle devient un instrument, ou en tout un cas, elle peut le devenir. Cet instrument renforce la puissance de la conscience, la vôtre, la mienne, celle de n’importe qui, un peu à la manière dont une longue vue dévoile les détails de l’horizon, dont jadis un cheval et une épée armaient un combattant. La disparition du Bien et du Mal incite la conscience à conquérir des terres nouvelles, à les civiliser; autrement dit, à étendre sa juridiction sur ce cerveau peu connu et sauvage qu’elle habite et dont elle n’est qu’une petite partie. Résumée ainsi, cette entreprise peut paraître bizarre, peu compréhensible. En fait, il s’agit de la description inhabituelle d’un phénomène qui l’est moins. Pour rendre l’idée facile  à saisir, le  mieux  est de raconter vivante une histoire dans laquelle elle figure.

Je m’en vais fouiller dans mes affaires personnelles.

Ce matin j’ai le cœur au bord des larmes. Je me sens triste, seul et abandonné, comme si j’étais un petit enfant perdu dans un grand bois. Pas assez fort, pas assez armé, incapable de faire face aux dangers, il a peur. Mais non, je ne pleure pas. C’est juste une envie qui reste là, persistante. Comme il arrive qu’on ait envie de vomir, sans y arriver. Que faire de cette envie de pleurer qui n’éclate pas ? S’en débarrasser évidemment. Elle est du côté des je n’aime pas et des je n’en veux plus. Mais comment ? En supprimant son origine, ou sa cause, comme vous voudrez. Et quelle est son origine ? Tout le problème est là. Les candidats sont nombreux.

Je peux me tourner vers mon enfance, et me dire que je ne fais qu’entendre, que rejouer, une fois encore, ce que j’ai déjà vécu dans un passé très lointain, presque oublié. Aujourd’hui quatre ou cinq notes jouées par différents instruments ‑ à peine le début d’une mélodie ‑ ont suffi à faire résonner en moi par similarité, comme un vieux disque qu’on mettrait sur une platine, toute une situation, toute une histoire bien plus longue et bien plus grave que j’ai vécue dans ma petite enfance, une symphonie discordante et amère, emplie de jalousie : ma mère m’a abandonné pour un autre, son nouvel amant ou mon père, ou les deux, enfin elle m’a abandonné. Cette musique, je n’ai aucune envie de l’entendre, mais la platine est dans ma tête, indestructible.  Elle joue, elle joue trop fort, je ne sais comment l’arrêter.

Je peux aussi me tourner vers les quatre ou cinq notes que je viens d’entendre. Car si je ne les avais pas entendues, la vieille rengaine ne se serait pas mise en route.  Qui a frappé ces quatre ou cinq notes ?  Une amie qui n’a pas compris combien c’était important pour moi qu’elle m’emmène boire un verre avec des amis à elle dont je rêvais de faire la connaissance; un ami qui m’a interrompu au milieu d’une confidence parce qu’il n’avait pas envie de s’appesantir sur mes difficultés; deux ou trois incidents du même genre; derrière ces notes staccato et toutes récentes, il y a encore la basse continue, vieille de plusieurs années, jouée par quelques lecteurs dans des maisons d’édition. Ils n’ont pas compris que le manuscrit que je leur ai envoyé, malgré son genre indéfini, son côté ingrat, ses trop nombreux adjectifs, sa longueur, contenait trois ou quatre propositions nouvelles et profondes. Dans mon imagination, elles sont assez puissantes pour dévoiler des pans entiers de la réalité, jusque-là méconnus. En les apercevant, d’autres que moi auront envie de les explorer, de les rendre familiers. Grâce à l’exploration de ces réalités nouvelles, notre vie intellectuelle connaîtra un nouveau printemps : la confiance, l’appétit, le bonheur. Notre modernité vieille et mélancolique, dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser, laissera la place à une façon de penser plus forte, plus cohérente. Quelle tristesse que ces lecteurs m’aient abandonné, m’aient laissé tout seul avec mon manuscrit, perdu dans la forêt !

Telles sont les différentes origines de ma tristesse que je trouve. Chacun à leur façon, ma mère, mes amis, des éditeurs, tous sont responsables et coupables. Si je souffre, c’est de leur faute.

Ou de la mienne ? Maintenant que mon tribunal ne croit plus au Bien et au Mal, ces responsables et coupables peuvent aisément se retourner contre moi, et ils ne se gênent pas pour le faire. J’aurais dû dire à mon amie à quel point c’était important pour moi de rencontrer ces gens-là, je n’ai pas eu le courage de le faire; j’aurais pu deviner que mon autre ami, à ce moment-là, me posait une question de pure politesse, car il était accaparé par la cérémonie qu’il organisait, n’avait pas le temps de s’intéresser à moi.

Quant aux appréciations des cinq ou six lecteurs dans des maisons d’éditions, comment puis-je être sûr qu’ils n’ont pas raison ? Comment savoir si, naïf vaniteux mégalomane narcissique pareil à tant d’autres, je ne surestime pas le poids de ce que j’ai fini par découvrir, à force d’écrire tout seul dans mon coin, selon une drôle de méthode, imitée de la psychanalyse ? Comment savoir ?

Comment comprendre ce que je n’arrive pas à comprendre ? Pourquoi ça ne marche pas ? Qu’est-ce qui manque ? Que je ne vois pas ? Que je ne sais pas faire ? Un point aveugle de ma personnalité ?

J’essaie de comprendre. Mais comprendre, c’est attraper, et pour attraper quelque chose il ne suffit pas de claquer des doigts. Comprendre c’est comme aller à la pêche, à la chasse, souvent on rentre bredouille, on a rien attrapé, on a essayé, mais la gibecière est vide. La conscience accueille les idées nouvelles si par bonheur elles entrent à l’improviste, comme toujours, mais elle ne peut pas les inventer. Je cherche à attraper l’origine, la cause de ma tristesse, je ne suis pas sûr d’y arriver.

Un point aveugle de ma personnalité ? Lequel ? M’être isolé pendant tant et tant d’années. Pour qui, pourquoi, comment ? Écrivant, écrivant encore, écrivant toujours, cherchant des vérités la plume à la main, assemblant tous les jours des mots dans l’espoir de fabriquer avec de la vérité,  mais sans jamais chercher (provisoirement bien sûr) à être écouté, à être lu, à soumettre ces assemblages de mots au jugement des autres : ça vérité ou pas vérité ? Ça ne pressait pas, pouvait attendre, pourrait mieux faire, ne suis pas arrivé au bout du chemin… Convaincu, surtout au début, de pratiquer une abstinence heureuse, et même  admirable. Disons-le, une forme de sainteté. La grande chasteté purificatrice.

Je me rends compte maintenant que cette grande chasteté purificatrice n’était, vue de l’extérieur, que lâcheté et timidité peu compréhensibles. Pourquoi ce pauvre type asocial écrit-il tout seul dans son coin ? Sans vraiment chercher à être lu, publié ? De quoi a-t-il peur ? D’ailleurs écrit-il seulement ?

Pour que cette lâcheté et timidité se métamorphosent en une sorte d’ascèse magnifique, il faut ajouter un présupposé mégalomane, invisible de l’extérieur. Selon ce présupposé, je suis, moi, un penseur sachant penser profond, un remarquable chasseur de vérités. Sans le moindre doute, j’ai du talent, assez de talent pour que mon renoncement à chercher à être écouté, lu, publié, soit forcément, vu mon immense talent sans pareil, le strict équivalent de renoncer (provisoirement) à la jouissance que procure l’affection, l’estime, l’admiration des autres, à celle de me voir si beau dans mon miroir, comme mon grand-père politicien avait si bien su le faire. Moi, anachorète et stylite, j’ai renoncé à la jouissance suprême d’exister, selon le sens si particulier que nous autres Modernes tardifs donnons à ce terme, c’est-à-dire renoncer à me reproduire dans l’esprit de mes éventuels lecteurs.

L’épitaphe à inscrire sur ma tombe pourrait donc être :

Ci gît celui qui a aimé la Vérité d’un amour si pur qu’il a renoncé à jouir d’elle, à jouir en elle.  

En somme, j’ai inventé l’amour courtois dans le domaine de la connaissance.

Pourquoi jouir de la Vérité serait-il, pour moi, un péché ?  Il m’a fallu des années de travail pour le comprendre. En un mot, dans mon imaginaire particulier, et même carrément étrange, la vérité et ma mère ont fusionné, au moins partiellement, un peu à la manière de jumeaux siamois. Donc jouir de mes vérités (en les publiant, en les partageant avec d’autres) revient à jouir de ma mère. Or je suis un type bien, je ne vais quand-même pas jouir de ma mère !

Dite comme cela, cette fusion partielle entre ma mère et la vérité paraît, j’imagine, tombée de nulle part. J’ai été trop vite. Il manque un maillon : l’âme de ma mère. Cette âme abandonnée aurait aimé garder pour elle son nourrisson, son petit garçon, elle aurait aimé qu’il la comble éternellement comme un sexe d’homme qui n’aurait jamais quitté son ventre. Ne pas quitter son ventre : tel est le désir auquel j’ai manqué involontairement en grandissant, tel est le désir auquel j’ai obéi métaphoriquement en poursuivant la vérité de mes interminables assiduités, sans jamais conclure.

Car la recherche de la vérité et la vie intra-utérine se ressemblent. Je l’ai découvert il y a longtemps maintenant, au milieu de ce périple qui a occupé la plus grande partie de ma vie, allant de-ci de-là, excité et affairé comme un chien de chasse par l’odeur d’une vérité nouvelle à attraper.  Voici cette découverte, à peine amendée et raccourcie[2] :

 Comme le fait de nager dans une eau de mer belle, tiède, translucide et salée, permet de retrouver certaines des sensations physiques qui étaient les nôtres dans l’utérus, le fait de rechercher des vérités m’a permis de retrouver certains des états d’âme qui étaient les miens lorsque j’étais dans le ventre de ma mère, et donc de m’y croire encore, et donc de suspendre en le trompant, le sentiment de culpabilité absurde que j’éprouve à en être sorti.

Parmi les gestes, les comportements qui sont utiles, et même nécessaires à la cueillette des vérités, il en est certains qui sont contraires à nos intérêts : ne pas défendre notre amour‑propre, notre réputation, notre territoire, nous méfier de nos préférences, nous détacher de nos sentiments, soupçonner nos évidences, élever notre point de vue, prendre nos distances; bref, ne pas prendre immédiatement et nécessairement le parti de notre propre parti. Ces gestes et comportements sont contraires à la morale de notre condition, à la morale de la vie extra‑utérine. Car en tant qu’êtres vivants, nous sommes, chacun d’entre nous, une toute petite partie qui tente et doit tenter de s’agrandir aux dépens de grand Tout : croître et prospérer.

Par contre, ces gestes et comportements nous rapprochent de la vie intra‑utérine. Comme les théories les plus belles sont les théories les plus universelles, la recherche de la vérité suppose que nous nous efforcions de prendre le point de vue du grand Tout; et en tâchant de nous identifier au grand Tout de l’univers, nous faisons ressurgir du fond de notre mémoire le grand Tout que nous fûmes, ou que nous crûmes que nous fûmes, lorsque nous flottions dans le ventre de notre mère, du temps où nous étions « Unis, innocents, heureux et tout‑puissants », du temps où nous n’avions pas à lutter contre le monde extérieur, parce qu’il n’existait pas encore.

La vérité dit : « Que rien ne soit extérieur à moi ! » alors que le fœtus pense « Rien n’est extérieur à moi. » L’idéal de l’un est la réalité de l’autre. Dans les deux cas, l’abolition rêvée du monde extérieur a pour conséquence d’abolir le bien et le mal.

Mais dans la vie ordinaire il en va autrement. Nous ne pouvons échapper à une conception dualiste du monde : chaque qualité, chaque chose, a son contraire : le comestible s’oppose à l’indigeste, le haut au bas, le beau au laid, le clair à l’obscur, le chaud au froid, la générosité à l’avarice, l’intérieur à l’extérieur, la chasteté à la débauche, la modestie à la prétention, les erreurs à la vérité, les choses en elles‑mêmes à leurs apparences, le blanc au noir…etc. Ce système d’opposition est un des outils fondamentaux de notre intelligence, comme de celle des autres animaux. Ce système dualiste est indispensable à notre intelligence pour faire son travail qui consiste, en dernière analyse, à distinguer « ce-qui-est-bon-pour-nous » de « ce‑qui-est-mauvais-pour-nous » : c’est à dire le bien du mal. Mais pour pouvoir utiliser ce système d’oppositions, et pour pouvoir le développer et le raffiner à l’infini comme les hommes l’ont fait, il faut que soit établie préalablement l’opposition fondatrice entre moi et le monde extérieur. Pour savoir ce qui est bon pour moi, il faut d’abord fixer ce qui est moi et ce qui ne l’est pas.  Or cette opposition première, le fœtus ne la connaît pas bien encore, et celui qui cherche de la vérité ne veut plus la connaître : le fœtus est en deçà du bien et du mal, la vérité est au‑delà.

 

En allant chercher à votre intention ce passage écrit il y a bien longtemps, j’ai obéi uniquement à un souci d’économie. À quoi bon m’ennuyer à le paraphraser, et peut-être pour un résultat moins heureux ? Ce passage, il m’a fallu le retrouver, le délimiter, le préparer : le sortir de sa tombe, en quelque sorte. Ce travail d’exhumation a agité certaines parties de mon cerveau. Ce remue-ménage a produit un effet inattendu. Une idée a débarqué dans ma conscience. Est apparue une inconnue qui s’est présentée comme la source affective et archaïque de ma passion pour le thème central de tous mes propos ici :

Il est devenu impossible de fonder le Bien et le Mal.

La voici. Pourquoi, parmi tant d’autres vérités qui méritaient d’être aimées et chantées, celle-là, je l’ai trouvée particulièrement attirante ? Quel était son secret ? Maintenant je le connais. Sa beauté pour moi tenait au fait que, sans que je m’en rende bien compte, elle m’était, en un sens, familière : elle évoquait ce que j’avais vécu et, en même temps, elle me promettait d’alléger les difficultés qui résultaient de ce que j’avais vécu. Voici comment.

Selon le tribunal archaïque de mon enfance, où siègent souveraines les angoisses maternelles, il est Mal que je sois sorti du ventre de ma mère. Il eût été Bien que j’y reste pour la combler. J’ai eu tort de faire preuve d’indépendance; et, de fait, je me sens coupable, plus ou moins, selon les moments : je traine à travers l’existence un boulet d’inadéquation, d’usurpation, de faute dont je sens le poids dès que j’essaie d’avancer : faire, pour moi, c’est désobéir : le moindre pas me coûte plus qu’il ne le devrait, plus qu’il ne coûte aux autres.

Pourquoi moi ? Et pas les autres ? La partie tardive de ma personne trouve ce boulet d’inadéquation, d’usurpation, de faute, injuste et absurde, et, dans la mesure où elle en a conscience, elle repousse la définition étrange du Bien et du Mal qui m’oblige à trainer ce boulet dès que je bouge. Mais elle ne parvient pas à faire lever la punition. Dans le gouvernement de ma personne, elle est dans l’opposition, une opposition faible. Elle proclame que le point de vue de ma mère n’est pas le mien, et que le point de vue de ma mère n’est pas supérieur au mien. Mais la partie archaïque ne répond pas. Elle a la légitimité intemporelle d’avant la parole. Elle se moque des arguments. Elle était là avant. C’est ainsi parce que c’est ainsi. Au moindre prétexte, elle rejoue inlassablement sa rengaine : « Solitaire, abandonné, terrifié et coupable » d’être né[3].

Aussi la partie tardive de ma personne, qui ne parvient pas à faire triompher l’idée que la définition du Bien et du Mal en vigueur chez elle est absurde et injuste, et donc la condamnation qui découle de celle-ci, trouve son bonheur à militer à l’extérieur, à se battre pour que soit reconnu par les autres cette évidence générale :

Il est devenu impossible de fonder le Bien et le Mal.

Peut-être même la partie tardive de ma personne mélange-t-elle magie et logique.  Peut-être raisonne-t-elle de travers, peut-être se dit-elle :

Si j’arrive à démontrer qu’il est devenu impossible de fonder le Bien et le Mal de façon universelle et éternelle, alors, cela impliquera forcément que le petit bien et mal qui règne chez moi en despote abusif, est lui aussi infondé, et même illégitime. Peut-être même mon boulet se transformera-t-il en un léger ballon ?

Mais, bien sûr, les despotes locaux se moquent d’apprendre que le Bien et le Mal universels et éternels sont devenus des êtres parfaitement indémontrables. Ils ne vont abandonner le pouvoir pour si peu. Autrement dit, les routines archaïques inscrites dans mon cerveau ne vont pas s’effacer pour autant. La platine monotone qui joue « Solitaire, abandonné, terrifié et coupable » continuera à se mettre en route à la moindre secousse. Je vais continuer à écouter sa musique grinçante. Plus exactement, je vais continuer à la jouer, car la platine, malheureusement, c’est moi.

Pour revenir à mon propos et le résumer, le fait que j’ai compris que le Bien et le Mal n’existent pas en général, ne bouleverse pas mon paysage intérieur :

– comme avant, je ne peux m’empêcher de tout classer en Bien et en Mal.

– comme avant, je ne peux m’empêcher de classer mon sentiment de tristesse dans la catégorie du Mal.

– comme avant, je ne peux m’empêcher, en plus, de ressentir une tristesse archaïque et particulière, imprimée durablement quelque part dans mon cerveau, et qui se met à jouer pour peu que des circonstances entrent en résonance avec elle.

Ces façons sont déterminées par ma condition animale : impossible de les modifier. Ils sont les mêmes pour nous tous.

Néanmoins, il y a du nouveau : je me suis lancé dans une expédition. Je suis parti à la recherche des causes de ma tristesse. Pas seulement celles qui se situaient en dehors de moi, au moins en apparence : ma mère, mes amis, des éditeurs…etc. Ce genre de recherches, nous savons tous les faire plus ou moins bien, même les enfants. J’ai tenté de découvrir aussi ce qu’on pourrait appeler les causes intérieures de ma tristesse. J’ai été fouiller parmi mes façons de comprendre le monde et d’agir sur lui, parmi mes façons de me concevoir, pour essayer de découvrir des éléments qui pourraient avoir causé, directement ou indirectement, à mon insu, cette tristesse. J’en ai trouvé quelques-uns. Est-ce les principaux ? Est-ce les bons ? Je n’en sais rien. En tout cas, ils sont là, devant moi. Je ne les connaissais pas  sous cet angle. Maintenant je les vois. Je ne peux pas les supprimer malheureusement. Je ne suis pas magicien. Mais comme s’il s’agissait d’objets posés sur un établi de bricolage que je pourrais limer, couper, percer, modeler, remonter, je peux tenter de les modifier, de les affaiblir, de les contrôler.

À la réflexion, cette expédition ressemble à un exercice que nous autres Modernes tardifs aimons beaucoup et que nous appelons se remettre en question. Pouvoir se remettre en question, savoir se remettre en question est recommandé à tous ceux qui aspirent aujourd’hui à l’estime des autres. Il est la version portative, individuelle et psychologique de notre croyance au progrès. Chacun d’entre nous se doit d’avancer, de se développer, et l’une des façons importantes de le faire, est de se remettre en question. Bien sûr, il n’est pas vraiment nécessaire de pratiquer cet exercice spirituel, mais il est impératif de l’aimer, de l’admirer, de le respecter.

En lançant la conscience à la conquête de parties inconnues de son cerveau je n’aurais fait, sans m’en rendre compte, qu’habiller de façon peu compréhensible et fantaisiste un rituel bien connu de notre religion tribale ? Oui et non. La ressemblance cache une différence.

Se remettre en question, pour le sujet qui s’y adonne, revient à se demander si, par exemple, les moyens personnels qu’il emploie pour atteindre une fin défini, il ne pourrait les abandonner pour de meilleurs, pour de bien meilleurs, si seulement il se remettait en question. Ou encore à se demander si les fins que lui prétend poursuivre sont vraiment celles qu’il poursuit réellement. Il estime par exemple que sa compétence particulière est indispensable au poste qu’il occupe, alors que, s’il se remettait en question, il verrait qu’il a juste envie de garder le pouvoir et le beau bureau qui va avec. Se remettre en question revient, en somme, à se décentrer par rapport à soi-même, à douter provisoirement, à abandonner un point de vue trop étroit pour un point de vue plus large…etc. Tous ces mouvements se font au sein d’un paysage général resté stable, avec en arrière-fond une définition solide du Bien et du Mal. De ce point de vue la vie continue comme avant.

Mais dès lors que vous avez cessé de croire au Bien et au Mal, se remettre en question devient un exercice plus profond, angoissant et paradoxal. Pourquoi ? Parce que maintenant vous avez moins de pouvoirs et plus de responsabilités… Il y a des choses qui vous appartiennent en propre et dont pourtant vous n’avez pas la maîtrise… Vous qui pensiez habiter le monde, le vaste monde, sans que rien ne s’interpose entre lui et vous, vous découvrez qu’en fait vous habitez un cerveau, le vôtre, sur lequel vous n’avez que peu de contrôle, et qui ne vous livre du monde que sa version personnelle. Je m’en vais essayer de déplier cette idée.

Lorsque nous autres héritiers des Lumières avons été obligés de constater combien il était invraisemblable que les dieux aient créé les hommes, nous n’avons pas eu d’autre solution que d’inverser la proposition, d’en conclure que ce sont les hommes, c’est-à-dire nos lointains ancêtres qui avaient créé les dieux. Le même renversement s’impose avec le Bien et le Mal.

Quand le bien et le mal perdent leurs majuscules, inévitablement ils cessent d’être des entités extérieures à vous, extérieures à moi, extérieures à n’importe qui. Tout le bien, tout le mal du monde, tout le bonheur et le malheur du monde se situent désormais entre vos deux oreilles, entre les miennes, entre celles de n’importe qui : ils deviennent des produits manufacturés par le cerveau; et pour être plus précis, par des cerveaux d’homo sapiens qui se ressemblent et entrent en résonnance les uns avec les autres.

Le bien et le mal sont manufacturés par le cerveau, mais ils ne le sont pas par la conscience. Vous et moi, nous passons le plus clair de notre temps à partir à la recherche de ce qui nous procure de la joie ou du plaisir, et à tenter de remédier à ce qui nous fait de la peine ou de la douleur. Mais c’est notre cerveau qui décide à notre place quelles sont les choses qui nous rendent gais et quelles sont les choses qui nous rendent tristes, et il ne se laisse pas facilement influencer, ni tromper. Nous ne choisissons ni nos joies ni nos peines, ni nos plaisirs ni nos douleurs : de ce point de vue, notre intelligence consciente n’est pas maître chez elle. Elle habite un cerveau qui décide pour elle ce qui est douleur et ce qui est plaisir, ce qui est bonheur et ce qui est malheur, et même, le plus souvent, ce qui est bon et ce qui mauvais; le rôle de l’intelligence consciente est de de tirer le meilleur parti de cette classification qui s’impose à elle; d’agir en fonction d’elle; à la manière d’un majordome, elle organise, elle met en œuvre; elle exécute plus qu’elle ne décide.

Tant que la conscience croyait en les grands dieux abstraits du Bien et du Mal, ils lui dissimulaient sa condition subalterne. Extérieurs à elle, éternels et universels, le Bien et le Mal, selon elle, lui servaient seulement à s’orienter, comme des boussoles. Entre le Bien et le Mal, c’est elle, et elle seule, qui choisissait. Aussi était-elle convaincue d’agir souverainement. Elle n’imaginait pas que derrière ces entités abstraites se dissimulait son propre cerveau dont elle n’était qu’une partie, qu’elle connaissait si mal et maîtrisait si peu.

Maintenant que la conscience a compris que tout le bien et le tout le mal du monde logeaient entre ses deux oreilles, et nulle part ailleurs, elle est amené à tirer de ce constat une conséquence dérangeante : la voici devenue seule et unique responsable de la tristesse de son cerveau. Si le mal est entre ses deux oreilles, le remède, c’est-à-dire la suppression du mal, l’est aussi. Et le plus surprenant est que cette tristesse qui loge dans son cerveau, est devenue une musique toute aussi naturelle qu’un chant d’oiseau, qu’une fourmi, un brin d’herbe ou une graine de pollen.

Cette tristesse, bien sûr, est, entre autres, la mienne. Ce brin d’herbe, cette graine de pollen qui joue dans mon cerveau, ma conscience ne sait pas forcément comment l’arrêter, comment la transformer en une autre mélodie. Elle tâtonne. Elle peut, comme elle l’a toujours fait, agir ou tenter d’agir sur le monde extérieur. Disons, par exemple, tenter de séduire des lecteurs, de susciter la convoitise d’un éditeur.

Mais maintenant – c’est la nouveauté –  en cas d’échec ma conscience reste seule. Elle ne peut plus s’en prendre, disons, au manque de curiosité des autres, qui devraient pourtant se passionner pour des idées aussi passionnantes, au conformisme frileux des maisons d’édition, ni à n’importe quel autre aspect du monde extérieur pris comme une incarnation transitoire et particulière du Mal. Car, heureusement ou malheureusement, le Mal comme le Bien ont tous deux disparu.

En s’effaçant, ils ont laissé apparaître, tel un ciel transparent et bleu venu après l’orage, ce qu’on pourrait appeler la parfaite et absolue réversibilité des points de vue. Dite de façon bête et méchante : entre les camps d’extermination et les droits de l’homme, entre la haine et l’amour, entre le massacre des innocents et le pardon des coupables, entre la disparition du virus du Sida et la disparition d’homo sapiens, l’univers ne choisit pas. La réalité n’a rien à dire.

Ce silence est un défi. Ma conscience, si elle tente d’être fidèle à son savoir, n’a plus personne à qui se plaindre : ni Dieu, ni Bien, ni Mal. Il lui reste à agir, et si elle échoue, à recommencer, et si elle échoue encore, à tenter autre chose. Elle se promène à tâtons dans un paysage solitaire et nouveau. Bien souvent, elle a du mal à le voir. Bien souvent, elle oublie qu’il existe, elle n’arrive pas à y croire.

Pour le rendre plus familier je m’en vais vous raconter la première fois où je me suis affronté à la parfaite et absolue réversibilité des points de vue. Voici d’abord le contexte.

Comme j’ai déjà eu peut-être l’occasion de vous le dire, la meilleure partie de ma vie intellectuelle, je l’ai passée à essayer de faire deux choses en même temps : comprendre certains aspects du monde, et comprendre pourquoi j’avais une telle passion pour cette activité : comprendre certains aspects du monde.

Entreprendre une auto-analyse d’un travail intellectuel en train de se faire me paraissait une tâche intéressante pour plusieurs raisons. La plus simple : elle n’avait jamais été tentée. Par une telle première, j’espérais faire avancer les connaissances, conquérir des terres nouvelles à la conscience et assurer ma gloire. Rien de moins !

Il était donc probable qu’un jour ou l’autre, je cesse de me contenter de ma justification officielle, rationnelle, narcissique et sociale, et que, retournant l’arme contre elle-même, j’en vienne à me demander pourquoi, au fond, j’avais une telle passion pour cette double activité, considérée comme une seule… quel désir archaïque, quel phantasme enfoui me tenait sous son fouet ?

La réponse que j’ai trouvée : je rêvais d’écrire une œuvre qui soit totalement transparente à elle-même; qui se comprenne entièrement elle-même; autrement dit, qui soit d’une lucidité toute-puissante. Et pourquoi d’une lucidité toute-puissante ? Afin de retrouver cette sensation de toute-puissance indistincte qui est celle du fœtus : sans frustration ni désir, sans intérieur ni extérieur, le fœtus est le rêve réalisé et la réalité rêveuse de la toute-puissance. Et pourquoi retrouver la condition du fœtus ? Pour faire plaisir à ma maman, en ne sortant jamais de son ventre, puisque tel était son désir. Voici une des tentatives que j’ai faite jadis pour cerner ce désir :

Bien avant que je commence à écrire j’avais une mauvaise conscience, une conscience parcellaire et confuse des désirs de ma mère; je sentais qu’elle eût aimé que les enfants qu’elle avait fabriqués comblent ses manques; des manques anciens, archaïques et affectifs; elle eût aimé que nous la consolions, que nous la protégions, que nous la bercions, que nous la dorlotions; comme une petite fille serre sa poupée dans ses bras quand sa maman s’en va, elle eût aimé nous garder, ma sœur et moi, sous son aile et sous sa coupe; elle avait même tenté, par l’intrigue, de garder la haute main sur nos vies amoureuses respectives quand nous devînmes adolescents; je le savais et j’en avais souffert; je sentais qu’elle eût aimé que nous restions attachés à elle, ou plutôt collés en elle dans une continuité parfaite, sans la moindre rupture, sans la moindre couture, comme des sortes de placentas vivants, animés et dociles qui comblent à jamais le vide mélancolique laissé en elle par une enfance solitaire et délaissée.

Ne jamais sortir du ventre de sa mère, fût-ce, comme moi, de façon purement métaphorique, comporte beaucoup d’inconvénients. À force d’essayer d’atteindre  à la lucidité toute-puissante, en disant tout sur tout, mon œuvre magnifique et originale croulait sous les digressions, devenait de plus en plus interminable. Je n’avais plus le moral. Voici comment je m’exprimais :

Le temps de chacun commence à couler à partir du jour de sa naissance. J’ai repoussé la mienne : je me suis réfugié dans ce manuscrit pour échapper aux aléas de l’existence extra‑utérine. J’écris pour conserver ma toute‑puissance fœtale. J’écris pour ne pas naître.

Accepter que ce manuscrit soit incomplet, limité, inachevé, imparfait; estimer pourtant qu’il est  terminé, revient pour moi à oser enfin sortir la tête du vagin. A cinquante ans bien tassés, le geste n’est ni prématuré, ni téméraire; mon échec est de ne l’avoir pas fait plus tôt : d’avoir, par manque de caractère ou de lucidité, poursuivi si longtemps une entreprise si manifestement chimérique.

Cet aveuglement n’a pas d’excuse, mais il a une histoire. Renoncer à une œuvre complète et parfaite qui ait toutes les propriétés de ma toute-puissance fœtale perdue, revient pour moi à renoncer à occuper la place laissée vide chez ma mère par ma propre naissance. À première vue, un tel renoncement est inutile. Il est même déplacé et superfétatoire. Ce n’est pas mon problème. Je ne suis ni mon père, ni Dieu !

 Seulement, à la suite d’un absurde tour de passe‑passe, cette place vide laissée chez ma mère, est devenue la mienne. Je me suis confondu avec ma mère, je me suis confondu avec la perte que je lui ai infligée en naissant et grandissant, je me suis senti coupable de la souffrance que cette perte irrémédiable lui infligeait, de sorte que, en fin de compte, ma propre naissance a laissé en moi un vide dont je me sens coupable !

Avec cette brillante analyse je me croyais tiré d’affaire. Je tenais entre mes mains, à demie étranglée et à demi morte, la cause et la coupable qui rendait mon œuvre interminable et illisible : les particularités de l’âme de ma mère. Maintenant, grâce à cette proie dont s’était saisie ma conscience, mon œuvre allait se terminer. Du moins, je l’espérais.  En fait, j’avais des doutes.

Il me faut renoncer au paradis de ma toute‑puissance fœtale, c’est à dire, en pratique, de ne plus cueillir un seul fruit nouveau sur l’arbre de la connaissance.

Inutile de promettre. Si ce que je viens d’écrire dans les lignes précédentes correspond bien aux méandres de mon âme, aux entrelacements de mes neurones, la pente de mon écriture me mènera enfin vers la sortie de ce labyrinthe. Mais si les lignes précédentes sont incomplètes, inexactes ou fausses, alors je serai condamné à errer encore, à faire des détours imprévus, à entrevoir le mirage d’une fin, sans jamais pouvoir l’atteindre.

Quatre plus tard, j’errais encore dans le labyrinthe de mon œuvre. Aucun doute, ces lignes que j’avais écrites étaient incomplètes, inexactes ou fausses. Il ne me restait plus qu’à battre ma coulpe, à essayer de comprendre les raisons de cet échec. Voici mon effort, très raccourci et amendé, tel que je l’ai fabriqué en l’écrivant :

J’ai cru que mon aspiration absurde à la toute‑puissance fœtale avait été mortellement atteinte. Je me trompais. En fait, je m’étais contenté d’aveux partiels. Ils n’ont pas suffi.

J’ai évoqué le désir de ma mère de me garder dans son ventre, mais je me suis bien gardé de mentionner mon propre désir d’y retourner. Je me suis blanchi.

Comme la terre s’imprègne de pluie, comme le buvard boit l’encre, j’avais été entaché de toute‑puissance fœtale par les désirs de ma mère. Je n’y étais pour rien. Ma mère, et elle seule, était la cause active, la cause principale de mon aspiration à la toute‑puissance, qui n’était, au fond, qu’un tout‑puissant désir de régression, de retour au pays du ventre de ma mère.

Cette répartition des rôles me paraissait aller de soi. Les parents sont responsables de leurs enfants. Ils doivent les protéger. Les nourrissons et les petits enfants absorbent les sentiments des parents. Ils ne peuvent se représenter ces sentiments. Ma mère m’avait inoculé la toute‑puissance fœtale sans que je puisse faire grand-chose pour m’en défendre. J’étais une victime. Cela c’était imprimé en moi, voilà tout.

Ce choix de mon innocence avait pour lui le bon sens, la facilité. Mais il était un piège. Car derrière l’innocence se cachait l’impossibilité d’agir. Innocent, j’étais irresponsable.

Cette folle passion devenait une maladie plus ou moins incurable. J’étais un de ces fous qu’on enferme dans un asile après qu’il ait assassiné sa femme : il n’est plus rien, pas même un criminel, pas même un coupable. Je m’étais déchu de ma condition de d’homme libre et responsable, de citoyen.

Je suis tombé dans ce piège par un mélange d’ignorance et de peur. Il y a quatre ou cinq ans, je n’avais pas encore commencé à explorer le royaume d’une morale sans Bien ni Mal. Je n’avais pas encore accepté l’idée qu’en général, dans l’absolu ‑ et par là je veux seulement dire dans l’univers tel que nous commençons à le connaître ‑ il était parfaitement indifférent, équivalent et identique de dire que ma mère était la cause et l’origine de ma toute‑puissance fœtale et que je n’y étais pour rien, ou l’inverse.

Autrement dit, je croyais encore en la Justice. Je ne voyais aucune raison de prendre une part de responsabilité et de culpabilité qui ne me revenait pas. Je n’allais quand même pas être masochiste !

Pour être tout à fait précis, je n’avais pas encore bien compris deux faits complémentaires :

‑ D’abord je suis parfaitement libre de choisir entre les deux propositions :

    Ma mère est seule responsable, je n’y suis pour rien.

    Ma mère n’y est pour rien, je suis seul responsable.

comme entre toutes celles que je pourrais fabriquer sur le même modèle, puisque les unes sont aussi vraies que les autres : elles décrivent de façon complémentaire et finalement équivalente un même phénomène.

‑ En revanche, ces deux propositions sont pour moi des drogues puissantes aux effets très différents. Selon que je choisis l’une ou l’autre, mes façons de penser, mes capacités d’agir s’en trouvent profondément modifiées.

Ces deux propositions deviennent des potions puissantes quand elles sont plongées dans un champ de forces très particulier, violent et étroit : celui dans lequel nous vivons tous, formé par les interactions des consciences entre elles, considérablement multipliées, intensifiées par l’usage d’un langage articulé. Dans ce champ très puissant, la première proposition :

  Ma mère est seule responsable, je n’y suis pour rien.

paraît, à première vue, beaucoup plus avantageuse à adopter.

Mieux vaut, en général, être innocent que coupable. De plus, si je l’adopte, cette proposition me permet de plaider les circonstances atténuantes auprès de vous :

O mon lecteur et mon maître, je suis convaincu que la toute‑puissance fœtale chronique que j’ai contractée dans ma petite enfance a engendré de façon indirecte certains défauts de mon manuscrit dont je crains que vous n’ayez souffert, en particulier son inépuisable capacité à ne rien terminer, à changer de sujet sans crier gare.

O mon lecteur et mon maître, soyez assuré que j’aurais su éviter ce regrettable défaut, sans ma terrible maladie. Innocente victime des circonstances malheureuses de ma venue au monde, je souffre d’une forme légère et rare de handicap mental. Je vous prie de me pardonner. Comment pourriez-vous faire autrement ? Mes éventuels défauts méritent compassion et, en plus, je suis innocent.

Ainsi, semble‑t‑il, l’adoption de la première proposition n’offre que des avantages. Et pourtant si je regarde de façon plus approfondie, réaliste et attentive ses conséquences pour moi, la situation est beaucoup moins bonne.

D’abord, comme je l’ai déjà remarqué, mon innocence entraîne mon irresponsabilité, et mon irresponsabilité, mon impuissance à agir. La toute‑puissance fœtale devient, pour moi, une maladie difficile à guérir.

De plus, si les défauts de ce manuscrit sont aussi graves qu’il m’arrive de le croire, alors il ne sert à rien de me tourner vers vous, ô mon lecteur et mon maître, pour plaider les circonstances atténuantes. Car vous n’êtes pas là. Il n’y a personne. Jamais vous n’êtes venu à ma rencontre, ou peut‑être vous êtes parti depuis longtemps. Je me prosterne dans le vide.

Il  eût fallu, avant que je vous demande pardon, que je m’assure de votre présence. Mais j’ai oublié. Je n’ai pas vérifié. Je n’y ai pas pensé.

En fait, pour moi, cela allait de soi. En vous évoquant, en vous invoquant, sans douter de votre présence, je suis resté, sans m’en rendre compte, prisonnier de cette toute‑puissance fœtale dont je cherche à me débarrasser. J’ai supposé que vous existiez, vous, mon lecteur et mon maître, comme existait ma mère quand j’étais fœtus et nourrisson : de toute éternité, de toute nécessité, attachée à moi par un lien dont je ne pouvais imaginer qu’il n’ait pas existé, ni qu’il puisse cesser d’exister. J’ai prêté au présent, sans m’en rendre compte, les propriétés d’un passé merveilleux, archaïque et enfoui.

Or la situation est bien différente. Votre existence est aussi incertaine que votre indulgence. Comme chacun qui, un jour, prend une plume, je suis seul et isolé. En plein jour, une lanterne à la main, je cherche un lecteur. Je ne suis pas sûr de vous trouver. Je n’ai pas d’éditeur, et après de si longues années passées à la barre de ce bateau ivre qu’est ce manuscrit, je me demande moi‑même de plus en plus souvent si ce long voyage d’exploration ne restera pas à jamais un périple solitaire.

Puisque la première proposition ne m’offre pas de remède à la hauteur de la situation, il me reste à essayer la seconde :

    Je suis seul responsable, ma mère n’y est pour rien.

Le goût de cette potion est amer. Le rouge me monte aux oreilles. Il est ridicule et honteux de vouloir régresser, de vouloir rentrer dans le ventre de sa mère. Me voilà affligé d’un bonnet d’âne sur lequel est écrit : « Tente désespérément de retourner dans le ventre de sa mère ».  Tout le monde rigole : à soixante ans, le pauvre, quelle découverte ! Quelle ambition ! Vaste programme ! Pour un type qui aspire à la lucidité et qui, malgré ses efforts de modestie, prétend y réussir, quel accomplissement !

Je ne suis plus seul, sans doute, mais à quel prix ! À jamais ridicule! J’exagère. Chacun a bien le droit de rire; et les rires s’éteignent toujours. Une fois avalée, cette âcre potion a des vertus roboratives. Elle ne manque pas d’un solide bon sens. Je ne peux pas nier que ma passion incoercible pour la toute‑puissance fœtale loge quelque part entre mes deux oreilles, et non chez ma mère. Quelles que soient son origine, son histoire, les circonstances de sa naissance, les divinités qui, jadis, me l’ont conférée, cette passion est, aujourd’hui comme hier, la mienne. Elle loge dans mon crâne. Et cette instance que j’appelle « je » ou ma « conscience » est encore celle qui peut intervenir de la façon la moins intrusive, la plus facile et la plus directe dans mon cerveau, puisqu’elle en fait partie.

« Je » ou ma « conscience » comprend maintenant que mon désir très puissant et très archaïque de retourner  dans le ventre de ma mère ne s’est pas contenté d’organiser les conditions d’hébergement, la logistique de l’entreprise dans laquelle je me suis lancé. Ce désir a pénétré à l’intérieur même de l’entreprise;  plus exactement, il a imprégné à mon insu ma façon de considérer l’entreprise. Il m’a rendu amoureux, de façon étrange et perverse, de ce que j’écrivais.

Comme d’autres parlent du haut de leur élection à la présidence d’un conseil régional, du haut d’un empire agro-alimentaire qu’ils ont bâti de leur propres  mains, au nom d’un syndicat dont ils sont le secrétaire général, ou de la vaste popularité que leur ont valu leurs œuvres romanesques, ou encore du haut d’une chaire d’analyse et de géométrie du Collège de France, moi je parle du fond du ventre de ma mère. Tels sont mon mérite, ma compétence et ma situation.

Naturellement, je pourrais revendiquer la rareté, le pittoresque d’un tel point de vue. Après tout, je suis peut‑être le seul, le premier et le dernier, dans les arts, les sciences et les lettres, à parler du fond du ventre de sa mère, ou du moins à le claironner sur les toits. A ce titre, à côté de la femme sirène, de l’hyène dactylographe et du veau à trois têtes, je mérite un coup d’œil distrait.

Ainsi, finalement j’ai revendiqué haut et fort un choix que je n’avais jamais fait, un choix dont ma conscience n’avait aucune conscience quand je me suis lancé dans cette longue entreprise d’écriture.

Pour résumer toute cette histoire :

Longtemps j’ai parlé du fond du ventre de ma  mère sans le savoir.

Puis je l’ai fait en le sachant, mais en refusant de reconnaître que je le désirais.

Enfin j’ai reconnu que je le désirais.

Ce désir était en même temps l’énergie et l’envers affectif de mon ambition intellectuelle.

Découvrir ce désir, et le reconnaître pour mien, tel un enfant naturel dont j’aurais ignoré jusque-là l’existence, m’a permis de mieux décrire et comprendre mon ambition intellectuelle.

J’ai pu faire, à peu près, la  part de ce qui était réalisable et de ce qui ne l’était pas. Le labyrinthe dans lequel j’écrivais est devenu moins tortueux. J’ai fabriqué des lignes droites plus longues, je veux dire traiter des sujets plus longuement en les menant jusqu’à leur terme ou presque; et, finalement, au bout de six ou sept ans, sortir de mon labyrinthe : poser, avec un grand bonheur, le mot FIN et indiquer la date, en dessous de la dernière ligne.

Si je n’avais pas exploré un monde dans lequel le Bien et le Mal étaient des chimères, si je n’avais pas accepté la parfaite et absolue réversibilité des points de vue, si je n’avais pas choisi, arbitrairement et à ma convenance, le point de vue :

Ma mère n’y est pour rien, je suis seul responsable.

je ne pense pas  que j’aurais su parcourir le chemin que je viens de retracer.   Ce chemin très personnel n’est qu’une illustration destinée à évoquer mille autres chemins.

.

Courageuse lectrice et courageux lecteur, je vous prie de m’excuser d’avoir été si long. La prochaine fois que je vous écrirai, je traiterai de la dernière conséquence intéressante que j’ai aperçue de l’inexistence du Bien et du Mal. Je l’ai esquissée dans ma seconde entrée. Nous autres Modernes tardifs avons des rapports emberlificotés et tartuffes avec les autres tribus, cultures, civilisations. Nous nions et affirmons en même temps notre supériorité. Si seulement nous prenions en compte l’inexistence du Bien et du Mal, nos rapports avec les autres tribus deviendraient simples et clairs…

À bientôt et merci de m’avoir lu.

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[1] Je me vante, jusqu’ici je n’ai fait qu’esquisser ces nouvelles façons de se battre : elles mériteraient d’être développées. Voir I et II

[2] Écrite vers 1995

[3] Au cours de mon périple, j’ai pris l’habitude de désigner par ces adjectifs la grande mélodie malheureuse de mon caractère.

 

V. Une nécessité terrifiante et son antidote

Courageuse lectrice et courageux lecteur, poursuivons. J’espère, au fil de mes entrées  vous avoir convaincu des trois propositions suivantes :

– I. Toutes les tribus, cultures, civilisations inventées par homo sapiens (c’est-à-dire par vous et vos ancêtres) ont su fabriquer des définitions du Bien et du Mal ornées, sophistiquées, variées et bien souvent ‑ là est le problème –  incompatibles entre elles.

– II. En même temps toutes les tribus, cultures, civilisations ont toujours farouchement nié les avoir fabriquées elles-mêmes.  Pourquoi cette unanime dénégation ? Pour mille raisons, dont celle-ci. Reconnaître leur propre habilité à fabriquer ces définitions du Bien et du Mal eût été admettre que ces définitions auraient pu, tout aussi bien, être différentes; avoir d’autres formes, d’autres proportions, un autre style. Or le Bien est ce qu’il faut faire, et le Mal ce qu’il ne faut pas faire : tous deux relèvent de la coercition, et l’appellent. Comment imposer une règle si elle apparaît comme librement inventée, subjective, arbitraire, passagère ? Autrement dit, il est impossible de couper des têtes au nom des goûts et des couleurs. Pour maintenir l’ordre, il faut des dieux.

– III.  Et pourtant, le moment est venu, ai-je soutenu, (et telle est ma troisième proposition, la plus conséquente), le moment est venu d’abandonner cette commode, antique et multiforme dénégation, de nous avouer enfin que nous avons toujours fabriqué le Bien et le Mal selon notre fantaisie. Pourquoi le reconnaître aujourd’hui ? Parce que nous avons usé tous nos dieux. Ils sont élimés, nous voyons à travers eux. Il est impossible de fabriquer volontairement des dieux nouveaux, et, en même temps, il est urgent de renouveler nos définitions du bien et du mal.

 

De l’ancienne mentalité de nos ancêtres, si croyants en toutes sortes de mythes, religions et idéologies, il ne reste chez nous autres Modernes tardifs, que l’idée fermement ancrée que le Bien et le Mal existent; qu’ils existent sans nous, en dehors de nous, au-dessus de nous, éternels, universels et objectifs, à la manière dont existaient jadis les dieux, à la manière où existe encore, pour quelques philosophes, l’Être. Maintenir en vie une telle idée du Bien et du Mal, ai-je suggéré, revient à tenter de maintenir en vie un bras droit et un bras gauche qui auraient perdu le corps qui les nourrissait, la tête qui les guidait. Un exercice difficile. Plus simplement, continuer à nous mentir à nous-même sur ce sujet devient chaque jour plus épuisant. Mieux vaut abandonner la partie : après tout, aussi choquante soit-elle, la vérité est si légère et si euphorisante !

J’aurais pu en rester là : mentir est fatiguant, arrêtons ! Mais, tel un bon vendeur qui tient absolument à décliner toutes les qualités de son produit, j’ai voulu vous détailler tous les avantages connexes de ma proposition. Non seulement elle est vraie, mais en plus elle est utile !

– Elle permet une clarification et un durcissement de la morale. (III)

– Elle nous permet de devenir, pour la première fois, maîtres et possesseurs de notre destin.(IV)

– Elle rend possible un gouvernement mondial

Ce dernier avantage de mon produit, je ne l’ai pas encore développé. Peut-être d’ailleurs qu’à première vue, vous ne voyez pas en quoi un gouvernement mondial pourrait être une bonne nouvelle. Cela vous laisse plus ou moins indifférent, à moins que cela ne suscite en vous une vague inquiétude.

Dans l’immédiat, vous avez raison. Mais un gouvernement mondial est notre avenir, plus ou moins proche. Il est une nécessité, et cette nécessité est terrifiante.

Pourquoi est-ce une nécessité ? Pure affaire de circonstances. D’abord la Terre rapetisse, et nous n’y pouvons rien. Ce rétrécissement, commencé très lentement voici environ douze mille ans, est aujourd’hui très rapide. Dans le bon vieux temps d’avant le néolithique, chacun d’entre nous disposait pour vivre, chasser, s’amuser d’une belle et vaste propriété d’environ deux mille hectares, soit un domaine de cinq kilomètres sur quatre; cinq personnes, par exemple, se partageaient Paris intramuros. À l’époque de Jésus la situation s’était déjà considérablement dégradée : le domaine de deux mille hectares avait fondu : il n’en restait plus que soixante, soit une propriété d’un peu moins de huit cents mètres par huit cents mètres. En l’an 2000 l’héritage avait encore diminué : chacun ne disposait plus que d’un terrain de cent-soixante mètres sur cent-soixante mètres. Selon des estimations plausibles, en 2040 il ne restera à vous et à moi pour nous nourrir, nous promener et nous distraire qu’une parcelle de 125 mètres de côté. Désormais, entre nos mains surpuissantes, la Terre est un petit potager aux équilibres fragiles, aux beautés périssables, un objet minuscule et délicat qui, telle Jane nichée dans la main de King-Kong, est à notre merci.[1]

Ce n’est pas le seul changement de notre condition. Notre temps, je veux dire le temps dont nous avons  connaissance, celui que nous pouvons raconter à nos enfants, s’est immensément allongé aussi bien vers le passé que vers le futur.

Johannes Kepler, et aussi l’inventeur de la gravité universelle, Isaac Newton, au XVII°, considéraient encore la Bible comme une source certaine de connaissance : ils étaient convaincus que l’univers avait été créé de toutes pièces voici cinq ou six mille ans, force de gravité comprise. Par ailleurs, Aristote, dans l’Antiquité, pensait que la Terre avait existé de toute éternité. Quelques milliers d’années d’un côté et l’éternité de l’autre, celle de la Terre, ou celle des sphères étoilées, ou celle du ciel et de l’enfer, de Dieu ou des Dieux, peu importe : pour aller vite, on peut dire que jusqu’au dix-neuvième siècle, toutes les civilisations ont vécu leur vie ainsi : avec d’un côté un horizon temporel s’étendant – dans le meilleur des cas – à quelques milliers d’années, et de l’autre la certitude que, quelque part, l’éternité existait bel et bien, comme la pluie et le beau temps.

Tout cela a été emporté par notre ravageuse curiosité. D’abord, au milieu du vingtième siècle, l’éternité a été tuée. Discrètement, il est vrai : la plupart des autorités religieuses et philosophiques ont renoncé à aller à son enterrement, sans doute de crainte de troubler leurs propres consciences. Elle, si aimable, pourquoi s’obliger à signer son certificat de décès ? D’ailleurs personne n’avait voulu la tuer. Mais elle est morte quand-même, et bien morte. Il est devenu incontestable que toutes les choses que nous pouvons apercevoir et connaître  – l’univers autrement dit – avaient une histoire, c’est-à-dire un début, des modifications et une fin. Comme vous et moi, comme un coquelicot au bord de la route, l’univers est apparu, s’est transformé, continue de se métamorphoser, finira autrement qu’il n’a commencé. Bref, la totalité est devenue aussi périssable et corruptible que la plus humble de ses parties, même si l’échelle n’est pas la même.

L’information reste, pour l’heure, confidentielle. Je veux dire par là qu’elle est considérée seulement comme une curiosité d’astrophysiciens, à l’image des trous noirs ou des naines blanches. Elle serait sans aucun lien avec la morale, la politique, la philosophie, la condition humaine.

Cette mise en quarantaine ne saurait s’éterniser. Tôt ou tard, il nous faudra tirer les conséquences du fait que l’éternité, désormais, n’existe plus. Elle n’était qu’un beau rêve, ou peut-être seulement un cauchemar auquel nous avons échappé. En tout cas, désormais elle est à classer du côté des succubes, des licornes et des dragons. L’éternité est une chimère conceptuelle, un oxymore en un seul mot.

Nous disposons maintenant d’une sorte de date de naissance, assez précise, de l’univers : 13,8 milliards d’années. Nous connaissons la date de formation de la Terre : 4,5 milliards d’années. Nous savons qu’un jour notre planète sera absorbée et brûlée par un soleil devenu gigantesque. Nous disposons aussi d’estimations plus décisives pour nous : bien avant cet anéantissement, un moment arrivera où, pour diverses raisons, dont le réchauffement progressif du soleil, notre Terre cessera d’être cette planète hospitalière où il fait bon vivre. Les océans s’évaporeront. Selon les calculs les plus pessimistes, nous avons encore devant nous quelque 500 millions de bonnes et belles années.

500 millions d’années ? Pour nos esprits de primitifs temporels, ce savoir du dernier cri ne veut rien dire. C’est trop grand. Divisons par mille, pour faciliter le travail de notre imagination à la peine : nous voilà avec 500 000 ans. Disons, à la louche, que cela représente vers le futur deux cinquante fois le temps qui nous sépare dans le passé de la construction de la pyramide de Khéops : c’est déjà énorme. Ou encore plus de sept fois les 70 000 ans qui nous séparent maintenant du début de la première mondialisation, à jamais sortie de nos mémoires : le moment où homo sapiens, sans bien comprendre ce qui lui arrivait, est devenu assez malin, assez bricoleur pour s’adapter à n’importe quel climat si hostile soit-il, occuper la terre entière, et éliminer tous les hominidés qui lui ressemblaient, sans compter beaucoup d’autres grands animaux.

Pour nos esprits peu agiles, de telles immensités temporelles se perdent dans la brume de l’éternité. Mais elles n’ont rien à voir avec elle. Si nous prétendons rester, être, devenir des civilisations, des nations, des individus responsables, lucides, conscients…et vous pouvez ajouter à ces adjectifs tous ceux que vous voudrez, pourvu qu’ils décrivent l’heureuse et provisoire estime de soi qui naît d’une difficulté vaincue… il nous faut non seulement apprendre à imaginer, concevoir ces immensités temporelles, mais aussi à orienter nos actions collectives et individuelles en fonction d’elles.  Ces immensités temporelles qui passeront comme passent les nuages sont désormais notre cadre de vie et même notre condition. Nous pouvons les oublier, mais non les changer. Il nous reste à vivre sur la Terre un temps qui nous paraît trop immense pour que nous arrivions à l’embrasser, mais il est de la même veine, il est aussi limité que la vie de chacun de nous et le prochain quart d’heure.

Cela veut dire, en clair, que avons sous nos yeux une tâche à accomplir, et que cette tâche ressemble à un destin, ou à une condition : la nôtre. En effet, cette tâche, nous sommes libres de nier son existence, de l’oublier un peu, beaucoup, entièrement, de la reconnaître, de la rater ou de la réussir, mais ni de la modifier ni de la supprimer. Quelle est cette tâche ?  Apprendre (ou pas) à cultiver, entretenir, embellir notre petit potager aux équilibres fragiles, aux beautés périssables pendant tout le temps qu’il lui reste à vivre, et qu’il nous reste à vivre de lui : au moins 500 millions d’années.

Choyer et vivre d’un petit potager pendant des millions d’années ? Imaginons un instant que nous choisissons de relever ce défi. Nous commençons à réfléchir aux moyens nécessaires. Aussitôt  nous sentons confusément qu’en tant que membres de la tribu des Modernes tardifs, nous sommes très mal armés pour le faire. Mal armés est même un euphémisme. Il faudrait un mot pour désigner le fait que les outils dont nous disposons sont des contre-outils, puisqu’ils nous incitent, comme un mauvais courant de marée entraine le nageur imprudent vers le large, à nous éloigner du nouvel objectif que nous avons choisi plutôt que de nous en rapprocher.

Une façon de décrire les difficultés qui sont les nôtres est de dire que nos définitions du Bien et du Mal sont périmées, ou obsolètes. Beaucoup d’entre elles sont même devenues contre-productives.  Elles ne sont plus adaptées aux circonstances nouvelles que nous avons nous-mêmes créés. Nous avons changé le monde si vite que nous n’avons pas pris le temps de changer nos idées sur le monde. Nous sommes en retard sur nous-mêmes.

Au fond, le problème est simple. Nos institutions, nos mentalités, nos idéaux, nos représentations, nos valeurs… – disons, pour aller vite, nos outils de Modernes – sont de bons outils pour survivre, s’épanouir, être heureux dans un espace immense pendant un temps très court.

Un espace immense ? Un temps très court ? C’était hier. C’était vrai, hier. Mais hier n’est plus. La situation s’est inversée. Le problème est désormais de survivre, s’épanouir, être heureux dans un espace tout petit pendant un temps immense. Un espace tout petit ? Un temps immense ? Pour y parvenir, à l’évidence, il faudrait d’autres outils.

Puisons une image dans nos mythes : un pionnier de l’ouest américain, avec son cheval et son fusil, habitué à chasser le bison innombrable, se retrouve, sans l’avoir voulu ni bien le comprendre, passager d’une capsule spatiale : telle est un peu la situation de l’humanité aujourd’hui. Difficile adaptation !

Dans ce long catalogue des mauvais outils dont nous sommes accablés, et dont il faudrait faire l’inventaire, figure au premier rang ce que nous appelons, avec un humour involontaire « la communauté internationale ».

Pour l’heure, c’est sur elle que repose la responsabilité de la gestion de notre petit potager. Elle se réunit régulièrement et officiellement au sein de l’Organisation des Nations Unies, à New-York. Il s’agit d’une foule d’un peu moins de deux cents individus. Ils s’imitent, se jalousent, se disputent, s’invectivent, se menacent, se liguent les uns contre les autres, et parfois se battent entre eux. Ils n’ont pas d’autre ambition que d’être les plus forts, dominer leurs voisins, asservir les plus faibles. Ils refusent toute idée d’une autorité qui leur soit supérieure, toute idée d’une loi qui les réunirait sous une obligation commune, toute idée d’une justice qui pourrait sanctionner leurs manquements à une loi commune, si un jour elle venait à exister. Dans notre jargon de Modernes, ils se nomment des États-nations souverains. Égocentriques, amoraux, susceptibles, braillards, fourbes, violents, ces États-nations souverains seraient jugés, dans la vie quotidienne, des fréquentations peu recommandables.

Nous faisons mine de déplorer leur mauvaises manières, leur mauvais caractère, leur amoralité, leur brutalité, mais, au fond, nous les aimons bien comme ça, nous ne les imaginons pas autrement : ils sont notre revanche. Eux, au moins, ils se permettent encore de faire ce que nous n’avons plus le droit de faire. Nous sommes sages, civilisés, c’est-à-dire domestiqués. Leur sauvagerie nous venge. Ils sont nos maîtres et nous sommes leurs esclaves consentants, c’est-à-dire leurs bons citoyens. Nous leur versons régulièrement un tribut. Nous acceptons d’obéir à la multitude des règles qu’ils édictent. Nous avons renoncé à nous venger, à tuer, sauf en leur nom : nous faisons confiance à la justice de notre pays.

Vous et moi, mammifères ordinaires de l’espèce homo sapiens, élevés dans le vingt-et-unième siècle, n’imaginons même pas de pouvoir vivre autrement que sous le joug de l’un ou l’autre de ces État-nations souverains que nous appelons notre pays, notre patrie.  Tout au plus pouvons-nous envisager de changer de joug. Ceux qui n’ont pas de maître, nous les plaignons, nous les appelons des apatrides.

Outre leur sauvagerie, les États-nations souverains ont une autre caractéristique qui importe ici. Ils sont le plus souvent dirigés par de vieux mâles homo sapiens atteints d’une myopie temporelle d’une extrême acuité. Ces vieux mâles (et quelquefois maintenant femelles) ne voient pas plus loin que le bout de leur nez : au-delà de cinq ans, au mieux de dix, vingt ans, ils ne distinguent plus rien. Ceux qui comptent garder le pouvoir jusqu’à leur mort, quitte à faire assassiner leurs rivaux, sont les moins myopes. Les plus civilisés, ceux qui acceptent de bonne grâce de rendre leur pouvoir à dates fixes, sans assassiner personne, sont aussi les plus myopes : ils ne voient rien au-delà de leurs prochaines échéances électorales, quatre ou cinq ans en général.

Une foule de près de deux cents braillards, amoureux des armes, vivant au jour le jour, ou plus exactement de seconde en seconde à l’échelle temporelle de nos préoccupations, et tirant leur fierté, leur raison d’être du refus de toute autorité supérieure ! Difficile d’imaginer un plus mauvais outil pour cultiver, entretenir, embellir un petit potager aux équilibres fragiles, aux beautés périssables pendant des centaines de milliers, des centaines de millions d’années ! Normal que nous, simples citoyens et sujets soumis à nos États-nations souverains, nous nous sentions angoissés, impuissants et mélancoliques dès que nous songeons à l’avenir, à celui de nos descendants proches et lointains, la seule éternité qui nous reste. Nous le pressentons sans toujours le formuler : avec cette bande-là, on va dans le mur, c’est fichu.

De COP en COP (Conférences des Parties en français, déjà vingt-deux de passées au moment où j’écris),  de G5 en G7 en G20 en G.., les braillards font des efforts risibles ou pathétiques pour donner le change, faire croire qu’ensemble ils s’occupent sérieusement des problèmes, que nous, leurs sujets pouvons continuer à leur faire confiance. Ils ont senti le danger. Ils tentent d’endormir provisoirement les  mauvais sentiments, tels des aristocrates qui entendraient gronder le peuple. Ils craignent de perdre leurs privilèges et leur prestige. Ils craignent d’être déchus. Ils ont raison.

Tôt ou tard, il faudra choisir entre la souveraineté des États-nations et la bonne gestion de notre potager, c’est-à-dire l’avenir de l’humanité. Tôt ou tard, il faudra arracher les États-nations à leur sauvagerie, les déchoir de leur souveraineté et les faire entrer dans la civilisation, c’est-à-dire les domestiquer, les désarmer, les soumettre à des lois, des sanctions, aux décisions d’une autorité supérieure qui disposera du monopole de la force.

Inutile, me semble-t-il, d’illustrer cette proposition : tous les jours, les nouvelles se chargent de fabriquer un couplet différent à ce refrain dont nous sommes si las : Ah ! Que les pouvoirs en place à travers la planète sont peu capables de régler les difficultés présentes, mais surtout celles, beaucoup plus grandes  qui s’amoncellent, se rapprochent, se précisent.

Tôt ou tard donc, il faudra, pour s’en sortir, un gouvernement mondial. Mais pourquoi alors cette nécessité est-elle si rarement évoquée ? Peut-être parce que nous sommes nous tous temporellement de grands myopes, et banalement égoïstes. C’est trop nous demander ! Ceux dont la vie est assez douce, arrivent à se soucier du bien-être de leurs petits-enfants, de leurs arrière-petits-enfants. Mais après… aller plus loin… choisir comme point de vue, pour définir ce qui est bien et ce qui est le mal, celui de de nos très lointains descendants, avoir pour règle de conduite de rechercher l’estime et la reconnaissance de gens dont nous ignorons tout sauf une chose : nous ne les rencontrerons jamais et ils ne pourront jamais nous manifester leurs sentiments, – c’est trop difficile, abstrait, aléatoire, compliqué. À bas les donneurs de leçons, les prophètes de malheur, les pisse-vinaigre ! Se discipliner, s’organiser, se priver… pour que dans soixante-dix mille ans, il y ait encore des papillons, des forêts vierges, des baleines, des orangs-outangs, des plages désertes, des jolis petits nuages, vous plaisantez ? Ce n’est pas notre fantaisie !

Peut-être… mais je crois qu’il y a, en plus de notre égoïste myopie, une autre difficulté. À quoi bon parler d’un problème s’il n’a pas de solution ? Ou, ce qui revient au même, si la solution apparaît plus dangereuse, plus effrayante que le mal ? Or un gouvernement mondial est solution terrifiante.

Au fil des siècles, l’idée d’un gouvernement mondial a été souvent évoquée, souvent oubliée, souvent reprise, souvent oubliée à nouveau, comme si ses splendeurs à peine entrevues, faisaient peur. Eldorado récurrent de la pensée politique et philosophique, couronnement de l’Histoire ou couronnement de la civilisation, la baguette magique du gouvernement mondial met fin aux guerres bien sûr, mais aussi à la pauvreté, l’injustice, l’ignorance, la superstition, l’intolérance, l’exploitation de l’homme par l’homme, son aliénation… Le gouvernement mondial est forcément la paix incarnée puisqu’il n’a plus d’ennemis. Il est tout-puissant. Les seules lois auxquelles il doit souscrire sont celles de la gravitation, de la physique,  de la chimie.

Précisément, c’est cette toute-puissance qui a fait se détourner immédiatement de lui les esprits sagaces. Cette toute-puissance effraie plus encore nous autres Modernes tardifs, à bonne raison. Le vingtième siècle, celui de nos pères ou de nos grands-pères, a été ravagé par deux cauchemars de toute-puissance : le communisme et le nazisme. Pour faire régner leur toute-puissance dont ils étaient déjà enivrés, ou parce qu’ils n’arrivaient pas à l’établir, communisme et nazisme ont sacrifié sur leurs autels des dizaines de millions de vie. Ces errements ont profondément diminué la confiance et l’estime que nous autres européens avons en nous-mêmes. Surtout, il me semble qu’ils nous ont inspirés une sorte de phobie dont nous avons à peine conscience et qui nous domine.

Tout se passe comme si, pour nous autres Modernes tardifs, la maîtrise de l’avenir avait fusionné avec la toute-puissance et la toute-puissance avait fusionné avec le crime contre l’humanité.

Que nous puissions avoir envie de prendre entièrement en main notre destin, de maîtriser entièrement notre avenir, nous effraie et nous dégoûte comme un blasphème, comme une envie de meurtre. Tout sauf une telle envie. Mieux vaut lâcher prise, mieux vaut remettre notre avenir à rien, à n’importe quoi : les circonstances, les techniques, les marchés…que de replonger dans l’horreur. Les cauchemars réalisés en dur par nos proches ancêtres nous hantent avec d’autant plus de force que nous n’avons pas encore bien compris ni pourquoi ni comment ils sont advenus : ils restent à l’état de mystères terrifiants et humiliants.

Cette phobie est fondée. Pour peu que nous nous arrêtions un peu sur cette possibilité d’un gouvernement mondial, que nous commencions à imaginer sa réalité, son fonctionnement, une vérité désagréable apparaît : si bonnes que soient ses intentions, si démocratiques que puissent être ses institutions, si scrupuleux ses fonctionnaires, ce gouvernement sera, de fait et malgré lui, par sa seule situation, un gouvernement totalitaire. Pour le redire  dans le vocabulaire philosophique d’aujourd’hui, l’Autre aura disparu.  Dès que le gouvernement mondial apparaît, par sa seule existence, il transforme la Terre en une prison à ciel ouvert. Impossible de lui échapper. Impossible de le fuir. Impossible de demander à un autre gouvernement, à un autre pays l’asile politique. Il n’y en a pas. Le gouvernement mondial est partout. Il voit tout. Il sait tout.

Bien sûr, il est possible d’imaginer des parades. Bien sûr, tous ceux qui, vaccinés contre les utopies, en viennent à constater qu’à leur grand regret les circonstances imposent néanmoins de recourir à un gouvernement mondial, ceux-là peuvent se souvenir de Montesquieu, de la séparation des pouvoirs, de la liberté de la presse, des expériences accumulées à travers les différentes cultures dans l’art et la manière d’empêcher le pouvoir d’abuser du pouvoir.

Bien sûr, tout un vaste chantier s’ouvre à tous ceux qui réfléchissent, à ceux qui sont compétents en droit public, en droit international, en histoire, en sociologie : fabriquer pour ce mal nécessaire, un gouvernement mondial, les meilleures institutions possibles, en fonction des responsabilités qui lui incombent.

Voici quelques problèmes auxquels il serait bon de chercher des solutions. Comment au sein des nouvelles institutions assurer la  représentation des générations futures ? Comment assurer la défense de leurs intérêts ? Comment procéder à l’arbitrage entre les intérêts des générations futures et les demandes des générations présentes ? Comment réguler les déplacements de population  d’une province à l’autre ? Quels critères choisir, quelles instances charger de définir une taille optimale pour la population de la Terre ? Quels moyens employer pour éviter une surpopulation ? Comment organiser les tâches, répartir les responsabilités à travers les différentes provinces ? Le bassin de l’Amazonie ne ressemble pas au Sahara, ni le Sahara à la Sibérie. Comment faire le meilleur usage des différents recoins du potager Terre ? S’il est décidé que le bassin de l’Amazonie doit devenir un parc naturel, quelles compensations offrir aux Brésiliens ? S’il est décidé que le Sahara fournira de l’électricité solaire, quelle partie du Sahara exploiter ? Quel prix fixer à cette énergie ? Où la distribuer ? Quels compensations pendant combien de temps offrir aux populations dont l’habitat a été abimé ou détruit ?

Vaste chantier pour homo sapiens, pour vous, pour nous que d’apprendre à vivre dans un tout petit espace pendant un temps immense! Vaste chantier que de trouver les institutions qui conviennent à cette nouvelle condition !

Vaste et difficile chantier que d’inventer une camisole de force pour ce tout-puissant fou mégalomane délirant autiste paranoïaque que sera inévitablement, de par sa seule situation, le gouvernement suprême de la  planète Terre ! Comment empêcher ce monstre de dévorer ses propres enfants ? La camisole de force est d’autant plus délicate à fabriquer qu’elle doit rester assez souple pour que le monstre puisse quand même accomplir les travaux pour lesquels il a été fabriqué. Projet si difficile et si contradictoire, qu’à vrai dire, tout seul, il me semble difficilement réalisable.

Voici pourquoi. Si savantes qu’elles puissent être, des institutions ne sont que des institutions : des coquilles vides, des cadres, des textes. Sans doute elles contraignent, elles canalisent les agissements, comme un tuteur guide la plante. Mais à la longue ceux qui agissent l’emportent : les institutions deviennent ce que les individus qui les vivent en font. Or les individus font des institutions nouvelles ce que leur civilisation, leur culture, leur tribu leur ont appris à faire. Pour prendre un exemple facile, toutes les lois anti-corruption du monde ne serviront pas à grand-chose si tous les fonctionnaires ont été élevés dans l’idée qu’un honnête homme, et peu importe son métier, a un devoir impérieux : venir en aide à sa famille, même la plus éloignée. Autrement dit, en cas de conflit, les coutumes et les mentalités anciennes priment sur les institutions nouvelles. Autrement dit, pour empêcher le gouvernement unique de la planète Terre de glisser sur une pente totalitaire, il ne suffira pas que ses institutions aient été finement pensées. Il faudra aussi que ceux qui habitent ces institutions – élus, fonctionnaires, électeurs, citoyens des diverses provinces – soient profondément persuadés en eux-mêmes, par leur éducation, leur culture, leur vision du monde que renoncer à la toute-puissance, et à son équivalent politique, le totalitarisme, est la forme élémentaire de la morale et de la politique.

Or pour que la belle ivresse de la toute-puissance ainsi que sa transposition politique, le totalitarisme, devienne une addiction méprisée, absurde et ridicule, je ne vois pas de meilleur outil que de faire naître, croître et s’épanouir dans la tête de chacun l’évidence, aujourd’hui encore étrange ou déplaisante, qui me sert ici de leitmotiv :

 Dans l’univers tel que notre curiosité l’a dévoilé, il ne saurait exister aucune définition du Bien et du Mal qui soit universelle ou éternelle, qui soit fondée.

Si je me promène dans le futur du bonheur, si je visite le gouvernement unique de la planète, je lui prête les antidotes qui lui permettent d’échapper à la folie de sa solitude.

La  relativité du Bien et du Mal est considérée comme une acquisition importante de la civilisation. Elle devenue un thème majeur de l’éducation morale, de l’instruction civique dispensée aux enfants.

L’impossibilité de fonder le Bien et le Mal est énoncée explicitement dans le préambule de la constitution, et le gouvernement unique de la planète s’est choisi une devise qui résume les principes nouveaux de l’action morale et politique :

Les moyens justifient les fins

*       *          *

Fadaises ! Doux rêve, naïf rêveur, pensez-vous peut-être… jamais ce genre de choses ne se produira. Ou dans tellement longtemps ! Réfléchissez !

Il a fallu environ quatre siècles pour que, sous l’effet des nouvelles connaissances, une bonne partie des Français cessent d’attacher beaucoup de pouvoir, d’importance à Dieu.  Combien de siècles faudra-t-il pour qu’ils aillent au bout du chemin et rangent le Bien et le Mal au magasin des illusions perdues ? Et combien de temps encore pour qu’une telle lucidité gagne l’ensemble des nations ? Doux rêve, naïf rêveur ! Lisez les journaux ! Tous les mois des hommes tuent d’autres hommes au nom de leur dieu. Allez leur expliquer que le Bien et le Mal n’existent pas !

En fait, cette perplexité que je vous prête est la mienne. Par moments, il me semble impossible qu’un jour proche, ou même lointain, l’inexistence du Bien et du Mal puisse s’ancrer solidement dans les esprits et dans les sociétés comme, par exemple, s’ancre ces temps-ci l’égalité entre les femmes et les hommes. Renoncer au Bien et au Mal me paraît un exercice plus difficile que de renoncer à l’Éternité ou à un Dieu tout- puissant. Pourquoi ?

Pour les raisons que j’ai esquissées dans ma deuxième entrée. Les notions de Bien et de Mal sont ancrées en nous plus profondément que ne le sont celles d’un Dieu tout-puissant ou de l’Éternité. En effet, les notions du Bien et du Mal ont pour source cachée et inépuisable le plaisir et la douleur. Elles en tirent leur force et leur légitimation. Or, à l’évidence, le plaisir et la douleur ne sont pas des inventions des civilisations d’homo sapiens : au contraire, tous les animaux évolués de la planète éprouvent du plaisir et de la douleur. Donc, de façon indirecte, le Bien et le mal tirent leur existence de la biologie, non de la culture, et nous ne pouvons pas plus renoncer à croire au Bien et au Mal que nous pouvons renoncer à boire, manger, regarder, dormir.

Si tel est le cas, entre notre façon irréfléchie de vivre le bien et le mal, et ce que la connaissance de l’univers nous en apprend, s’ouvre un gouffre difficile à franchir. Se dire que mon bien, et surtout se dire que mon mal, ma douleur, mon malheur sont dépourvus de tout fondement est à la fois déconcertant, douloureux et destructeur. C’est même ridicule et scandaleux.

Apprivoiser ce scandale, ou, plus exactement, démêler toutes les confusions qui rendent cette idée nouvelle si désagréable, la comprendre en profondeur, parvenir à la fin à tirer d’elle de la force et du bonheur, implique quelque chose comme des exercices spirituels (ou psychologiques ou philosophiques, comme on voudra); autrement dit, suppose une modification et un élargissement de la conscience. Vaste programme, mais déjà mille fois réalisé au fil de l’histoire et que j’affectionne : conquérir des terres nouvelles à la conscience est mon activité préféré et mon ambition ultime, que j’y  parvienne ou non.

Je consacrerai ma prochaine entrée aux quelques lueurs qui me sont venues sur ce thème qu’on pourrait définir  ainsi : comment vivre personnellement avec l’inexistence du bien et du mal ? J’essaierai surtout, pour terminer, de décrire une dernière conséquence de l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal. Elle nous réinscrit dans le droit fil des autres civilisations. En tant que Modernes tardifs, nous sommes beaucoup moins différents des autres civilisations que nous ne l’imaginons, et  nos faiblesses sont, en fait, des forces.

 

 

 

 

[1] Pour fabriquer ces chiffres, la surface de l’ensemble des terres émergées (149 millions de km2) a été divisée par des estimations de la population mondiale. Les plus anciennes sont évidemment les plus incertaines.

IV Enfin maîtres de notre destin!

Courageuse lectrice et courageux lecteur, vous qui allez chercher au fond d’un blog obscur des idées nouvelles, vous vous souvenez peut être j’ai tenté de vous convaincre que le Bien et le Mal – les vrais, universels, éternels, objectifs, et tout ce que vous voudrez avaient disparu depuis belle lurette, bien que nous autres Modernes tardifs, par lâcheté et par commodité, continuions à faire semblant qu’ils existent encore.
Par lâcheté et par commodité ? Derrière ces mots se trouvent toute une série de raisons que j’ai à peine abordées dans une précédente entrée (I.Le Bien et le Mal…). Elles mériteraient d’être détaillées. Mais le plus urgent, à mon sens, reste de rompre un silence assourdissant, de sortir par tous les moyens cette évidence de sa cachette, et d’en tirer les conséquences. Cette évidence, je l’ai d’abord formulé ainsi :

Le Bien et le Mal n’existent pas.

Puis de façon plus sophistiquée :

Il est impossible de fonder le Bien et le Mal.

À force de fréquenter cette évidence depuis des années, elle a cessé de me faire peur, et j’ai fini par découvrir la façon mature et sereine de la formuler, celle de l’optimisme retrouvé :

Nous sommes parfaitement libres de définir le Bien et le Mal à notre guise.

Ou encore :

Nous sommes les seuls maîtres du Bien et du Mal.

Ou enfin et peut-être le mieux :

Osons juger ! Judicare audemus !

en hommage à cet Ose savoir ! Sapere aude ! que Kant a offert comme devise aux Lumières. Car si j’avais à résumer en une phrase mon propos, je pourrais dire : Oser juger par nous-mêmes est la tâche qui nous incombe maintenant, si nous voulons accomplir les promesses des Lumières.
Kant définissait les Lumières : « La sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des lumières. »

Ose savoir ! sonne comme les premières notes de la grande fugue de la recherche scientifique, c’est-à-dire de la recherche libre et souveraine de la vérité, celle qui a rejeté toutes les autorités, même divines, celle qui a choisi pour unique censure les réponses d’une réalité inlassablement et systématiquement interrogée, celle qui a même appris à provoquer ces censures de la réalité, afin de découvrir les limites des idées établies, de les dépasser, de fabriquer, à partir des censures, des idées nouvelles plus puissantes.

Osons juger (par nous-mêmes) ! Judicare audemus ! est, me semble t il, la suite inévitable de l’aventure : nous avons osé savoir, et ce savoir que nous avons accumulé nous oblige : poursuivre ou trahir.
Le moment est venu d’avoir le courage et la décision de sortir d’une autre minorité dont nous sommes seuls responsables : celle qui nous a fait croire que le Bien et le Mal, éternels et universels, étaient déjà inscrits sur des tables de lois posées dans différents endroits du monde extérieur : chez dieu, chez la nature, chez le progrès, chez la révolution, chez l’homme… Il nous restait seulement à déchiffrer l’une ou l’autre de ces tables, à nous en servir pour tenter d’établir une jurisprudence cohérente du bien et du mal dans l’inextricable fouillis de la vie quotidienne.
Nous nous sommes beaucoup disputés, beaucoup égorgés, dans l’espoir d’établir la supériorité d’une table sur l’autre. Mais jamais, jusqu’à ce jour, nous n’avons osé penser qu’aucune table n’existait, et même ne pouvait exister, et qu’en conséquence nous étions libres. Libres de créer toutes les tables possibles et imaginables, libres de choisir les fondements de notre morale et notre politique, et donc libres de prendre en main notre propre destin.

Devenir, pour la première fois, entièrement maîtres et possesseurs de notre propre destin d’homo sapiens, tel est, au fond, le principal et surprenant bienfait que nous peut nous apporter la reconnaissance de l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal.

Bienfait, une telle maîtrise ? C’est aller un peu vite en besogne, diront les plus prudents; plutôt cadeau empoisonné, car voir tomber ses chaînes quand on n’a pas cherché à les briser est angoissant. En tout cas, aventure, responsabilité et solitude vertigineuse, pour nous autres homo sapiens qui avons toujours vécu un mineurs imaginaires, sous la tutelle de l’une ou l’autre de nos inventions.
J’imagine que cette modification de la condition humaine paraîtra trop générale, trop dépourvue d’applications immédiates pour intéresser certains. Je m’en vais vous proposer un bienfait plus spécifique. Mais avant, je voudrais revenir sur mes pas, retracer sous un autre angle, un nouveau portrait d’Osons juger, à la manière d’un peintre reprenant une nouvelle fois le même motif, dans l’espoir d’en mieux saisir l’originale et fuyante vérité.

Le nous de Osons juger ! désigne d’abord et avant tout la longue suite des différentes cultures, tribus, civilisations que nous autres homo sapiens avons su inventer au fil des millénaires, et dont la Moderne tardive est le dernier exemplaire.
Jusqu’à maintenant cette foule bigarrée, inventive, querelleuse, bien souvent extravagante, ivre de ses différences, partageait néanmoins, sans le savoir, une croyance commune, et cette croyance commune était, il faut bien le dire, le contraire de la réalité : une erreur.
Pour toutes, le Bien comme le Mal existaient en dehors d’elles, avant elles et sans elles, un peu à la manière des dieux. Autrement dit, le Bien et le Mal étaient des entités dont la définition ne leur appartenait pas.
Chaque civilisation s’efforçait, à sa façon, de respecter le Bien et de vaincre le Mal. Mais toujours les définitions changeantes de ce qui était Bien et de ce qui était Mal provenaient d’ailleurs, de l’extérieur, de l’au-delà : de la nature des choses, de la nature de l’homme, de la nature tout court, des cieux, de divers dieux, d’un seul dieu tout-puissant, de l’histoire, de la révolution…etc.
Nous autres Modernes tardifs avons assisté au tarissement des sources les plus récentes du Bien et du Mal, celles qui paraissaient encore à certains de nos parents si belles et si prometteuses, et avaient été découvertes à l’aube du XIX° siècle par nos ancêtres, les premiers Modernes : le Progrès, l’Histoire, la Révolution.
En même temps nous avons parachevé la relégation, la dégradation de la précédente et ancienne source du Bien et du Mal : un dieu unique et tout-puissant, créateur de ciel et de la terre. Peu importe qu’il se prénomme Jéhovah, Dieu-le-père, Allah ou le grand Tartempion, il est tombé victime de notre ravageuse et systématique curiosité.
Nous avons découvert en effet que la vie sur Terre avait une histoire incroyablement longue et compliquée, dont nous n’étions qu’un minuscule et tardif accident. Nous avons découvert aussi que la Terre était issue d’une histoire, celle de l’univers, incroyablement longue et compliquée, dont elle n’était qu’un minuscule et tardif accident.
Or ces deux histoires que nous avons reconstituées, ne portent aucune trace de lui, le grand Tartempion. Pas le moindre graffiti qu’on puisse lui attribuer. Ces deux histoires se sont déroulées en son absence. Il suffit en effet, pour comprendre le déroulement de ces histoires d’appliquer, de réitérer à l’infini quelques représentations de notre fabrication que par commodité nous pouvons appeler des lois de physique et de chimie.
Résultat ? Le domaine que nous pouvons encore attribuer à la fantaisie et au libre arbitre du grand Tartempion est devenu, de notre point de vue, minuscule et lointain : quelques ilots d’ignorance perdus au milieu de la mer des savoirs. Ce dieu jadis si puissant n’a créé ni les hommes, ni les animaux, ni les plantes, ni même les microbes. Tout au plus a-t-il pu créer la première cellule puisque nous ne comprenons pas encore comment elle est advenue. Il n’a créé ni la Terre, ni le soleil, ni notre galaxie, ni les autres. Elles se sont toutes faites sans lui. Il ne lui reste, pour se vanter d’exister, que la présence nue de l’univers plutôt que de celle de rien, la possibilité qu’il y ait d’autres univers, un bouquet de constantes naturelles dont nous ignorons la raison et l’origine, comme nous ignorons la raison de l’existence d’un ensemble des règles qui régissent notre univers et dont la représentation humaine est à la fois imparfaite et contradictoire : la théorie des quanta et la relativité générale. J’oublie sans doute quelques éléments du même genre, mais ils ne changeraient rien à l’affaire.
Dieu s’est retiré si loin de nous qu’on peut affirmer que nous autres Modernes tardifs sommes tous, sans exception, et le plus souvent à l’insu de notre plein gré, presque entièrement athées. Que cela nous plaise ou non, que nous nous réclamions d’une tradition religieuse ou que nous nous contentions de l’admirer de loin, que nous soyons convaincus d’être très croyants ou de l’être pas du tout, que nous prions matin et soir ou jamais, nous sommes tous, même le pape, presque entièrement athées, à deux conditions bien souvent remplies : que nous ayons eu le loisir et le privilège de nous familiariser avec les connaissances récemment acquises par homo sapiens, que nous ayons assez de bon sens pour les croire vraies.
Assez de bon sens ? En effet, aujourd’hui tout se tient dans nos connaissances. Chaque fois que nous envoyons un texto à quelqu’un, nous renvoyons le dieu tout-puissant à son lointain exil : dans notre sac ou notre poche, le téléphone portable est, par le seul fait qu’il fonctionne, une preuve directe ou indirecte de toutes les grandes théories qui ont réduit à un chômage technique presque complet les dieux créateurs. Il serait facile de le montrer, avec un peu de temps et de culture.
Mais ce paradoxe se retourne. Tous athées malgré nous, par la faute de notre téléphone portable, il reste un domaine où, provisoirement, notre ignorance nous laisse tous croyants, si athées que nous pensions être : celui du Bien et du Mal.
Nous savons encore très peu comment fonctionne notre âme, esprit ou cerveau; et donc nous savons très peu, en particulier, comment il se débrouille pour fabriquer du bien et du mal. Nous le savons si peu que la plupart d’entre nous sont aujourd’hui persuadés que le bien et le mal existent en dehors de leur cerveau et en dehors de leur tribu, comme le soleil et les nuages.
J’ai proposé dans une précédente entrée l’esquisse de l’esquisse de comment notre cerveau fabrique du bien et du mal. En trois phrases : notre cerveau classifie le flux incessant de nos sensations en plaisirs et en douleurs. Ce système de classification est inné et commun à tous les animaux un tant soit peu évolués. Ce système est la source inépuisable de nos notions de bien et de mal.
Le plaisir et la douleur sont la boussole élémentaire, indispensable et omniprésente de toutes les formes de vie dotées d’un système nerveux et qui ont à se déplacer. Le plaisir désigne la direction de tout ce qui permet de croître, de prospérer, de se reproduire : le bien. La douleur désigne tout ce qui diminue, blesse, tue : le mal. Le plaisir, c’est bien; la douleur, c’est mal. Rechercher le plaisir et fuir la douleur est la forme élémentaire de la morale puisque la morale élémentaire de la vie est de rester en vie. Les mauvais sentiments, comme la haine et la peur, anticipent la douleur; les bons sentiments, comme l’amour et le désir anticipent le plaisir. Les sentiments projettent dans le ciel des idées le plaisir et la douleur, et leur généralisation, leur transposition abstraite, ne sont autres que le Bien et le Mal.
Vague et sommaire, cette proposition me paraît, en son principe, évidente. Mais, pour l’heure, elle reste une idée toute personnelle. Nous n’avons pas encore l’habitude, et en France particulièrement, de fouiller dans notre passé animal pour tenter de comprendre notre âme. Pour certains, une telle quête relève de l’incongruité ou du sacrilège. Quand même, l’Homme mérite mieux que ça !
Résultat, pour nous autres Modernes tardifs, le Bien et le Mal flottent en l’air mystérieusement. Ils viennent de nulle part, ils n’appartiennent à personne. Ils n’ont pas d’attaches. Ils sont le bras droit et le bras gauche d’un dieu disparu, ou plus exactement d’un dieu qui a perdu sa tête et son corps à la guerre du savoir : le pauvre n’a presque plus rien à concevoir ni à réaliser. Ce bras droit et ce bras gauche sans corps ni tête, nous nous méfions d’eux. Sont-ils fiables ? Existent-ils vraiment ?
Notre « oui » n’est pas très convaincu. Nous faisons mine de le penser parce que penser le contraire serait un bouleversement intellectuel trop coûteux. Mais comment être certain que ce Bien et ce Mal existent puisque, l’un après l’autre, tous ceux qui auraient pu les avoir fabriqués ont été disqualifiés : les divers dieux, l’histoire, la révolution…etc. Cette confuse demi-conscience est l’une des causes de notre mélancolie de Modernes tardifs. Nous prenons la disparition des grands fabricants mythologiques des tables la loi pour la disparition de la loi elle-même, première erreur. Et cette disparition fausse, nous n’osons même pas la regarder en face tant elle nous fait peur, deuxième erreur : nous l’éprouvons seulement comme un affaiblissement de la loi. La loi se languit et sa langueur nous rend triste, pauvres Modernes tardifs que nous sommes.  Ah ! qu’il est difficile aujourd’hui de distinguer où est le bien où est le mal ! Quel brouillard ! Avant les choses étaient plus simples ! Voilà ce que nous vivons, faute de bien comprendre ce que nous vivons.
Nous ne voyons pas que le remède est à portée de la main. Mais non ! la loi n’a pas disparu, la loi ne se languit pas. Elle est là, devant nous. Il suffit de reconnaître que nous l’avons fabriquée nous-mêmes pour qu’elle retrouve sa vigueur. Il suffit d’admettre que nous allons continuer à la fabriquer sans l’aide de personne, et cette fois en pleine conscience de notre maîtrise et de notre solitude, pour que nous retrouvions de la joie de vivre, et confiance en l’avenir.

Dans une précédente entrée, j’ai indiqué une des conséquences de l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal : une simplification et un durcissement de la morale. À partir du moment où nous reconnaissons cette impossibilité, il devient impossible aussi d’utiliser la force pour convertir les autres. En jargon philosophique : la fin de la transcendance entraine la fin de la violence.
Voici une troisième raison de se réjouir :

L’inexistence du Bien et du Mal est une condition nécessaire à l’existence d’un gouvernement mondial.

J’imagine votre déception. Se réjouir de ça ? Si c’est avec une proposition pareille qu’il prétend nous tirer de la mélancolie, alors là, pauvre et prétentieux naïf, ce qu’il se trompe ! Vous avez raison. J’ai cédé à la tentation. J’ai énoncé mon idée dans le style de la logique et de la mathématique. Pur snobisme : j’envie leur puissance; j’aimerais tant échapper à l’à peu près des mots.
Voici une formulation plus explicite :

Pour qu’un gouvernement mondial ne soit pas totalitaire, il lui faudra reconnaître explicitement l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal

Je le reconnais, ce n’est pas encore la joie. Et d’abord pourquoi un gouvernement mondial nous rendrait-il heureux ? Donnez-moi encore quelques paragraphes pour essayer de vous convaincre. Mais il est tard, et vous avez déjà beaucoup lu. Remettons le gouvernement mondial et son bonheur à notre prochain rendez-vous.

III Bonheurs de ces disparitions

Vous qui vous aventurez au fin fond de ce blog obscur à la recherche d’idées nouvelles, je vous prie d’excuser ma lenteur. Un aussi long silence est une presque une impolitesse. Où en étions-nous?

En résumé, si nous voulons continuer à avancer sur le chemin des Lumières, c’est-à-dire, tout simplement, sur le chemin de la raison et de la vérité, il me semble qu’il nous faut admettre la proposition suivante:

Du fait des connaissances qui ont été accumulées ces derniers siècles, et en particulier ces dernières dizaines d’années sur nous-mêmes et sur l’univers, il est devenu impossible de définir le Bien et le Mal de façon à les rendre universels et éternels, autrement dit objectifs.

Et pour parcourir à nouveau le chemin qui m’a mené à cette conclusion :

Pour définir ce qui est Bien et ce qui est Mal, il faut nécessairement avoir un point de vue ou choisir un point de vue : celui du chat ou de la souris, du microbe ou du malade, de l’athée ou du croyant, du patron ou de la classe ouvrière, de la Révolution ou de la réforme, de l’Europe ou des États-Unis, de la croissance ou de la protection sociale, de ma patrie ou de celle du voisin, de notre bien-être maintenant ou de celui de nos arrière-petits enfants…etc.
Donc, pour pouvoir définir un Bien et un Mal qui soient éternels et universels, il faudrait pouvoir découvrir un point de vue privilégié, le point de vue de tous les points de vue, celui qui serait partout et pour toujours supérieur à tous les autres.
Or les connaissances dont nous disposons désormais font apparaître comme impossible, et même absurde, l’idée qu’un tel point de vue existe.

En une seule phrase : pour définir ce qui est Bien et ce qui est Mal nous sommes obligés de choisir un point de vue et nous savons désormais qu’il sera dépourvu de tout fondement, de toute légitimité particulière!

Situation apparemment désespérée, mais, en fait, riche de promesses de clartés et de bonheurs, comme je vais essayer de le montrer; situation apte à nous tirer de ces atermoiements mélancoliques et emberlificotés qui nous caractérisent, nous autres Modernes Tardifs. Donc, au travail.

Pour vous, pour moi, indigènes ordinaires de la tribu des Modernes Tardifs, reconnaître la situation que je viens de décrire, revient à accepter de se rendre au commissariat général de choses ordinaires et des vérités banales pour déposer une main courante :

Je, soussigné… reconnais que les définitions du Bien et du Mal dont je dispose actuellement proviennent de l’histoire de mon pays, et aussi de celle des autres, des circonstances politiques récentes, des bons et des mauvais plis de ma petite enfance, de ma famille, de mon milieu, de ma religion (si tant est que je reconnaisse en avoir une) de mes lectures philosophiques et politiques, de mes camarades de jeunesse, de ma grand tante que j’adorais, de mon prof de philo…etc. Ces définitions du Bien et du Mal sont périssables, hétéroclites et se contredisent partiellement les unes les autres, mais je reconnais que, le plus souvent, je n’en ai aucune conscience, et quand je m’en rends compte, cela m’est bien égal. Mon indifférence provient de ce que le Bien et le Mal sont des sortes de contenants innés, biologiques, indestructibles qui préexistent aux contenus variables, et en grande partie culturels qui viennent les remplir d’objets divers au fil de ma vie. Autrement dit, j’admets que le Bien et le Mal sont des notions issues de l’histoire de la vie, de l’histoire des animaux; qu’elles se bornent à transposer le plaisir et la douleur dans le domaine des idées; qu’inversement le plaisir et la douleur sont la source inépuisable de l’évidence et de la force des notions du Bien et du Mal.

Alors là, me direz-vous, c’en est trop ! Pour rien au monde je ne signerai un texte pareil. C’est un éloge de l’absurde. Il faudrait être masochiste, pervers ou suicidaire. Je ne vois pas quels bonheurs, quels avantages pourraient provenir d’une telle humiliation !
Et pourtant si ! Mais je viens de commettre une erreur. J’aurais dû être plus précis dans la description de cette expérience de pensée. En fait, vous n’avez pas à signer d’abord, et vous seul, un pareil aveu.
Imaginez plutôt que des textes similaires ont déjà été déposés et signés par presque tous vos amis dont vous admirez les connaissances, le courage et la probité intellectuelle et qu’ils vous incitent maintenant à déposer le vôtre; bref, imaginez que l’idée contenue dans ces textes est en voie de devenir un élément du savoir commun de la tribu des Modernes Tardifs – la vôtre – et même qu’elle l’est déjà devenue.

Alors le jour se lève ! Le premier bonheur et avantage du partage d’un tel constat est aussi simple que vague. La vérité est plus légère à porter que le déni, le refoulement, le demi mensonge, la mauvaise foi, toutes opérations qui se ressemblent et ne sont peut-être que des façons différentes de désigner la même chose : un effort qui accapare l’âme inutilement.
Adieu mythes, religions, philosophies de l’histoire et autres calembredaines qui nous demandaient de croire que la définition du Bien et du Mal était déjà inscrite quelque part, qu’elle l’avait été par des mains plus sages et plus fortes que nous, dans le ciel ou dans l’histoire, qu’il fallait obéir, croire sans comprendre, ou en comprenant juste ce qu’on avait le droit de comprendre. Nous voici, collectivement, en tant que civilisation, libres et responsables de nous mêmes, comme les autres l’étaient avant nous, mais pour la première fois en le sachant.
Débarrassés de ce fardeau inutile, nous voici plus allants. Mais je n’espère pas emporter votre adhésion avec cette généralité. Passons aux choses sérieuses.
Le premier bonheur et avantage qui résulte du fait de reconnaître qu’homo sapiens, à quelque civilisation qu’il puisse appartenir aujourd’hui, hier et demain, restera à jamais incapable de fonder le Bien et le Mal est de simplifier, clarifier et durcir la morale. Voici comment.

À partir du moment où « je » reconnais (et par « je » j’entends une tribu ou civilisation qui aurait signé la main courante) que mes propres définitions du Bien et du Mal sont infondées et même et surtout tout à fait infondables, « je » peux continuer très légitimement, comment avant, à désirer convertir les uns et les autres à mes façons personnelles et infondées de concevoir le Bien et le Mal, et « je » peux y réussir parfaitement. Mais « je » ne peux plus le faire n’importe comment : recourir à la force, sous une forme quelconque, n’apparaît plus comme une tentation regrettable mais ô combien compréhensible. Recourir à la force apparaît comme une pure et simple absurdité.
Prenons un exemple. Supposons que vous, en tant que modeste et ordinaire individu de la tribu des Modernes Tardifs, et membre de surcroît du petit clan des Français, vous ayez très envie de me convaincre que Marcel Proust a glorifié les vertus des humbles, ou bien que Jean-Luc Godard est le seul cinéaste cubiste ne sachant pas qu’il l’était, ou encore que les médecins généralistes ne sont pas assez payés, ou même que, face au réchauffement de la planète, nous sommes tous de profonds et incurables schizophrènes. Bien sûr, ces opinions, vous avez très envie de les partager parce qu’elles vous paraissent vraies. Car vous êtes, vous aussi, et comme tout le monde d’ailleurs, un grand ami de la vérité.
Mais est-ce seulement un effet du hasard si ces opinions sont les vôtres, non celles de quelqu’un d’autre ? Non, sans doute. Et vous dites que vous voulez les partager. Permettez moi de vous faire remarquer que ce n’est pas tout à fait le bon mot. Un gâteau, plus vous le partagez entre des convives nombreux, plus petites sont les parts. Les opinions, c’est différent. Vous avez beau les partager, leur taille ne diminue pas. Vous le saviez déjà, bien sûr. En fait, vous aspirez à ce que vos façons de sentir, de penser, de juger deviennent les miennes et celles de tous ceux avec qui vous entrez dans de pareilles conversations. Soyons francs, vous avez envie de croître et de vous multiplier à la manière de n’importe quel être vivant, plante, animal ou microbe; et en bon homo sapiens sachant parler une langue doublement articulée, le français en l’occurrence, vous aspirez à faire croître et multiplier, à travers la litanie de vos phrases – ces phrases que seule notre espèce sait former – vos propres façons de sentir, de penser, de juger : le meilleur de vous même, en quelque sorte.
Ainsi votre désir de me convertir a deux faces. L’une est altruiste. Au nom de la vérité, dont vous n’êtes que l’humble serviteur, vous tentez de me faire adopter vos façons de penser, et, en particulier, vos définitions du Bien et du Mal.
L’autre face est égocentrique et peu avouable : vous désirez que moi comme tant d’autres adoptions vos façons de juger afin qu’elles croissent et se multiplient, et vous à travers elles. Bref, vous travaillez à l’inflation de votre ego, ce qui est humain sans doute, mais un peu trop. Dans l’élan rapide de votre vie ordinaire, ces deux faces s’entremêlent et cette indistinction vous convient parfaitement. Vous avez d’autres chats à fouetter.
Mais votre morale ou, si vous préférez, les règles de votre action changent selon la face que vous érigez en doctrine officielle.
La belle face altruiste – humble serviteur de la Vérité – porte en elle la violence comme la nuée dormante porte en elle l’orage. À partir du moment où vous disposez des vraies définitions du Bien et du Mal, ou ce qui revient au même, des meilleures (et de loin bien sûr), la tentation est grande de bousculer un peu les choses, de prendre des raccourcis, d’imposer ce qui, de toutes façons, finira bien avec le temps par s’imposer; de me menacer, de me torturez un peu, de me jeter en prison si je tarde trop à me rendre à l’évidence, et même de me tuer, ce qui reviendrait à jeter le bébé avec l’eau du bain, solution déplorable, mais qui reste néanmoins un débordement compréhensible.
Si, au contraire, soucieux de mettre vos croyances en accord avec la réalité du monde, vous avez abjuré votre foi en un Mal et un Bien éternels et universels, vous voici contraint d’oublier la face altruiste de votre désir de me convaincre : elle flotte en l’air comme un château sur un nuage. Vous plaidiez pour le vrai Bien, et il s’est évanoui. Que faire ? Arrêter de plaider ? Mais non. Ce serait un peu renoncer à vivre. Il vous reste à plaider pour votre Bien, tel que vous le concevez personnellement. Peu importe si ce Bien ne pourra plus jamais être le seul vrai Bien.
Vous n’avez plus d’autre choix que d’ériger en doctrine officielle la face égocentrique et peu recommandable de votre désir de convaincre. Humiliation ? À première vue seulement, et qui a sa récompense. En fait, vous entrez de plein pied dans une forme nouvelle de civilité. Voici que vous disposez de nouvelles règles d’action – ou si vous préférez, de morale – plus puissantes, sophistiquées et cohérentes.
Comment ? Laissez-moi quelques phrases pour le raconter. Grosso modo, vous me permettrez de dire qu’en tant que membre ordinaire de la tribu des Modernes, vous êtes, comme moi, comme tout le monde, et sans y avoir trop réfléchi, épris de rationalité et de rationalisations; du moins, sans trop y songer, vous trouvez bien naturel d’être entouré de responsables en tout genre qui sont épris de rationalité et de rationalisations. Rationaliser, après tout, est un des avatars du progrès. Ainsi va la vie moderne. Elle ne cesse de rationaliser : le paiement de l’impôt, les moyens de production, l’université, les soins à l’hôpital… En clair, cela veut dire que acceptez l’idée que, dans la vie en société, il faut savoir changer de façons de faire, d’outils, de moyens, sans barguigner, et qu’en particulier, il faut savoir échanger des moyens inefficaces contre des meilleurs, car ce qui compte finalement ce sont les fins poursuivies. En résumé, vous êtes à peu près convaincu que la fin justifie les moyens – dans certaines limites. Disons que la fin justifie les moyens, pourvu que les moyens ne soient pas exagérément vilains. Toutes les nouvelles technologies sont bonnes à prendre, toutes les nouvelles manipulations sont bonnes à faire, à condition qu’elles ne soient pas (trop) contraires à l’éthique.
Votre façon de penser reposait, sans que vous le sachiez, sur un postulat implicite : la fin poursuivie était une bonne fin; la bonté de cette fin était connue de tous, existait objectivement; même si, le plus souvent, elle restait soigneusement dissimulée sous le tapis.
Mais maintenant il n’y a plus de bonne fin. Le vrai Bien a disparu. Toutes les fins – même celles qui paraissaient les plus incontestables – ont perdu leur noblesse et leur légitimité. Elles flottent en l’air, indémontrables, capricieuses, subjectives et surtout inconciliables. Car toute fin a une fin qui lui est contraire, et qui maintenant la vaut bien. Laquelle choisir? Il devient impossible de se servir des fins pour fixer les règles de la morale, des bonnes actions. Seuls restent en piste les moyens. Désormais, pour acquérir l’estime des autres et donc, indirectement, la vôtre, vous ne pouvez plus compter que sur vos façons de vous y prendre, celles que vous avez utilisées et celles que vous utiliserez. Désormais, ce sont les moyens que vous emploierez qui justifieront vos fins. La proposition :

    La fin justifie les moyens.
    s’inverse et devient
    Les moyens justifient la fin.

Puisque ce sont les moyens que vous emploierez qui justifieront les fins que vous poursuivez, user de la contrainte sous quelque forme que ce soit, devient non pas répréhensible, ou regrettable, mais tout à fait impensable: vous le saviez déjà, on ne se fait pas aimer d’autrui en lui tordant le bras.
Par ailleurs, votre égoïste appétit de vivre, en particulier votre désir de voir vos points de vue, vos convictions, vos façons d’agir et de faire se multiplier à l’infini chez les autres, ce désir change de statut. Tant qu’existaient loin au dessus de nos têtes les royaumes éternels et universels du Bien et du Mal, ce n’était qu’un défaut de caractère, une passion risible et méprisable, un peu trop humaine, vaguement amorale. Vous n’aviez pas d’autre choix que de la dissimuler. Maintenant cet appétit, ce désir peut apparaître au grand jour. Il est légitime. Il est innocent. Il n’a pas de concurrent.
En résumé, votre morale réside maintenant toute entière dans le choix des moyens que vous employez; et votre appétit de vivre, de croître et de multiplier, hier encore dissimulé, honteux et ridicule, s’ébroue maintenant avec alacrité au grand air.
Surprenante dans le vaste domaine du Bien et du Mal, qui, selon nos façons de penser traditionnelles, est fatalement balayé par les vents du devoir, du dévouement, de la violence, du sacrifice, de la coercition, cette nouvelle civilité (ou attitude, ou morale) va de soi, coutumière et familière, dans le domaine des arts. Eh oui ! C’est aussi simple que cela. Pouvez-vous imaginer un écrivain vieillissant, désespérant de ses tirages en berne, payer un tueur à gages pour faire disparaître un jeune rival dont les succès vont grandissants ? Avez-vous déjà vu une rock star sortir sa mitraillette et tirer sur son public parce qu’il n’applaudissait pas assez fort ? Ou faire sauter à la bombe le public d’un autre chanteur dont il était jaloux ? Des chefs d’orchestre se disputer la direction d’un orchestre à coup de poings ? Pour ne jamais se livrer à de tels actes, tous ces gens-là sont ils par ailleurs d’une très haute moralité ? Non. Sont ils faits d’une autre étoffe que les militaires ou les gendarmes ? Les caïds et les voyous ? Non. La qualité particulièrement réglée de leur comportement ne tient qu’à un seul choix : les artistes ont uniquement envie d’être désirés et ils le savent; leurs publics désirent uniquement être séduits et non pas battus; et tous deux savent que dans le domaine qui les lie – celui de la représentation artistique – ils n’ont au dessus d’eux ni dieu ni maître, et qu’ils décident seuls du bien et du mal. Ils savent que le bien est seulement ce qu’ils aiment, et le mal, ce qu’ils n’aiment pas.
Si un jour notre tribu de Modernes Tardifs – et peut être alors méritera t elle de changer de nom – parvient à se persuader que le Bien et le Mal ont bel et bien disparu, et plus exactement qu’ils n’ont jamais existé, elle sera amenée à introduire les mœurs pacifiques et innocentes des artistes dans l’arène encore violente et tourmentée où s’affrontent aujourd’hui la foule bigarrée des différents biens et des différents maux, avec d’autant plus de cruauté qu’ils se croient chacun le vrai bien et le vrai mal.
Curieusement, une telle tribu devra sa nouvelle et exigeante civilité à la reconnaissance d’un double égoïsme.
D’abord elle aura reconnu que son désir de convertir les autres n’est qu’une manifestation particulière de son appétit de vivre, de croître et de prospérer. Ensuite elle aura reconnu que les définitions particulières du bien et du mal qu’elle tente de disséminer sont nécessairement et uniquement égocentriques, sauf folie autodestructrice.
Notons, au passage, que cet égocentrisme inévitable, dont le centre est l’individu, peut s’élargir indéfiniment dans le temps et dans l’espace. Le diamètre du cercle peut être minuscule ou immense : moi, ma famille, mon milieu, mon métier, ma patrie, ma religion, mon espèce, l’ensemble de toutes les espèces vivantes sur la Terre aujourd’hui, l’ensemble des êtres humains vivants sur la Terre dans dix mille ans…
Paradoxalement, la reconnaissance de ce double égocentrisme fera entrer une telle tribu de plein pied dans la société des civilisations, comme citoyen ordinaire parmi les autres citoyens ordinaires, alors que nous autres Modernes tardifs restons un pied dedans un pied dehors, prisonniers d’un sentiment de supériorité qui ne se nie que pour mieux s’affirmer. Mais ceci fait partie d’une autre histoire sur laquelle j’essayerai de revenir prochainement.

II Le Bien comme le Mal ont tous deux disparus, mais personne, hélas, ne s’en est aperçu. (suite)

Nous autres Modernes tardifs, nous sommes des lâches : nous fuyons devant notre propre savoir. Nous sommes des hypocrites : nous faisons semblant de ne pas le reconnaître. Nous sommes des snobs : nous le jugeons trop en dessous de notre condition pour le fréquenter. Qu’il reste à sa place ! Qu’il se contente, en bon domestique, de faire silencieusement ce que nous lui demandons : servir notre volonté de puissance, nous aider à vivre plus vieux, en meilleure santé, voyager plus vite, plus loin, communiquer partout, toujours, avec tout le monde, éradiquer la douleur, la pauvreté, le malheur …que sais je encore.
Nous ne sommes pas des naïfs, comme nos lointains ancêtres les premiers Modernes, ces scientistes. Ils croyaient au Progrès, les pauvres ! Camps de concentration à l’appui, nous avons appris à dissocier le progrès des savoirs de celui des vertus, et pour faire bonne mesure, nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain : nous méprisons les savoirs, ou du moins nous le tenons à bonne distance. Tel des aristocrates de l’Ancien régime, nous préférons rester entre nous, à fréquenter nos idées surannées, plutôt que découvrir l’image dérangeante que le miroir des connaissances nouvelles pourrait nous renvoyer. Ne touchez pas à l’Homme !
Curieux état de fait, et voilà pourquoi, courageux et estimé lecteur, il a fallu que vous vous aventuriez au fin fond de ce blog obscur pour découvrir une idée toute simple, qui devrait être une évidence, une banalité :
Le Bien et le Mal n’existent pas.
Plus précisément :
Définir – et même seulement concevoir le Bien et le Mal de telle façon qu’ils soient éternels et universels, ou encore, de façon qu’ils soient objectifs, ou encore, de façon qu’ils s’appliquent partout, pour tous et pour toujours, est devenu tout à fait impossible.
Un signe de cette impossibilité ? Le silence infini des gens compétents, des gens concernés. Tous refusent devant l’obstacle, qu’ils soient philosophes, essayistes, universitaires ou chercheurs des diverses sciences humaines. Fouillez les bibliothèques : aucun volume récent qui tente de définir ce que pourrait bien être le Bien et le Mal s’ils étaient universels et éternels. Aucun qui prétende savoir, pour tous et pour toujours, que le Bien consiste à faire ceci et le Mal à faire cela. Ce serait tellement naïf et tellement présomptueux !
En fait, la tâche est devenue non seulement impossible, mais aussi ridicule. J’en ai esquissé les raisons dans ma précédente entrée. Pour résumer, nous en savons trop sur l’histoire de l’univers, trop sur l’histoire de la vie, trop sur l’histoire des civilisations qui nous ont précédés pour pouvoir persister dans un égocentrisme heureux et naïf. Nous n’avons jamais été le centre du monde, mais aujourd’hui impossible de l’ignorer, impossible de projeter gaiement nos conceptions locales et éphémères du Bien et du Mal sur l’éternité du ciel étoilé.
Prenons un exemple. Quelles que soient nos obédiences politiques, religieuses, philosophiques, nous sommes tous d’accord sur le fait que l’épidémie du SIDA est un mal, et que la prochaine neutralisation ou éradication du virus du SIDA sera un bien. À l’échelle de la vie sur la Terre, avec ses innombrables organismes de toutes sortes, de tailles si différentes, en perpétuelle interaction les uns avec les autres, l’existence de l’espèce homo sapiens n’est pas plus légitime ou nécessaire que celle du virus. Tous deux sont des assemblages de molécules, l’un est seulement beaucoup plus compliqué et grand que l’autre, et tous deux, en fin de compte, doivent leur existence passagère aux rayons du soleil. La supériorité de notre point de vue est inscrite dans notre cœur, mais nulle part ailleurs.
Soit, me direz-vous, à supposer que vous ayez raison, alors pourquoi nos autorités diverses de la pensée ne reconnaissent-elles pas l’évidence ? Il ne suffit pas de les traiter de lâches, d’hypocrites et de snobs. Pourquoi ne parviennent elles pas à dire hautement et clairement que le Bien et le Mal éternels et universels ne reviendront plus ? Ou seulement dissimulés sous le manteau noir de la plus grande ignorance et de la mauvaise foi ?
Dans ma précédente entrée, j’ai esquissé ce qui me paraissait être la principale raison de cette lâcheté philosophique : une grande peur, la peur de tomber dans un gouffre sans fin, celui du relativisme : ne plus pouvoir aimer et s’aimer avec innocence, ne plus se sentir légitime, ne plus pouvoir choisir, décider, agir; être réduits à errer dans une forme d’enfer où sous nos yeux impuissants le Bien se transformerait sans cesse en Mal, et le Mal en Bien, dès que nous esquisserions le moindre geste.
Inutile de revenir maintenant sur cette peur. En un sens elle est justifiée : l’enfer existe, le gouffre est là, c’est vrai, si, par une sorte de conservatisme paresseux, nous parvenons seulement à imaginer un monde dans lequel le Bien et le Mal jadis puissants, prospères et objectifs, auraient disparu depuis peu, au lieu de concevoir un monde dans lequel ils n’ont jamais existé, même un seul instant. Dès que nous le concevons correctement, ce monde nouveau, l’enfer disparaît, le gouffre devient facile à franchir ! Une passerelle suffit. Je l’avais déjà esquissée dans ma précédente entrée. Elle est si simple et si évidente que j’ose à peine l’énoncer à nouveau.
Il faut et il suffit, pour que l’évaporation du Bien et Mal soit un heureux événement, que nous nous prenions en main, que nous assumions pleinement notre nouvelle solitude. Après avoir dit adieu à Dieu, ou l’avoir réduit à un être si vague et si lointain qu’il ne peut plus rien ni pour nous, ni pour cet univers qu’il aurait créé et qui poursuit son cours sans aucune intervention de sa part depuis plus de sept milliards d’années, après cet adieu, il faut et il suffit que nous fassions un adieu de plus, c’est-à-dire un pas de plus sur le chemin de notre émancipation. Il faut et il suffit que nous proclamions que désormais nous allons décider seuls, de façon parfaitement arbitraire, et sans l’aide ni d’un dieu, ni de plusieurs, ni de la nature, ni de l’Être, ni de l’Histoire, ni de quiconque, ce qui est le Bien et ce qui est le Mal.
C’est aussi simple que cela ! Décider tout seul, mais cette fois en le sachant, en l’avouant. Au lieu de faire semblant, comme nous l’avons toujours fait, que c’est un autre qui décide pour nous. C’est si simple que j’ai honte, que je me dis que j’ai dû me tromper quelque part ! Mais j’ai beau chercher l’erreur, je ne la trouve pas. Enfin si : ce que je propose est simple sur le papier, est très simple intellectuellement. Mais, à vivre collectivement, c’est une autre affaire.
La chute du Bien et du Mal des hauteurs du ciel bleu dans le giron de nos sensations, de nos sentiments, de notre subjectivité collective est un immense bouleversement. Fonder une civilisation sur le fait qu’elle n’a pas de fondements et ne peut pas, ne veut pas en avoir, n’est pas simple. Enseigner aux enfants que leur civilisation est trop lucide pour reposer sur le moindre fondement, que par souci de la vérité elle flotte en l’air comme un mirage, ne sera pas simple non plus.
Mais la principale difficulté est ailleurs. Elle tient en une seule proposition. Au moment où, enfin lucides, nous prenons conscience du fait que le Bien et le Mal ne sont inscrits nulle part dans l’univers, que les tables de la loi n’ont jamais existé, au moment où nous prenons conscience que c’est nous-mêmes qui décidons librement et arbitrairement, nous sommes obligés de reconnaître hélas ! que ce « nous » ne nous désigne pas, vous, moi et les autres, en tant qu’individus. Il désigne seulement l’espèce humaine prise dans son ensemble, dans le fil de son histoire, de ses civilisations successives.
Au contraire, vous, moi et les autres, en tant qu’individus, nous ne sommes pas très libres de choisir nos définitions du Bien et du Mal. Pire, nous ne sommes pas du tout libres d’user ou de ne pas user de ces notions, car, pour aller vite, on peut dire qu’indirectement elles sont innées. Ces atteintes à la souveraineté de notre intelligence individuelle, de notre conscience, allaient de soi tant que le Bien et le Mal, universels et éternels, étaient définis par Dieu, l’Être, l’Histoire, ou que sais je encore. Mais puisque le Bien et le Mal sont devenus arbitraires et éphémères, notre impuissance devient une humiliation. Qui décide alors ? À ma place ? Pourquoi pas moi ? Notre intelligence consciente ne serait donc pas maîtresse chez elle ? Non, pas entièrement. Des forces obscures la déterminent ? D’une certaine façon, oui. Tel est l’aspect nouveau de notre condition dont il nous faut accepter la mélancolie. Paradoxalement, reconnaître la disparition du Bien et du Mal universels et éternels, nous oblige à reconnaître qu’en tant qu’individus nous sommes moins libres, plus déterminés que ne le pensions.
Il y a de la mauvaise foi dans cette mélancolie. D’habitude, nous reconnaissons bien volontiers que nous sommes des mammifères, de l’espèce homo sapiens, que nous appartenons à une civilisation particulière, que nous sommes de notre temps, et non d’un passé proche ou lointain, que nous parlons seulement une langue, au mieux plusieurs, parmi les milliers qui existent, et parmi les centaines de milliers qui ont existé, que nous sommes de notre milieu, de notre famille, qu’à l’intérieur de cette famille notre histoire est singulière. Bref, tout en étant fiers d’être ce que nous sommes, nous reconnaissons que nous n’y sommes pas pour grand-chose : un assemblage singulier de déterminations biologiques, sociologiques, psychologiques que nous n’avons ni fabriquées, ni choisies. Pour mettre à jour l’idée que nous nous faisons de notre condition, il suffit de préciser que nous n’avons qu’un empire très partiel sur nos conceptions du Bien et du Mal. Ce n’est pas si grave.
Prenons un exemple. Demain, l’humanité aura le pouvoir de modifier son patrimoine génétique pour se transformer en une espèce nouvelle, ou, au contraire, s’interdire de le faire : aucune autorité dans l’univers qui puisse lui dire ce qu’elle doit faire, où est le bien, où est le mal. Car, à vrai dire, l’univers s’en fiche.
Mais vous, moi et les autres, en tant qu’individus, nous avons déjà, le plus souvent, une opinion tranchée. Nous trouvons une telle entreprise merveilleuse et inévitable, terrifiante et sacrilège, dangereuse et incontrôlable…etc. Or, soyons franc, le plus souvent, cette opinion nous ne l’avons pas choisie après mûre réflexion; au contraire, elle s’est imposée à nous d’emblée, dans toute sa force, et nous la modifierons difficilement.
Auparavant, cette évidence, cette rigidité de notre jugement était un petit reflet terrestre du Bien et du Mal éternels et universels. Maintenant nous voici obligés de reconnaître que chacun d’entre nous n’est pas maître chez lui du Bien et du Mal puisqu’ils s’enracinent dans un passé qui nous a formés et dont nous n’avons qu’en partie conscience.
Reste donc à examiner brièvement ces liens qui nous entravent sans doute, mais surtout qui nous constituent, et d’abord les liens biologiques.
Ô surprise, à peine avons-nous constaté que le Bien et le Mal étaient dépourvus de fondements éternels et universels, que nous découvrons qu’ils ont depuis la nuit des temps des fondements d’un autre genre, extraordinairement puissants. Le Bien et le Mal sont inextricablement enracinés dans le vivant. En tant qu’animaux qui ont à se déplacer et qui réfléchissent nous sommes obligés de fabriquer sans cesse du Bien et du Mal, et nous pouvons très difficilement nous arrêter de le faire. Car les notions du Bien et du Mal tirent leur force inépuisable du plaisir et de la douleur. Le Bien et le Mal ne sont rien d’autre que la généralisation, la transposition abstraite, la projection dans le ciel des idées, du plaisir et de la douleur. Le plaisir, c’est bien; la douleur, c’est mal. Qui dira le contraire ? Plaisir et douleur sont la boussole élémentaire, indispensable et omniprésente des formes de vie qui bougent. Car, du fait que ces formes peuvent se mouvoir, elles doivent prendre tout le temps des décisions. Aller de-ci ? Ou aller de-là ? Vers le chaud ? Vers le froid ? Vers le haut ? Vers le bas ? Faire ceci ou faire cela ? Le plaisir désigne la direction de tout ce qui leur permet de croître, de prospérer, de se reproduire : le bien. La douleur désigne tout ce qui les diminue, blesse, tue : le mal. Rechercher le plaisir et fuir la douleur est la forme élémentaire de la morale. Cette forme élémentaire, nous la partageons avec l’asticot et la paramécie scolaire. Spinoza, voici quatre siècles, avait déjà remarqué : « Nous ne désirons aucune chose par cette raison que nous la jugeons bonne, mais au contraire nous appelons bonne la chose que nous désirons; et en conséquence, la chose qui nous inspire de l’aversion, nous l’appelons mauvaise ». (Éthique, III, Proposition 39, scolie) Or désirer n’est rien d’autre qu’anticiper un plaisir, de même que l’aversion est l’anticipation d’une douleur.
Nos sociétés sont si sophistiquées que, par moments, nous perdons de vue le plus simple et le plus important. Ainsi la douleur nous apparaît comme un mal superflu, et non comme une protection indispensable. De même que nous demandions à Dieu de nous délivrer du mal, nous demandons à nos médecins d’aujourd’hui de nous délivrer de la douleur. Et sans doute, par moments, la douleur se prolonge inutilement, car la nature n’est pas parfaite. Mais si la douleur n’était pas là pour nous avertir que nous venons de nous blesser, qu’un muscle est froissé, un tendon déchiré, un os cassé, un nerf pincé, que notre cœur ou notre poumon ne peuvent plus remplir leur tâche, doivent être …bref, qu’il faut nous soigner, ou au moins nous ménager, notre espérance de vie se rapprocherait de celle des papillons : en quelques jours, nous serions abimés ou même morts.
Bien sûr avec nous autres, les homo sapiens, tout se complique : le plaisir et la douleur des animaux simples se diffractent et se dédoublent en traversant les complications de notre cerveau. Comme les autres animaux supérieurs, nous sommes la résultante d’une très longue et tortueuse histoire dans laquelle le nouveau ne supprime jamais l’ancien, mais le recouvre, le contrôle, le complète, le détourne. De ce fait, pour aller vers le plaisir et éloigner la douleur, nous disposons de plusieurs techniques différentes : rapides et archaïques comme le réflexe médullaire, lentes et sophistiquées, comme la réflexion. Ces techniques ne proposent pas forcément des solutions identiques. Elles voient le problème chacune à sa façon. Elles entrent en conflit les unes avec les autres. Il faut donc arbitrer entre elles, et de cet arbitrage naît notre sentiment de liberté et de responsabilité. Mon appétit dit « mange tout, amasse des provisions, on ne sait pas de quoi demain sera fait. » mais mon expérience lui répond « demain, vraisemblablement, tu auras encore beaucoup à manger, comme aujourd’hui, et si tu manges trop, tu grossiras, et si tu grossis trop, tu risques de mourir plus tôt. Retiens-toi. »
Ces conflits, grossièrement, s’organisent selon deux grands axes. Le premier est celui du temps. Ce qui est bien dans l’instant n’est pas forcément bien pour demain et après demain, et est encore moins le bien du siècle prochain. À l’échelle de la planète cela donne : « La maison brûle mais nous regardons ailleurs ». Elle brûle sans doute, mais si lentement qu’en attendant nous nous goinfrons, incrédules. Nous préférons le bien de l’instant.
La seconde source de conflits provient de ce que nous sommes, de part en part, des animaux qui vivons en société, et nulle part ailleurs. Nous n’existons que dans le miroir des autres, et c’est seulement dans ce miroir que nous apercevons notre plaisir. À cause de ce miroir nous souffrons d’un dédoublement profond de l’égoïsme. Nous nous devons aux autres autant que nous nous devons à nous-mêmes : de là un conflit d’allégeance. Mourir pour la Patrie est le sort le plus beau, mais en attendant il faut se brosser les dents. Tout faire pour accéder au pouvoir, mais uniquement pour servir l’intérêt général. Soigner les blessés jour et nuit, mais prendre assez de repos pour ne pas commettre d’erreurs de diagnostic, et continuer à soigner encore longtemps.
Ces complications, propres à homo sapiens, fabriquent plusieurs Biens et plusieurs Maux concurrents, et même parfois impossibles à concilier : tel est le sujet propre des tragédies. Cette cacophonie nous dissimule le fait qu’à l’origine de tout cela, il y a simplement la vie et sa morale élémentaire, rester en vie.
En conclusion, nous sommes tout aussi incapables de nous passer du Bien et du Mal que de les définir de façon à ce qu’ils soient objectifs, autrement dit universels et éternels. Il nous reste donc à faire, pour la première fois en le sachant, ce que nous avons fait depuis toujours sans le savoir, et surtout sans vouloir le savoir : définir nous-mêmes ce que nous entendons par le Bien et le Mal.
J’en reste là pour aujourd’hui. La prochaine fois j’essaierai de montrer tous les avantages et les bonheurs qui nous attendent, si nous venons à adopter cette position.

I. Le Bien comme le Mal ont tous deux disparus, mais personne, hélas, ne s’en est aperçu

Judicare aude !

  En écrivant ici, je cherche des complices; pas seulement des oreilles, mais aussi des âmes. Pour quoi faire ? Pour sortir d’une solitude douloureuse.
Mais, me direz-vous, des solitudes douloureuses, il y en a en partout, il y en a beaucoup. Pourquoi voudriez vous que je m’intéresse à la vôtre ?
Dans mon cas il y a un grain de folie. La solitude à laquelle j’aimerais vous intéresser n’est pas la mienne, enfin pas tout à fait.
C’est la solitude de proches, d’amies à moi. Je les aime beaucoup. J’ai pour elles la plus grande admiration. Je les fréquente depuis des années et des années. Les avoir rencontrées, l’une après l’autre, a été pour moi parmi les grands bonheurs de ma vie. Être leur familier aujourd’hui encore, reste un grand réconfort et une fierté. Elles sont si simples ! Si évidentes ! Et l’union de leur évidence et de leur simplicité fait toute leur beauté. Car, pourquoi le nier, je les trouve très belles et je voudrais vous les présenter, les sortir de leur isolement.
Seulement voilà. Il y a un problème. Je suis à la fois leur père et leur grand père, ou alors elles sont en même temps mes sœurs et mes filles, enfin je ne sais plus, il y a une embrouille. Aussi, depuis des années, je les séquestre dans ma cave. Elles n’en sont jamais sorties. Elles n’ont jamais vu le jour. J’ai honte. Enfin je n’ai pas honte d’elles, évidemment, puisque je les trouve magnifiques, j’ai honte de moi, de la façon dont je les ai conçues.
Elles sont des fautes inavouables, les fruits de l’ivresse et de l’inceste. À leur naissance, je ne les ai pas déclarées. J’aurais dû bien sûr, mais je n’ai pas osé. Je les ai gardées pour moi, dans la cave, pour éviter les ennuis, les polémiques. J’aurais dû les sortir, les envoyer à l’école, leur laisser l’occasion de jouer, se frotter aux autres, se faire des camarades, grandir, j’aurais dû les aider à faire leurs devoirs, au lieu de les enfermer dans une cave, sans jamais voir le jour, sans rien connaître du monde. Quelle honte !
Car enfin les idées sont comme les enfants : elles ne naissent pas dans les choux et elles ne prennent pas leur essor dans le sombre humide froid silence d’un for intérieur.
Car, oui, en effet, ce sont bien des idées que je voudrais vous présenter, oui, des idées que je voudrais vous voir regarder, examiner, aimer peut être, s’échappant, sortant à l’air libre, courant dans le soleil et le vent, si vives et gracieuses !
Elles sont toute ma richesse. Plus exactement, elles sont ma vie et mon travail. Elles ne sont pas bien nombreuses, six ou sept peut-être, pas plus. Elles sont les seuls résultats que je puisse montrer au soir d’une vie de labeur intellectuel, après des années de lecture et d’écriture solitaires et gratuites. J’ai donc décidé de les montrer ici, sans plus attendre l’aval d’un éditeur.
Comment ai je pu avoir honte d’elles au point de les séquestrer ? Elles sont les enfants de l’inceste et l’ivresse, ai je dit. Ce ne sont que des métaphores, bien sûr.
Un peu comme un père viole sa fille sans comprendre qu’il la viole parce que, à ses yeux, lui et sa fille ne font qu’un, parce que sa fille est seulement, à ses yeux, l’incarnation de son propre désir, le philosophe ne connaît aucune barrière qui puisse s’interposer entre le monde et lui : il connaît le monde et le monde se connaît en lui, tout simplement.
Un philosophe ne fait pas d’enquêtes, ne déchiffre pas des liasses d’archives, ne prend pas des notes dans un petit carnet, ne gratte pas la terre, ne déterre pas des os, ignore jusqu’à la possibilité de répéter une expérience pour la vérifier puisqu’il n’a même pas besoin d’en imaginer une seule pour énoncer la vérité. Le philosophe n’a que faire de tout ce fatras d’outils pour se rapprocher d’elle. Lui seul décide qu’il sait ou qu’il ne sait pas, s’il peut savoir ou ne pas savoir, ce qu’il peut savoir ou ne pas savoir. Lui, le réel et la vérité vivent dans une union primitive et mystique.
J’ai joué à ce jeu-là, je joue encore à ce jeu-là, je suis en ce moment même en train de jouer à ce jeu-là : j’énonce, je prophétise, la vérité parle par ma bouche, et qui m’aime me suive. Et quelle est la preuve que la vérité parle par ma bouche ? L’ivresse ! Ma propre ivresse ! Celle que me procurent les mots que j’aligne, quand j’arrive à bien les aligner. Ivresse dont j’espère sans savoir comment et sans avoir la moindre certitude qu’elle envahira pareillement l’esprit de celui qui viendra à me lire, et qu’il prendra à son tour cette ivresse pour la vérité elle même.
Il y a plus de vingt ans, quand j’ai commencé à écrire, voici comment je racontais ce tour de passe passe :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Qu’importe sur quel sujet j’écris, pourvu que je la retrouve, la saveur limpide, euphorisante, légère, qui me nettoie et me vivifie, m’amuse et m’enivre. Qu’importe ce que j’écris, le mal que je dis de moi ou des autres, pourvu que j’y goûte à nouveau, à la griserie joyeuse, au bonheur aérien du héros antique, revenu du combat victorieux, à l’aube d’un jour nouveau, après s’être battu toute la nuit contre l’horreur d’un monstre. Qu’importe, pourvu que je puisse revenir voyager dans ce pays merveilleux où le Bien est encore séparé du Mal, où tout est simple : paradis somptueux, drogue dure. L’accoutumance est rapide. Par commodité, le pays, le combat, l’ivresse, la drogue, je l’appelle la Vérité.
Au début en écrivant je la rencontre par hasard, cette sensation nouvelle, violente, sauvage. J’ignore lequel de mes gestes l’a engendrée. Je ne songe pas à la cultiver. Bientôt je la recherche à tâtons, et devenant plus adroit, je deviens plus dépendant d’elle : son intensité relative me tient lieu de boussole pour m’orienter dans le dédale des pensées qui naissent et meurent en moi, et qui ne peuvent toutes se loger sur la portée unidimensionnelle de la phrase. J’abandonne ma liberté. Toujours à la recherche du plaisir qu’elle me procure, les variations de la sensation nouvelle deviennent ma loi. Avec mon consentement s’installe la dictature des neurones : me voilà esclave de la liqueur exquise, vagabond alcoolique, prêt à sacrifier à la divine bouteille le plus clair de mon temps, mes meilleurs amis et ma respectabilité. Qu’importe! Cela ne regarde, après tout, que moi et mes proches. Hélas! Je lui sacrifie aussi la cohérence de mes propos. A la surface de cette feuille, c’est plus grave. Je vous rends la vie difficile au point de mettre en péril, de rendre douteuse votre existence. Je compromets la réussite de ce voyage. Je risque sa réalité. Je m’en fous! Je me fous de tout, pourvu que je boive encore un coup! En vrai poivrot, j’appelle ma liqueur la Vérité. Mais je ferai mieux de l’appeler Château Lamour Perdu, ou Clos du Haut Combast, ou Bàtard Montrachet, car je la recherche et je la reconnais, cette soi disant Vérité, non à son adéquation au monde, adéquation mystérieuse et insaisissable faute de protocoles d’expérience, mais à l’effet délicieux qu’elle produit sur moi! Glouglou.
En dehors de quelques éclairs de lucidité, comme celui ci, je suis un poivrot heureux j’oublie le tour de passe passe que j’opère et je l’applaudis des deux mains. Je suis crédule. J’ai la foi. Je crois en mon ivresse. Elle mesure l’adéquation entre ce que j’écris et le monde. Plus les lignes que je viens de tracer me rendent vif, léger, sémillant, allègre, plus je suis sûr du poids de vérité qu’elles contiennent, plus je suis convaincu d’avoir capturé sur ma feuille un petit bout du monde. Ma façon intime de penser est même beaucoup plus abandonnée : l’origine de ma joie est simple, selon moi, et sa cause évidente : elle tient au degré d’alcool, de vérité que contient la boisson qui me saoule et que je secrète avec ma machine à écrire. Le fait important, objectif, premier est la profondeur redoutable à laquelle mes lignes s’enfoncent dans le con si cru de la réalité, ou si vous préférez, leur extraordinaire degré de concentration en vérité; quand à mon plaisir, à l’ivresse qu’elles me procurent, c’est une affaire personnelle! Elle mérite à peine d’être mentionnée. Je ne vais quand même pas vous raconter ma vie! Pourquoi s’attarder sur un effet secondaire, volatile, subjectif qui pourrait ne pas exister? Je pourrais, tout aussi bien, avoir les cheveux noirs, la Vérité triste! Mes petites ébriétés figurent parmi ces à-côtés de la vie qu’il est à peine convenable de mentionner, comme la coutume des érections matinales, l’enveloppe pleine de billets qu’on glisse au conférencier catholique qui sait si bien parler de la pauvreté et de la charité, ou l’odeur si originale des toilettes des amis chez qui on dîne. Passons. Je suis un ami de la vérité. Voilà pourquoi j’écris. Je veux partager ma passion avec le plus grand nombre. C’est tout simple. Notez-le. Vous le ferez graver sur ma pierre tombale. Je suis un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et qui vaut n’importe qui. Merci. Au lecteur suivant.

Donc j’ai gardé pour moi seul ces ivresses incestueuses et honteuses qui formaient au fil des jours les perles successives de mon bonheur de travailler.
Plus étrangement, du fait de défauts de mon caractère qu’il n’est pas opportun d’examiner ici, j’ai aussi gardé par devers moi les origines de mes plus grandes ivresses : ces idées nouvelles si belles qui, inopinément, une fois de temps en temps, à vrai dire tout à fait rarement, apparaissaient devant moi : somptueux cadeaux offerts à ma conscience par mon cerveau qui avait travaillé sans que je le sache, pendant que je m’efforçais, moi, laborieusement, de fabriquer des assemblages de mots qui représentaient le mieux possible ses travaux plus anciens.
À vrai dire, si seulement une fée descendue du ciel était venue me demander de lui confier une de mes idées si belles, afin de la présenter au monde, telle une jeune fille allant à son premier bal, j’aurais accepté bien volontiers. J’aurais aussitôt oublié les ivresses incestueuses de sa conception, pour me métamorphoser en un père heureux et fier.
Aujourd’hui cette fée, c’est vous, et puisque vous vous êtes aventuré au fin fond de ce blog obscur, ce dont je vous remercie, je m’en vais, sans plus tergiverser, vous confier l’une de ces idées; et même, tant qu’à faire, la plus simple et la plus évidente, et aussi de loin la plus vertigineuse, celle dont l’amplitude est immense :

Le Bien et le Mal n’existent pas.

Dit comme cela, c’est idiot, évidemment. Autant nier l’existence du soleil, me direz vous. J’ai choisi cette formulation parce qu’elle prend la suite de l’expression:

Dieu n’existe pas

qui est en quelque sorte la formulation élémentaire de l’athéisme. Or celui qui est athée entend par là que Dieu (et en fait tous les dieux) sont de pures inventions, qui n’existent pas en dehors de la tête des hommes. Mais il reconnaît par là même, comme une évidence, que les divers dieux existent bel et bien dans la tête des hommes, aussi bien chez ces individus qui y croient que dans les civilisations qui les utilisent, c’est-à-dire toutes.
Il en va de même du Bien et du Mal. À l’évidence, ce couple existe bel et bien dans nos têtes; ils y sont même, dans la vie de tous les jours, omniprésents, sans cesse sollicités, y compris dans la mienne. Provisoirement, ici et maintenant, je nie leur existence, mais hier et demain je continuerai à fabriquer du Bien et du Mal; et vous aussi, et tous les autres hommes.
Dans nos têtes, nous ne nous débarrasserons jamais du Bien et du Mal parce qu’ils ont été, de façon indirecte, inventés par la vie et qu’ils lui sont indispensables. Je reviendrai sur ce sujet plus tard. Reste à reformuler mon idée de façon moins élémentaire. Voici une proposition :

Il est impossible de fonder le Bien et le Mal.

Un peu à la manière des mathématiciens, j’entends par fonder disposer de procédures, de moyens, de définitions qui permettraient de savoir partout et toujours et pour chacun et pour tous ce qui est le Bien et ce qui est le Mal, comme il est possible de savoir si un nombre est pair ou impair. Dans notre jargon de Modernes, cela donne :

Il est impossible de définir de façon universelle ou objective le Bien et le Mal.

Au fond, mon idée que je trouve si éblouissante, revient tout simplement à prendre au sérieux, et même tout à fait au sérieux, à élever au rang de vérité indépassable, de principe de tous les principes, des banalités et des truismes qui parsèment notre parler et notre penser quotidien comme : « Le bonheur des uns fait le malheur des autres » et « Tout est affaire de point de vue » et « Il faut relativiser » et même « On ne discute pas des goûts et des couleurs ».
D’habitude ce genre de propos ou de pensées nous sert à tempérer notre indignation, ou notre sympathie, ou notre pitié, ou notre colère, ou notre incompréhension. Au moment où nous les pensons ou les prononçons, nous gardons en arrière fond, comme une chaîne de montagnes à l’horizon, la conviction qu’au-delà des complications des apparences, des aléas du quotidien, il existe bien là-bas, au loin, le Bien et le Mal, éternels et indestructibles. Ce sont les applications qui sont compliquées et discutables. Nous savons confusément que découvrir, même en suivant la jurisprudence, pour chaque cas particulier, la juste ligne qui sépare le bien du mal est une tâche inextricable, qu’aucun mortel ne peut prétendre réussir à tous les coups. Mais au delà de ces difficultés, il y a des principes qui ne le sont pas, il y a des lois simples dont nous avons une intuition immédiate : celles qui permettent de distinguer le Bien du Mal. Aucun doute, le Bien et le Mal existent.

D ’une certaine manière nous ressemblons à certains petits enfants de nos sociétés avides de marchandises. Ils voient lors des fêtes de fin d’année une abondance d’hommes déguisés en père Noël se promener sur les trottoirs et dans les grands magasins, et ils savent très bien que ce sont de faux père Noël. Ces faux confirment plutôt qu’ils n’infirment l’existence du vrai père Noël : celui qui peut distribuer une infinité de cadeaux dans une infinité de cheminées en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le faux père Noël jouent le même rôle pour eux que pour de bons catholiques les innombrables statues de la Vierge.
Autant que je sache, dans notre tardive modernité, philosophes, essayistes et pratiquants des diverses sciences humaines font à peu près pareil. Ils croient au vrai Bien et au vrai Mal, mais ils ne les ont jamais vus. Qu’ils écrivent ou qu’ils réfléchissent, ils font comme s’il allait de soi, aussi bien pour eux mêmes que pour leurs lecteurs, que le vrai Bien et le vrai Mal existent et qu’ils en sont les familiers, de sorte qu’ils discutent exclusivement des moyens justes, intelligents, efficaces qui permettent ou qui permettraient, si seulement on voulait bien les écouter, de s’éloigner du Mal et de se rapprocher du Bien. Mais ils se gardent bien d’essayer de les définir, ou de les décrire, ou de mettre à jour les fondements sur lesquels eux-mêmes les font reposer. Le Bien et le Mal existent, mais entre gens bien élevés il va de soi qu’on n’a pas à les montrer, pas plus que son propre derrière. Le Bien et le Mal ont été soigneusement remisés dans un placard, et il est entendu que c’est là désormais leur vraie place : implicites, indéfinis, sous entendus mais jamais vus ni entendus. Ce sont de pures absences, sourdes, muettes, aveugles ! Surtout, ne les dérangez pas, ne les réveillez pas !
En fait, nous autres de la modernité tardive, nous sommes semblables à ces héros de dessins animés qui fuient si vite, qui courent si désespérément qu’ils n’ont pas vu la falaise arriver : ils continuent à courir, suspendus dans les airs, comme s’ils étaient sur la terre ferme.
Il nous reste à prendre conscience du vide qui est sous nos pieds et à tomber. Mais où? Là où toutes ces connaissances que nous avons pourchassées avec passion depuis plusieurs siècles, et ces derniers temps avec encore plus de détermination, de succès et de moyens que jamais, nous font atterrir : au beau milieu de la réalité. Et là, il est désormais impossible de croire que le Bien et le Mal existent. Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’il est devenu impossible d’imaginer qu’il existe, et donc que nous puissions découvrir, un point de vue privilégié, le point de vue privilégié – le plus beau, le plus haut, le plus général, celui de Dieu, ou mieux du Dieu de tous les Dieux, ou de l’Homme, ou du Progrès ou de l’Histoire, enfin le point de vue de tous les points de vue, celui qui les dominerait tous – à partir duquel il serait possible d’apercevoir le vrai Bien et le vrai Mal,  de les décrire, de les définir,  une fois pour toutes et pour tout le monde.
Pour dire les choses vite : les connaissances que nous avons accumulées nous répètent de bien des façons, une seule et unique rengaine : vous n’êtes pas le centre de l’univers, et même si, dans un élan de naïve ignorance, vous parveniez encore à vous en considérer comme le centre, vous les homo sapiens, vous n’auriez aucun moyen de définir pour vous même quel est le vrai Bien et le vrai Mal.
Survolons les pièces à conviction.

       – L’univers, tel que nous le connaissons maintenant, est inimaginablement trop vaste, trop extrême, trop violent, trop hostile pour que nous puissions croire une seule seconde qu’il a été créé pour nous. Il n’est même pas possible de penser qu’il a été créé pour abriter, ici ou là, de façon parcimonieuse et distraite, de la vie. Dans l’histoire tourmentée du cosmos, l’apparition de la vie sur notre planète et sur d’autres peut-être ressemble et ressemblera à la découverte d’un trèfle à quatre feuilles : la vie est une maladie rare, délicate et fragile de la matière.¹

    – À son tour, l’histoire tout à fait particulière qui mène jusqu’à nous, et commence avec l’apparition sur la Terre des formes de vie les plus simples, les premières cellules, est trop longue, compliquée, circonstancielle, hasardeuse pour que nous puissions imaginer une seule seconde qu’homo sapiens en soit l’unique et nécessaire aboutissement. Nous pourrions aussi bien ne pas être là, ou mesurer trente centimètres, avoir peur des lapins, disposer de quatre pieds palmés, de deux ou trois cris pour communiquer. L’apparition d’homo sapiens apparaît comme une longue suite de coups de dés heureux – heureux rétrospectivement et seulement de notre point de vue.
Cette longue suite de hasards a rendu possible, à un moment donné, sans que nous sachions encore très bien ni comment ni pourquoi, le surgissement d’un objet inconnu jusque là sur la Terre, une sorte d’organe collectif : le langage doublement articulé.
Cet objet, dont l’utilité provient uniquement de son partage, est la grande force et la grande originalité d’homo sapiens, celle qui nous a permis de dominer les autres espèces. Une série très limitée de consonnes et de voyelles permet de former, par combinaison, une multitude de mots. Ces assemblages sonores permettent d’étiqueter et donc de faire circuler des notions qui jusque-là, chez les autres espèces, restaient enfermées, isolées dans le cerveau de chaque individu. Ensuite et surtout – c’est là le grand bond en avant ces étiquettes sonores, ces bruits stylisés, par de nouvelles combinaisons réglementées, qu’à l’école nous apprenons sous le nom de grammaire, permettent de former une infinité de phrases, dont la plupart ô miracle ! N’ont jamais été prononcées, et dont la signification précise est, à chaque fois, inédite.                        Des phrases, des propos, des idées inédites ! Ainsi, à l’aide de cet instrument merveilleux, la nouveauté et l’invention deviennent facilement transmissibles ! Les connaissances nouvelles peuvent s’accumuler rapidement. Ce n’est pas tout. Il devient possible aux uns de raconter aux autres ce qui s’est passé avant hier derrière la colline, ce qu’on fera demain au bord de la rivière, dans quelle vallée après la saison des pluies il fera bon aller, et même au petit enfant qui ne l’a jamais connu comment son grand père est mort. La prison de l’éternel présent, de l’ici et maintenant, s’ouvre sur le passé et le futur, sur le possible et le probable, sur la spéculation.
Muni de cet instrument, devenu un éparpillement de langues diverses et changeantes, homo sapiens parvient à inventer, accumuler, transmettre des techniques, des savoirs, des coutumes, des croyances, des institutions d’une variété et d’une complexité tout à fait inconnues des autres espèces. Autrement dit, il fabrique à tire larigot des cultures, des sociétés, des civilisations.
Ces civilisations sont souples, adaptables, changeantes : elles permettent à homo sapiens de se diversifier en pseudo espèces culturelles adaptées aux recoins les plus différents et les plus hostiles de la planète. Grâce au langage parlé, aucune niche écologique ne lui est plus étrangère.
Aujourd’hui, grâce au travail des archéologues, des historiens, des ethnologues, il nous est possible de feuilleter quelques-unes des pages de l’immense encyclopédie des cultures et civilisations inventées par homo sapiens. Ces pages suffiraient à nous convaincre, si nous ne l’étions pas déjà depuis longtemps, que toutes les civilisations ont connu les notions du Bien et du Mal et que toutes les ont appliquées de façon différente. Or ces façons différentes sont très souvent incompatibles, sinon tout à fait contradictoires, et en plus, à nos propres yeux, extravagantes. Montaigne et Pascal, avec beaucoup moins d’exemples à leur disposition, le remarquaient déjà. Ceux qui ont pour coutume de faire cuire et de manger des morceaux de leurs proches parents quand ils viennent à mourir, afin que ces êtres chers reposent au moins symboliquement bien au chaud dans leur ventre,² trouvent que ceux qui les enterrent dans le froid et la solitude n’ont ni cœur, ni respect, ni vraie culture. Et pour le plaisir de citer Claude Lévi-Strauss,

« À ses propres yeux, chacune des dizaines ou des centaines de milliers de sociétés qui ont coexisté sur la terre ou qui se sont succédées depuis que l’homme y a fait son apparition, s’est prévalue d’une certitude morale – semblable à celle que nous pouvons nous-même invoquer – pour proclamer qu’en elle – fût-elle réduite à une petite bande nomade ou à un hameau perdu au cœur des forêts – se condensaient tout le sens et la dignité dont est susceptible la vie humaine. »³

  • Or, pour ce qui est du sens et de la dignité, nous autres membres tardifs de la tribu des Modernes, nous sommes bien embarrassés. Nous nageons dans la contradiction.
    D’un côté, nous sommes persuadés, comme toutes les autres tribus avant nous, qu’au fond nous sommes les seuls vrais hommes, ou en tout cas les plus vrais, que notre civilisation est la plus civilisée, même si elle pourrait l’être davantage, et que, par voie de conséquence, nous détenons les seules vraies définitions du Bien et du Mal, ou en tout cas les meilleures, et de loin. Bref, trivialement, en un mot comme en mille, Nous ne sommes plus au Moyen-Âge ! et Nous ne sommes pas des sauvages ! ou encore Nous ne sommes pas des barbares !
    Mais nous n’avons ni le droit ni la possibilité de nous rouler agréablement dans le sentiment naïf de notre supériorité. Car nous sommes la tribu qui affirme sa supériorité en la niant. En effet, contrairement aux autres tribus avant nous, nous reconnaissons explicitement aux autres civilisations une dignité égale à la nôtre.

    Pour nous autres Modernes tardifs, il en va des civilisations comme des hommes : elles naissent et demeurent libres et égales en droit. Tout comme nous voyons en chaque individu une incarnation de Personumène (cf. dans le blog Le culte de Personumène) nous proclamons que chaque société, à sa façon particulière, et à égalité avec les autres « condense tout le sens et la dignité dont est susceptible la vie humaine » pour reprendre les mots de Lévi-Strauss.  Du coup, nous sommes pris dans une sorte de paradoxe logique, semblable à celui qu’inventa Bertrand Russel pour ruiner la formalisation de la théorie des ensembles, ou à celui, plus quotidien, du barbier. Ce barbier de village, un familier des logiciens, rase tous les hommes du village qui ne se rasent pas eux mêmes. Donc, s’il ne se rase pas lui même, il se rase; et s’il se rase lui même, alors il ne se rase pas.

    Peut-être serait il plus judicieux de dire que nous sommes pris dans ce qu’on pourrait appeler un énoncé contre performatif. Car il nous suffit d’énoncer notre supériorité sur les autres civilisations, pour détruire ce qui fait notre supériorité : le fait que nous rejetons notre supériorité. Et dès que nous rejetons notre supériorité, nous l’affirmons implicitement et silencieusement, puisque les autres n’ont pas su, ne savent pas encore en faire autant.
    Comment sortir de cette fausse modestie ? Probablement en tirant toutes les conséquences de la disparition du Bien et du Mal. Ce n’est pas le moment d’essayer. Pour l’heure, il suffit de constater deux choses :
    – Du fait des connaissances que nous avons acquises, l’égocentrisme naïf des civilisations du passé, qui leur permettait de se croire seules détentrices du vrai Bien et du vrai Mal, nous est interdit.
    – Or il est impossible de tirer du corpus de toutes les autres civilisations une définition, si vague soit elle, du Bien et du Mal. On trouve tout et son contraire dans l’extraordinaire foisonnement des croyances, des institutions, des coutumes, des lois et des mœurs inventées par homo sapiens. Si abjectes, si cruelles et si absurdes que certaines d’entre elles nous paraissent aujourd’hui, toutes ont connu leurs siècles de gloire, toutes ont été acceptées et reconnues comme inévitables, ou raisonnables, ou naturelles, ou civilisées, ou divines, ou dignes de plusieurs de ces qualificatifs à la fois.
    Par qui ? Par les autres, sans doute. C’est-à-dire par nous-mêmes évidemment ! Car nous sommes biologiquement pareils aux habitants des siècles passés et des civilisations différentes. Il serait absurdement présomptueux de soutenir que si nous étions nés là bas, dans d’autres siècles et des civilisations différentes, nous n’aurions pas pensé et jugé comme eux, là bas. À Mexico, au quinzième siècle après J.C., en bons Aztèques, nous nous serions réjouis d’entendre pleurer abondamment les petits enfants dont les ongles venaient d’être arrachés et qui dans quelques heures seraient sacrifiés au dieu de la pluie, car leurs pleurs abondants indiquaient que les pluies de l’année à venir seraient abondantes.4 À Athènes, au cinquième siècle avant J.C., ou plus tard à Rome, nous aurions possédé, vendu, battu nos esclaves d’un cœur léger, à moins que nous fussions esclaves nous-mêmes, et dans ce cas, nous aurions acceptés docilement notre condition d’esclave, comme les jeunes gens de la France, en 1914, ont accepté docilement, et parfois avec enthousiasme, d’aller se faire tuer.
    Notre condition d’homo sapiens est double : nous appartenons non seulement à une espèce biologique qui détermine la forme de notre corps, mais aussi à une pseudo espèce culturelle qui, elle, détermine la forme de nos sentiments, de nos jugements, de nos pensées, bref, celle de notre âme; et si, en bons Modernes tardifs, nous estimons que, si différentes soient elles, toutes les pseudo espèces culturelles qui existent et ont existé, ont leur dignité, leur cohérence et même leur beauté, méritent notre intérêt et notre respect, alors la dernière corniche à laquelle nous pouvions accrocher le Bien et le Mal s’effondre, et nous avec.
    En résumé, ni notre place dans l’histoire de l’univers, ni notre place dans l’histoire de la vie sur Terre, ni notre place dans l’histoire des cultures ne nous permettent de découvrir un point de vue suprême à partir duquel on apercevrait enfin le Bien et le Mal, pour chacun et pour tous, et pour les siècles des siècles. Pire, supposer seulement qu’un tel point de vue puisse exister relève aujourd’hui soit de l’ignorance, soit de la bêtise.
    Mais alors que faire ? Sans le Bien et le Mal nous voilà perdus, paralysés. Plus aucun moyen de juger, de savoir, de choisir, d’agir. Si tout vaut tout, rien ne vaut. À peine si nous existons. Ni défense, ni projet. À quoi bon Le courage? L’effort ?  Si le Bien se transforme en Mal sous nos yeux ? Un brouillard de lâcheté et de mélancolie recouvre tout. Le relativisme absolu, une idée de l’enfer : là où un Mal est considéré comme un Bien : l’assassinat, le viol, l’esclavage, l’escroquerie, le cannibalisme, les castes, la pédophilie, les sacrifices de masse, les génocides, la torture …que sais je encore, …tout ce dont nous avons horreur, et même, dans le cas de la Shoah, ce que nous considérons comme un Mal si incommensurable qu’il en devient incompréhensible, nous n’avons plus d’autre choix que d’en dire : Oui, évidemment, vu sous un certain angle, c’est pas mal du tout ! Entre nous, ce n’est pas mon goût, ce n’est pas mon genre, mais qui suis-je pour juger ? Chacun fait ce qu’il veut ! Un autre génocide ? Non merci ! Mais pour vous, pourquoi pas ? À votre santé !
    C’est évidemment la peur d’en arriver là, de tomber dans ce trou noir du relativisme absolu qui a retenu jusqu’ici nos divers intellectuels de proclamer à haute et intelligible voix ce que leur disaient tout bas les connaissances qu’ils avaient contribué, peu ou prou, à fabriquer : le Bien et le Mal ont disparu, et il nous faut renoncer à croire en eux, comme nous avons renoncé à croire en Dieu. Saisis de vertige devant un si vaste néant, nos intellectuels ne savent même pas qu’ils ne veulent pas savoir.

*
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Mais, en fait, cet enfer de relativisme absolu est une illusion d’intelligence, ou plutôt de son manque. À force de rendre visite, en cachette et par intermittence, à ce pays encore si peu connu où le Bien et le Mal n’existaient pas, j’ai fini par comprendre d’où me venait la peur, le vertige qu’il m’avait d’abord inspiré. Je manquais d’imagination.
La difficulté de comprendre l’inexistence du Bien et du Mal est assez semblable à celle que nous avons à appréhender la mort. Aucun d’entre nous ne se souvient de sa conception, ni même de sa naissance. Lorsque la conscience a enfin pris forme en nous, il y avait déjà là un corps, des sensations, des sentiments et même quelques savoirs. Donc, autant que nous le sachions, nous n’avons pas de commencement. Aucun d’entre nous, de même, ne se souvient de sa mort, ni ne l’a vécu. Donc nous n’avons pas de fin. Donc nous sommes éternels. Mais comme nous voyons les autres naître et mourir, nous en inférons, au contraire, que nous sommes mortels. De cette contradiction, chacun se débrouille à sa façon, chez nous autres Modernes. Pour orner, organiser, apaiser, embellir cette contradiction, les civilisations ont fabriqué d’innombrables pratiques, cultes et croyances. Mais au fond le problème est toujours que la mort n’est jamais tout à fait morte, que toujours, de mille façons différentes, les morts vivent encore, puisqu’étant semblables à notre expérience vécue, au moi de chacun d’entre nous, ils sont quand même un petit peu immortels. Ceux qui, désarmés et désarmants, figurent dans les vers de Baudelaire regrettent peut-être,  préfèreraient sans doute – qui sait ? – reposer bien au chaud dans le ventre des proches :

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats
De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver,
Et le siècle couler, sans qu’amis ou famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

À leur façon partielle et bizarre, les morts vivent encore, et de même, lorsque des connaissances nouvelles nous apprennent que le Bien et le Mal éternels et universels n’existent pas, nous comprenons d’abord la nouvelle de travers : nous entendons qu’ils viennent de disparaître, qu’ils sont seulement absents, provisoirement peut être. Comme des orphelins, nous attendons leur retour; et leur absence, au sein d’un monde dont ils étaient familiers, nous plonge dans l’angoisse sans fond du relativisme absolu.
Il faut des cérémonies et du temps pour que les morts soient tout à fait morts. Semblablement, il faut des efforts et du temps pour cesser d’espérer que le Bien et le Mal ont malheureusement été victimes d’une éclipse, pour faire l’effort de concevoir un monde dans lequel ils n’ont jamais existé, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur. Il faut du temps pour reconnaître que ce Bien et Mal éternels et universels, nous les avons toujours fabriqués sans le savoir, et que la seule nouveauté maintenant est que nous allons les fabriquer en le sachant, et en acceptant qu’ils ne soient ni éternels ni universels.
Ce passage d’un monde avec, à un monde sans n’est qu’une prise de conscience, la rectification d’une erreur. Mais c’est un gros bouleversement dans nos façons de penser. Car jusqu’ici, des récits mythologiques les plus ornés en passant par les religions instituées, jusqu’aux philosophies les plus récentes, tous les tentatives pour élucider notre place et notre rôle dans l’univers, pour donner, selon notre étrange jargon « du sens à notre existence » ont partagé un seul et même schéma :

Voici comment a été, est fabriqué l’univers, et voici comment ont été, sont fabriqués les hommes,
DONC
Voici ce qu’il vous faut faire pour conduire votre vie, vous approcher du Bien et vous éloigner du Mal.

Même Nietzsche, quand il se propose d’aller Par delà le bien et le mal, veut seulement dépasser la définition courante, qu’il juge chrétienne, ridicule et décadente, pour la remplacer par une définition qu’il estime plus conforme à l’homme, à la nature et à l’univers : il se contente d’ajouter sa variante du schéma général. Pareillement le marxisme se résume ainsi :

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes,
DONC
il faut faire la Révolution pour s’approcher du Bien et s’éloigner du Mal.

Jusqu’à nos jours, qu’ils soient définis par les dieux, cachés dans les profondeurs de l’Être, inscrits dans les replis de l’Histoire ou qu’ils feignent de découler directement des lois de la Nature, le Bien et le Mal ont toujours été des réalités indépendantes et fondées, quoique d’un accès difficile. Entre ces divinités et nous, prêtres et philosophes servaient d’interprètes.
Or voici que les connaissances nouvelles que nous avons conquises avec tant de voracité nous chantent une chanson imprévue :
« Désolé, chassez vos interprètes, le Bien et le Mal ne sont inscrits nulle part, et ne sauraient l’être. Nous ne pouvons pas les fonder. Ils sont votre affaire, pas la nôtre. Vous êtes libres de les définir à votre guise, et malheureusement, nous ne disposons d’aucun instrument pour vous aider à les définir. Prenez vous donc en main, et cessez de nous importuner. Bonsoir. »
Sapere aude ! À force d’oser savoir, nous voilà dans l’obligation maintenant d’oser juger par nous mêmes : Judicare aude !
Ainsi une tâche nouvelle attend ceux qui veulent avancer sur le chemin des Lumières : explorer tous les bouleversements que provoque l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal. Vaste chantier, mais réjouissant ! Car, mieux que tout autre, il peut, me semble-t-il, nous aider à sortir de l’ornière de mélancolie, d’insécurité, de faiblesse, d’interrogation, de répétition dans laquelle nous sommes tombés, nous autres Modernes tardifs, lorsque nous réfléchissons à nous mêmes, à notre légitimité, et à notre avenir. Paradoxalement, par son indubitable solidité, ce constat d’impossibilité offre enfin une base sur laquelle bâtir. Et contrairement à mon sentiment premier, il me semble que dans les domaines de la morale, de la politique et donc de la philosophie, beaucoup de propositions intéressantes et nouvelles, capables de nous aider à décider, à agir, à vivre, peuvent être obtenus en prenant pour point de départ, pour fondement, cette impossibilité.
Dans la suite j’essaierai d’esquisser les quelques intuitions qui me sont venues à ce sujet, et de combler une lacune : quelle est l’origine de ce bien et de ce mal qui occupe tant nos âmes.

Notes

¹L’auteur de cette image m’échappe
²Comme, par exemple, les Wari’ du Brésil jusqu’au début du XX° siècle. Voir Consuming Greif. Beth. A.Conklin, Univerty of Texas Press
³La Pensée sauvage, ch. IX, p.329
4La Fleur létale, Christian Duverger, éditions du Seuil, 1979, p.142

Neuf ans de prison…(suite) Le culte de Personumène

 

 

 

  1. Neuf ans de prison ferme pour obésité, c’est beaucoup. (Suite)

 

Le culte de Personumène

 

 

Qu’ont vu, qu’ont cru voir, qu’ont jugé les tribunaux, les commentateurs, l’attention distraite de l’opinion, c’est-à-dire nous autres, les Modernes français en condamnant Dominique Cottrez à neuf ans de prison pour avoir étouffé à la naissance huit de ses enfants ?

Ma réponse en une seule phrase serait :

Dominique Cottrez a profané Personumène.

« Personumène » ? La personne humaine évidemment. Cette orthographe à l’antique tente de suggérer que la personne humaine est aussi, chez nous, une divinité, et même l’une des divinités les plus importantes de notre religion de Modernes. Aussitôt j’entends les objections que suscite une telle proposition :

En quoi des nouveau-nés sont‑ils des divinités? Des anges peut-être ? Mauvaise plaisanterie ! Il s’agit de crimes, pas de la profanation d’une divinité. Et que vient faire la religion là‑dedans ? Nous autres Modernes n’avons pas de religion à nous, sinon par métaphore et dérision. C’est même l’une de nos caractéristiques. Quand nous usons d’une religion, c’est uniquement de religions très anciennes comme le christianisme ou l’islam, le bouddhisme ou le judaïsme. Pourquoi traiter la personne humaine de divinité ? Sinon pour faire l’intellectuel ? Pour prendre, à bon compte, des distances qui vous posent ? Vous abusez des mots. Désolé, des personnes humaines, j’en rencontre tous les jours. Certaines sont merveilleuses, beaucoup sont médiocres, d’autres m’agacent. Variées et éphémères, elles naissent et vieillissent. Vous n’allez quand-même pas nier leur existence en douce, en les traitant de divinités ?

Certainement pas. Vous, moi, tout le monde, nous fréquentons tous les jours des enfants, des femmes, des hommes, des voisins, des amis, des collègues, qui sais-je encore, et ils nous passionnent de diverses façons, et nous ne voyons pas en eux des divinités.

En retour, vous reconnaîtrez aisément que ces personnes sont, aussi et tout en même temps, des organisations très sophistiquées de cellules eucaryotes, des fédérations d’organes, des animaux, des mammifères, et même des primates de l’espèce sapiens sapiens. Mais d’habitude, vous ne les voyez pas comme ça et moi non plus. Habituellement, nous les voyons en personnes humaines.

Aussi j’avance seulement la proposition suivante : du fait que vous êtes comme moi un Moderne, sans y réfléchir, et même sans pouvoir y réfléchir, et même sans pouvoir vous en empêcher, vous avez vu dans tous ces animaux, ces mammifères, ces homo sapiens, des incarnations de Personumène, comme je l’ai fait moi‑même.

Ces pauvres animaux allaient nus, et voici que vous les avez habillés d’un habit noble aux draperies fastueuses. Comment le décrire ? Un bougon, un mélancolique, un cynique dirait peut‑être que ce beau vêtement n’est rien d’autre que la somme des clichés dont nous nous servons pour nous flatter les uns les autres, pour nous placer, nous les êtres humains, au-dessus et à part du restant de la création, pour nous sentir à la fois grandioses et misérables. En tout cas, ce beau vêtement est brodé avec les éléments de langage de la vulgate humaniste, éléments qui se répètent inlassablement dans nos têtes, à la radio, à la télévision, dans les journaux, les livres et autres médias. En voici des échantillons :

Chaque personne humaine est différente. Chaque personne humaine est unique. Chaque personne humaine est précieuse. Plus une personne est vraie, plus elle est libre. Plus elle est libre, plus elle est vraie. La fin de chaque personne est de devenir de plus en plus libre et de plus en plus vraie. Chaque personne humaine est libre et souveraine parce qu’elle a une conscience. Chaque personne doit rester libre et souveraine dans les limites de la loi. Le devoir de chacun d’entre nous, en tant que personne humaine, est de réaliser le potentiel unique, infiniment précieux qu’il a en lui. Symétriquement, la vocation de la société, sa fonction et sa fin est d’aider chacun d’entre nous à y parvenir. L’état doit être au service de la personne humaine, et non la personne humaine au service de l’État. L’économie doit être au service de la personne humaine et non la personne humaine au service de l’État. Chaque personne humaine a une valeur infinie, et mérite le respect. Donc chaque vie humaine a une valeur infinie. La valeur infinie de la personne humaine, la valeur infinie de la vie humaine, le respect infini qu’elles méritent, sont le fondement de l’éthique.

Tels sont quelques-uns des axiomes qui affirment la gloire de Personumène et fondent son culte. Si le mot de divinité paraît incongru, il peut être remplacé, sans grands dommages, par des termes plus ternes, comme par exemple celui de « représentation collective » empruntée à la sociologie de Durkheim, ou celui, cognitif, numérique et contemporain de « mème » ou encore celui, très usuel de « valeur », devenu se vague qu’il ne veut presque plus rien dire.

De fait, nous autres membres de la tribu des Modernes, nous ne disons pas que nous adorons les mêmes dieux. Ce serait ridicule, puisque nous n’en avons pas. En revanche, nous avons des valeurs communes, et nous leur sommes profondément attachés. Ces valeurs, nous avons à les promouvoir, à les défendre, à leur être fidèles comme le croyant l’est à son dieu, et éventuellement à leur sacrifier nos intérêts personnels et immédiats. Parmi ces valeurs, Personumène a une place prééminente : ces droits sont inaliénables et sacrés. C’est écrit dans l’article premier du préambule de la Constitution française de 1948 :

 » Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. » 

 

Des droits inaliénables et sacrés : cela veut dire que moi, en tant qu’individu, je ne dispose pas entièrement de moi‑même. Je suis libre d’agir seulement dans la mesure où mes actes ne viennent pas profaner la divinité : cette Personumène dont je suis une incarnation unique et irremplaçable. Ma religion me contraint. Je peux louer ma force de travail, mais je ne peux pas me vendre comme esclave pour assurer les études de mes enfants, ni même vendre une partie de moi-même, un rein par exemple.

Heureusement ! direz‑vous; et vous ajouterez sans doute que cet heureux interdit ne suffit pas à faire de Personumène une divinité. Pour donner un peu de consistance à mon affirmation, il en faudrait plus : des prêtres, des temples, des cérémonies. Bref, mon analogie n’est pas sérieuse.

Je pourrais vous répondre que beaucoup de religions n’ont ni temples dédiés ni prêtres à plein temps, et que le culte de Personumène, de ce point de vue, n’a rien d’exceptionnel. Ces absences n’empêchent ni la foi ni la célébration.

Ainsi, par exemple, le culte de Personumène est célébré tout au long de ces émissions et entretiens que produisent en abondance les différents médias, et dont l’unique objet est la gloire d’un individu, d’une incarnation particulièrement réussie de Personumène. À quoi tient cette gloire ? Comment est‑elle venue ? Est-elle bien méritée ? La règle du jeu est de la célébrer en la critiquant, de la critiquer en la célébrant. Là, de grand cœur, ces membres de la tribu qui sont particulièrement admirés et jalousés ‑ créateurs, acteurs, entrepreneurs, femmes ou hommes politiques, etc. ‑ livrent tout en même temps un peu de leur intimité, un peu de leurs faiblesses, de leurs particularismes afin de montrer à quel point ils sont vrais, à quels point ils sont libres, à quel point, tout au long de leur parcours, ils n’ont fait qu’obéir à leur conscience, à quel point, tout en ayant fait des choses exceptionnelles, tout en étant exceptionnels, ils sont exactement comme les autres, de sorte que les autres, les ordinaires peuvent se reconnaître en eux, s’aimer eux-mêmes à travers les extraordinaires, et communier dans l’amour de Personumène, la divinité qui nous glorifie tous.

Continuons l’analogie. Nous autres Modernes avons ritualisé l’amour et le respect que nous portons à cette divinité en créant deux fêtes qui lui sont exclusivement vouées : Noël et l’Anniversaire. Ces fêtes sont pratiquées internationalement avec beaucoup d’enthousiasme et d’assiduité.

Pour être précis, Noël, bien sûr, est un détournement. Jadis il était seulement un anniversaire particulier, celui de la naissance d’un être exceptionnel, Jésus, venu sur la Terre pour sauver l’humanité, selon la croyance des chrétiens. Mais la crèche du petit Jésus et son anniversaire personnel ont presque entièrement disparu sous la montagne de cadeaux posés devant le sapin. Aujourd’hui, peu importe que nous soyons un peu, beaucoup ou pas du tout chrétien, il suffit pour fêter Noël que nous soyons Modernes : cette fête est devenue une sorte d’anniversaire collectif et réciproque où chaque membre de la famille honore les autres membres de la famille et, en particulier, les plus jeunes, au moyen d’un cadeau. Nous nous remercions les uns les autres d’exister.

L’Anniversaire lui-même, tel que nous le connaissons et le pratiquons, avec son gâteau et ses bougies qu’on souffle, sa chanson et ses cadeaux enveloppés dans des papiers spéciaux ne remonte pas à la nuit des temps : il est une création du dix-neuvième siècle, c’est à dire des débuts de la modernité[1]. Le rite est réussi quand, en particulier, les cadeaux manifestent la connaissance fine et profonde que les donateurs ont des besoins, des goûts, des désirs de celui qui est le héros du jour. La preuve est faite ainsi qu’il est irremplaçable et unique, et donc une incarnation de Personumène reconnue comme telle.

D’ailleurs, d’une certaine façon ce rite n’est rien d’autre qu’une sorte de Noël démocratisé et généralisé. Nous fêtons la venue au monde de chacun d’entre nous, à la manière dont jadis était fêtée seulement celle de Jésus. Implicitement, nous affirmons par-là que, désormais nous tous, ou plutôt chacun d’entre nous, nous le valons bien, lui, le petit Jésus, fils de Dieu. À son image, nous sommes des êtres extraordinaires en ce sens très moderne que nous sommes uniques : des incarnations irremplaçables, non de Dieu, mais de Personumène.

Cette analogie a un troisième volet possible. Nous autres Modernes sommes très fiers de la modification, récente ou moins récente, de certaines règles de droit, au point de les considérer comme des avancées indiscutables de notre civilisation (et donc évidemment de la civilisation en général) sur le long chemin du Bien. Or un certain nombre d’entre elles peuvent être interprétées comme des mesures qui augmentent la puissance et la gloire de Personumène, qui renforcent sa suprématie sur d’autres institutions. À titre d’exemple, en voici six, tirés uniquement de l’Histoire de France; des équivalents existent bien sûr dans l’histoire des autres pays.

– 1848 : Personumène triomphe de tout commerce. Même dans les lointaines colonies, une incarnation de Personumène ne peut plus être ni achetée ni vendue.

– 1848 : Personumène triomphe de la propriété et de la pauvreté. Le suffrage censitaire qui avait été mis en place par la Restauration et la Monarchie de Juillet est remplacé durablement par le suffrage universel masculin.

– 1944 : Personumène triomphe de la différence des sexes. Les femmes acquièrent le droit de voter.

– 1981 : Personumène triomphe de l’État. Désormais, si horrible soit la faute commise, l’État ne peut tuer une incarnation de Personumène : il était la dernière institution à en avoir le pouvoir et le droit.

– 2005 : Personumène triomphe de la famille. Les enfants naturels acquièrent les mêmes droits que les enfants légitimes.

– 2013 : Personumène triomphe des inclinations sexuelles. Désormais, les couples du même sexe peuvent se marier.

La prééminence de Personumène dans notre panthéon nous est devenue si familière que nous ne la voyons plus. Elle est si peu contestée qu’elle nous ennuie. Le courant de pensée qui l’a explicitée et magnifiée, le Personnalisme, dont Emmanuel Mounier est la figure la plus connue, apparaît aujourd’hui comme une philosophie vieillotte, superficielle et sentimentale. Elle ne nous apporte rien parce qu’elle est répandue partout.

À la fin du XIX° siècle, il n’en allait pas ainsi. Personumène était encore une divinité jeune et combative : elle avait de la concurrence. Un penseur comme Émile Durkheim se battait pour elle, tentait de démontrer sa pleine capacité à succéder aux divinités du passé, lui souhaitant un triomphe qu’il considérait en même temps comme inévitable : à la manière d’un marxiste, il avait le sens de l’histoire. En pleine affaire Dreyfus, il écrivait :

« On sait aujourd’hui qu’une religion n’implique pas nécessairement des symboles et des rites proprement dits, des temples et des prêtres; tout cet appareil extérieur n’en est que la partie superficielle. Essentiellement, elle n’est autre chose qu’un ensemble de croyances et de pratiques collectives d’une particulière autorité. Dès qu’une fin est poursuivie par tout un peuple, elle acquiert, par suite de cette adhésion unanime, une sorte de suprématie morale qui l’élève bien au-dessus des fins privées et lui donne ainsi un caractère religieux. (…)

Or tout concourt à faire croire que la seule religion possible (aujourd’hui) est cette religion de l’humanité dont la morale individualiste est l’expression rationnelle. À quoi, en effet, pourrait désormais se prendre la sensibilité collective ? À mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses, se répandent sur de plus vastes territoires, les traditions et les pratiques, pour pouvoir se plier à la diversité des situations et à la mobilité des circonstances, sont obligées de se tenir dans un état de plasticité et d’inconsistance qui n’offre plus assez de résistance aux variations individuelles. (….)

La communion des esprits ne peut plus se faire sur des rites et des préjugés définis puisque rites et préjugés sont emportés par le cours des choses; par suite, il ne reste plus rien que les hommes puissent aimer et honorer en commun, si ce n’est l’homme lui-même. Voilà comment l’homme est devenu un dieu pour l’homme et pourquoi il ne peut plus, sans se mentir à soi-même, se faire d’autres dieux. (…)

Si la dignité de l’individu lui venait de ses caractères individuels, des particularités qui le distinguent d’autrui, on pourrait craindre qu’elle ne l’enfermât dans une sorte d’égoïsme moral qui rendrait impossible toute solidarité. Mais, en réalité, il la reçoit d’une source plus haute et qui lui est commune avec tous les hommes. S’il a droit à ce respect religieux, c’est qu’il a en lui quelque chose de l’humanité. C’est l’humanité qui est respectable et sacrée; or elle n’est pas toute en lui. Elle est répandue chez tous ses semblables; par suite, il ne peut la prendre pour fin de sa conduite sans être obligé de sortir de soi-même et de se répandre au-dehors. Le culte dont il est, à la fois, et l’objet et l’agent, ne s’adresse pas à l’être particulier qu’il est et qui porte son nom, mais à la personne humaine, où qu’elle se rencontre, sous quelque forme qu’elle s’incarne.(…)

En définitive, l’individualisme ainsi entendu, c’est la glorification, non du moi, mais de l’individu en général. Il a pour ressort, non l’égoïsme, mais la sympathie pour tout ce qui est homme, une pitié plus large pour toutes les douleurs, pour toutes les misères humaines, un plus ardent besoin de les combattre et de les adoucir, une plus grande soif de justice. N’y a-t-il pas là de quoi faire communier toutes les bonnes volontés ? [2]

 Ces lignes, je les ai découvertes en m’intéressant à l’histoire de Dominique Cottrez; je les cite avec jubilation parce qu’elles disent à peu près ce que j’ai voulu dire : je les avais plagiées sans les connaître. Mais ni le ton ni l’intention ne sont les mêmes : plusieurs générations me séparent du grand ancêtre. Durkheim exalte, je dénigre. Il serait heureux que nous croyions tous en Personumène, je ricane de notre crédulité. J’affirme que nous pratiquons le culte de Personumène uniquement pour laisser entendre que cette divinité n’est qu’une divinité, c’est-à-dire une invention de nos esprits et non une réalité.

Donc il ne me reste plus, pour rester simple, qu’à préciser en quoi l’idée que nous nous faisons de la personne humaine est, au moins à mes yeux, fausse.

Je dirais que la personne humaine se transforme en Personumène à partir du moment où nous lui prêtons deux propriétés.

La première est un libre-arbitre de fantaisie, aussi mystérieux que contradictoire. Mystères et contradictions sont des propriétés aimées des religions, et même de la religion humaniste. Ce libre‑arbitre de fantaisie élève Personumène au-dessus du règne des choses ordinaires et compréhensibles, au-dessus de la causalité, et, en particulier, au-dessus des autres animaux, pour l’installer dans un royaume qui lui est réservé, où règne une autre grande divinité de nous autres Modernes, la Liberté. Je laisse ici de côté cette élévation imaginaire, loin au-dessus de la causalité, car elle n’est pour pas grand-chose dans les mésaventures de Dominique Cottrez. De plus, tenter de remplacer ce mystère par une conception du libre-arbitre qui en fasse une partie ordinaire et compréhensible de la réalité demanderait de longs développements.

La seconde propriété aussi imaginaire et fantastique, qui transforme un individu en Personumène pourrait être appelée la petite immortalité, car elle est, au moins pour une part, un résidu de cette grande immortalité de l’âme dont la religion chrétienne nous a si longtemps gratifié.

Les dieux de l’antiquité ne mouraient pas parce qu’ils ne vieillissaient pas : être immortel c’est avant tout échapper au temps, et le temps, c’est le changement. Si la personne humaine (telle que la plupart d’entre nous la concevons aujourd’hui) ne survit pas à la décomposition de notre corps, tant qu’elle existe dans un corps, en souvenir de feu notre âme immortelle, elle ne connaît ni degré, ni changement : c’est ce que j’entends par petite immortalité. Elle est toute entière là, ou elle n’est pas.

En effet, il ne nous vient pas à l’idée de dire, ni même de penser de quelqu’un qu’il est un peu une personne humaine, ou assez une personne humaine ou beaucoup une personne humaine. Ce serait inconvenant ou insultant. Une personne humaine, si mauvaise, malfaisante et même inhumaine qu’elle soit, reste toute entière une personne humaine. Tout comme un nombre est soit pair, soit impair, mais ne saurait être légèrement pair, la propriété « personne humaine » d’une entité quelconque est insécable et inchangeable.

Telle est notre façon de penser, ou croyance, ou religion, ou encore représentation collective. Mais bien sûr, nous ne sommes pas entièrement dupes de nos idées. Nous savons bien, en même temps, que dans la vie de tous les jours, dans l’humble réalité, il n’en est pas ainsi. Comme le reste, la personne humaine, les personnes humaines sont emportées par le changement.

Tout commence à la conception, lorsqu’un ovule se laisse féconder par un spermatozoïde. Cette cellule première n’est pas une personne humaine, c’est certain : elle n’a même pas conscience d’être un commencement. Au bout de combien de divisions l’amas de cellules qui s’organise tout seul, qui se différencie peu à peu en organes peut-il, doit-il être considéré comme une personne humaine ? Il n’y a, évidemment, aucune réponse claire, nette, précise et indiscutable : on passe de la non personne à la personne, du noir au blanc à travers une infinité de degrés de gris. C’est troublant.

En 1975 la loi française a fixé une frontière : l’amas de cellules n’est pas une personne humaine pour peu qu’il ait vécu moins de quatre‑vingt dix jours environ.[3] Comme il n’est pas une personne humaine, la personne humaine qui l’abrite a le droit de le tuer. Pour prendre cette décision, elle n’a pas besoin de l’aval de personne, même si elle est mineure. Elle dispose en plus de l’assistance gratuite de la collectivité afin que cette élimination, dont elle est seule maîtresse, se fasse sans danger pour sa propre santé. Tel est le contenu la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse.

Passés ces quatre-vingt-dix jours, l’amas de cellules entre dans une zone grise. En France, depuis 1993, la personne humaine qui l’abrite peut encore le détruire sans encourir la moindre sanction. Donc il n’est pas une personne humaine. Et pourtant, il l’est un peu. En fait, la collectivité fronce le sourcil, ne punit pas encore mais refuse de participer, d’assister la personne humaine qui tue, sauf dans deux cas : « si la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la femme, s’il existe une forte probabilité que l’enfant à naître soit atteint d’une affection d’une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic ».

Vient ensuite le moment glorieux de la naissance. L’amas de cellules auto-organisé est expulsé par la personne humaine qui l’abritait jusque-là. Il quitte l’eau pour l’air. Ses yeux s’ouvrent, ses poumons se déploient, ses cordes vocales fabriquent du bruit.

Aux yeux de son entourage émerveillé, comme au regard de la loi, il devient brusquement une incarnation nouvelle de Personumène. Maintenant il est interdit de le tuer, de le maltraiter. Toutes sortes de garanties et de protections l’entourent, et nos lois de Modernes le protège même contre ses propres parents : il leur est interdit de le garder par devers eux. Sous trois jours, ils doivent le déclarer à l’état-civil, lui donner un ou plusieurs noms et prénoms. En procédant à cette déclaration obligatoire, ils contractent toute une série de devoirs dont les manquements peuvent les mener jusque la prison.

Rapide, spectaculaire et dangereuse, l’émergence à l’air libre n’entraine cependant aucune métamorphose brusque du cerveau du petit homo sapiens.  Or le cerveau, autant que nous le sachions, est le siège de l’âme, ou si l’on préfère, de la personne humaine. Si blasphématoire que cela soit pour nos façons de penser, le petit homo sapiens reste aussi peu une personne humaine quelques jours après sa naissance qu’il l’était avant. Il ne peut ni parler, ni marcher, ni se nourrir, ni reconnaître l’objet le plus simple, ni coordonner le moindre geste : sans les soins de sa mère, ou des personnes qui se substituent à elle, il ne survivrait que quelques heures. S’il était un adulte, il serait un débile très profond, si profond qu’une telle somme de handicaps, si elle était diagnostiquée comme chronique in utero, suffirait à prescrire, sans aucun doute possible selon nos lois, une interruption médicale de grossesse.

Mais peu importe les aspects troublants et changeants de l’humble réalité. Comme le nouveau‑né a tout pour devenir un jour une personne humaine, en vertu du principe de la petite immortalité, il est une personne humaine entière, une et indivisible. Telle est la croyance, inscrite dans la loi, qui a valu à Dominique Cottrez sept ans de prison ferme.

Pour supprimer, au moins symboliquement, l’écart entre l’humble réalité et la croyance, peu avant l’ouverture du procès, le procureur de la république de Douai, Éric Vaillant, a procédé à un peu de sorcellerie.

Tout seul, il est descendu au royaume des ombres, dans les limbes, là où erraient depuis si longtemps ces bourgeons de chair de sa propre chair que Dominique Cottrez s’était senti incapable de laisser en vie parce qu’il eut fallu, ensuite, pendant des années, les soigner, les élever, les protéger, ces bourgeons de sa propre chair dont elle n’avait pas su, à cause de son étrange phobie du corps médical, se débarrasser à temps pour se comporter comme une femme éclairée et responsable de la tribu. Ces commencements de vie, indistincts et anonymes, perdus dans le passé, le procureur de la République les a hissés jusqu’à la lumière et, afin qu’ils deviennent, aux yeux de tous, des personnes humaines, il leur a offert un baptême républicain. Il a été lui-même les déclarer à l’état civil et il leur a choisi des prénoms : Xavier, Hubert, Fleur, Ingrid, Alphonse, Mariette, Blandine, Judith.

D’un coup de baguette magique, voici maintenant que Dominique Cottrez, comparaissant devant les jurés, avait tué Xavier, Hubert, Fleur, Ingrid et les autres. Comment avait-elle pu faire ça ? Quel monstre désormais! Et quel mystère insondable!

Dans ce travail de sorcellerie, le code pénal français a aidé le procureur de la République. En 1994, une réforme a rayé de son vocabulaire la notion d’infanticide, qui désignait le meurtre d’un nouveau-né vivant dans les trois jours suivant l’accouchement. À cause de la disparition de cette notion juridique, Dominique Cottrez a comparu sous l’accusation « d’homicides volontaires sur mineurs de moins de quinze ans ». Elle aurait donc pu, sous ce chef d’accusation, tout aussi bien avoir tué huit enfants de ses voisins !

Pour un peu, on imaginerait cette femme si douce, si incertaine d’elle-même de jour, se lever la nuit, et, ouvrant d’un tour de main la fenêtre des chambres des enfants, les étouffant en ricanant. Quel monstre en effet !

Ainsi a pu naître cette pure fiction d’une criminelle terrible, dont avant et pendant le procès, juristes et journalistes ont dit, à satiété, qu’il fallait renoncer à tout comprendre chez elle : les mystères les plus profonds sont ceux que l’on fabrique de toutes pièces.

Les considérant de la cour d’appel de Paris qui en mai 2014 ont envoyé irrévocablement Dominique Cottrez devant les Assises, sont si lourds de grondements idéologiques, de foudres menaçant de fissurer la société toute entière qu’ils contrastent de façon presque comique avec les méfaits idiosyncrasiques et sans portée de l’accusée. Ce n’est pas la montagne qui accouche d’une souris, mais la montagne qui a peur d’une souris. Voici les plus tonitruants :

Considérant que dans toute société démocratique digne de ce nom, dite civilisée, le contrat social a pour objectif premier la protection du plus faible; que cette nécessaire défense des plus démunis présente une acuité d’autant plus intense que le monde moderne est de plus en plus exposé à des formes variées de violence particulièrement dévastatrice;

Considérant qu’une telle prise de conscience n’a pas échappé à la communauté internationale, la justice européenne ayant affirmé que le droit à la vie constituait un attribut inaliénable de la personne humaine et formait la valeur suprême dans l’échelle des droits de l’homme;

(à noter en passant que si le droit à la vie constitue un attribut inaliénable de la personne humaine ‑ avatar ici de feu l’âme chrétienne ‑ nous sommes tous en droit de faire un procès à la Nature, puisqu’elle s’obstine à nous retirer ce droit inaliénable à la vie un jour ou l’autre)

Considérant que le principe d’imprescriptibilité a gagné du terrain et a été quasi universellement adopté pour les crimes contre l’humanité;

Considérant que les crimes de sexe et de sang, en particulier commis sur des enfants et qui plus est sur des nouveau-nés, sont considérés comme des atrocités que la société se refuse de plus en plus d’accepter et d’oublier; qu’aujourd’hui les moyens modernes de communication et d’information non seulement amplifient la perception de l’horreur, mais également perpétue le principe du souvenir;

Considérant (….) que l’oubli, si tant est qu’il soit possible, d’affaires pénales de cette nature risque davantage de nos jours de heurter les consciences et de saper les fondements vitaux comme moraux de la société que de conduire à l’apaisement;

Considérant que la science, en progrès constant, permet de repousser dans le temps, presque à l’infini, la possibilité de parvenir à la manifestation de la vérité; que cette donnée renforce encore, par la force des choses, le devoir de mémoire comme le refus de toute impunité pour les événements qui heurtent profondément et durablement la conscience humaine; (…il est bien évident que Dominique Cottrez doit passer en justice.)

 

Diable ! La science, la conscience humaine, la justice européenne, le devoir de mémoire, les droits de l’homme, les crimes contre l’humanité, les crimes de sexe et de sang, les fondements vitaux comme moraux de la société : toutes ces entités abstraites, bienveillantes ou maléfiques, surgissant du haut des nues pour désigner d’un doigt vengeur, ordonner à comparaître en justice une pauvre aide‑soignante qui n’a pas su user voici bien longtemps des bons moyens de contraception, voilà une grande machine, un tableau d’histoire étrange, pompier et comique, qu’on imagine trôner au musée d’Orsay.

Mais cette enflure des considérants, et la peur d’échouer à bien noircir le délit, se comprend mieux si on retient l’idée que les magistrats qui ont rédigé ou approuvé ce texte étaient épris d’un procès pour des raisons qui relevaient, sans qu’ils le sachent, de leurs croyances. Ils voulaient que vive aux yeux de tous une divinité à l’existence incertaine. L’enjeu tacite se résumait dans la proposition suivante :

L’immortelle Personumène existe bel et bien puisque Dominique Cottrez a été jugée et condamnée en son nom.

Peu avant le procès, dans un entretien au journal Le Parisien, le procureur de la République Éric Vaillant a justifié l’acharnement avec lequel il avait poursuivi Dominique Cottrez : « L’histoire de l’humanité a sans doute connu des cas similaires mais, dans les annales judiciaires récentes, il n’y a jamais eu autant d’enfants. Cela fait naître un très fort besoin de comprendre – et juger, c’est comprendre. »

Peut-être le procureur a‑t‑il songé à inscrire Dominique Cottrez dans le livre Guinness des records; mais, même avec ce record, l’histoire de Dominique Cottrez, si déplorable qu’elle soit, restait très facile à comprendre, et même beaucoup trop facile à comprendre pour le confort intellectuel du magistrat. Il avait besoin de déni. Sa déclaration relève en fait d’une Novlangue à la Orwell. Au lieu de « Juger, c’est comprendre » il aurait pu déclarer, avec plus de lucidité, exactement le contraire : « Pour n’avoir pas à comprendre, ni avoir l’air de comprendre, il nous faut absolument juger Dominique Cottrez. L a noirceur mystérieuse de ses crimes est la seule façon d’affirmer l’existence de l’une des grandes divinités de nous autres Modernes ».

*   *    *    * * *   *   *   *

Pour terminer, je voudrais détailler certaines des difficultés dans lesquelles notre croyance en Personumène nous entraine, faire deux ou trois remarques.

Comme je l’ai déjà évoqué, l’âme telle qu’elle a été imaginée et glorifiée par la religion chrétienne ne peut connaître ni degré ni changement puisqu’elle est immortelle; et Personumène a hérité de cette propriété, mais réduite à la durée de l’existence du corps : c’est ce que j’ai appelé la petite immortalité. Cette petite immortalité contribue au déni optimiste et constructif qui nous empêche de voir que le nourrisson n’est pas une personne humaine, et qu’il lui faudra des années d’intense apprentissage de divers talents pour le devenir graduellement.

Mais la médaille a son envers : lorsque nos proches ou nous-mêmes avons atteint et même dépassé depuis longtemps le sommet de nos capacités, c’est un scandale et une souffrance de constater que Personumène, pourtant une et indivisible, s’effiloche, s’effrite, perd un petit bout après l’autre. Personumène est‑elle encore Personumène lorsqu’elle ne se souvient plus des noms propres ? Des noms communs ? Lorsqu’elle ne sait plus retrouver le chemin de la maison ? Lorsqu’elle utilise du produit à vaisselle pour faire la mayonnaise ? Lorsqu’elle ne reconnaît plus ses propres enfants ? Lorsqu’elle couvre les murs de ses excréments ? Chacun bricole selon sa générosité, son empathie, une frontière mouvante entre présence ténue de Personumène et sa disparition, invente des alternances de blanc et de noir pour éviter d’avoir à constater que ces différents gris peuvent arriver à chacun d’entre nous : être un peu, beaucoup, à peine une personne humaine, passer de façon graduelle d’un de ces états à l’autre.

Ce n’est pas tout. Le culte que nous vouons à Personumène nous interdit de voir que les frontières qui nous séparent de nos proches sont, en fait, tout à fait poreuses : ils sont un peu nous et nous sommes beaucoup eux. Nous vivons d’imitation et d’envie sans le vouloir et sans vouloir le savoir. Nous appelons exister s’apercevoir dans le miroir des autres, et nous rêvons de dicter son reflet au miroir. En vain. Le dicton sartrien « l’enfer c’est les autres » marque avec dépit et grandiloquence l’impossibilité de dicter au miroir des autres le bon reflet de nous‑mêmes. L’enfer, c’est quand le reflet est mauvais.

Or le miroir le plus puissant, le plus asymétrique, le plus formant et donc aussi, parfois, le plus déformant, est celui qui renvoie les enfants aux parents, et les parents aux enfants. Les enfants sont la création, la possession, la prolongation des parents, leurs rêves inassouvis, leurs désirs inconnus, les avatars de leur immortalité. Les parents sont l’origine du monde et la source indispensable, renouvelée et changeante de l’existence, des géants capricieux, des sorciers puissants, les arbitres du plaisir et de la douleur, les maîtres du bien et du mal, la puissance et la gloire.

Autant dire qu’en partant de si loin enfants comme parents ont un long et difficile travail à accomplir pour transformer ces mythes chargés d’affects qu’au départ ils sont les uns pour les autres, en des incarnations séparées et imparfaites de Personumène, comme nous y incite notre religion de Modernes. À l’image des dieux grecs les parents restent toujours un peu des immortels égocentriques, injustes et capricieux qui un jour ou l’autre ont abusé de leur puissance et manqué à leurs obligations; et les enfants des appendices désobéissants, des dépendances ingrates et fragiles qu’il faut guider et protéger en même temps, car ils ne connaissent pas bien la vie, ni leur propre bien.

Pour les femmes cette indistinction asymétrique entre soi et l’autre est particulièrement difficile à maîtriser : ce sont elles qui abritent les débuts microscopiques de chacun d’entre nous, elles qui éprouvent ces débuts d’une vie nouvelle d’abord comme de légères modifications d’elles‑mêmes. De plus, ces débuts ne doivent leur apparition et leur persistance qu’à une longue suite de choix qui, chez nous autres Modernes, leur appartiennent en partie ou en totalité : s’offrir, ne pas s’offrir, prendre des précautions, ne pas en prendre, avorter, le garder; et tout de suite après la naissance, allaiter, ne pas allaiter, laisser pleurer, ne pas laisser pleurer…etc. Cette toute puissance laisse des traces. Certaines, au fond, ne cessent jamais d’être leurs enfants, et leurs enfants d’être elles. Découvrir à chaque moment de la vie de l’enfant, l’équilibre nouveau qui lui convient entre fusion et indifférence, autorité et confiance, possession et respect, devient un art difficile; d’autant plus difficile si, éclairées et pratiquantes, elles ont pour idéal de faire de leur enfant une incarnation réussie de Personumène; un art si difficile qu’une essayiste comme Élisabeth Badinter, féministe et défenseur des droits de l’Homme, s’amuse à dire qu’une bonne mère est aussi rare qu’un Mozart.

Donc toutes les mères, ou presque, commettent des erreurs, du moins si elles ont pris pour directeur de conscience la très exigeante Personumène. Mais quel point commun entre les fautes plus ou moins bénignes et inévitables des mères ordinaires et la monstruosité manifeste des actes commis par Dominique Cottrez ? Si choquant que cela puisse paraître, il me semble que les unes et les autres ont, peu ou prou, une même origine, aussi simple et qu’amorale : ne pas voir le temps passer. Autrement dit, oublier le changement, les changements ou, ce qui est plus nocif, les refuser. Il y a un temps pour tout, un temps pour que la follicule de Graaf libère son ovocyte, un temps pour que l’ovocyte soit fécondé, un temps pour que le tout nouvel embryon ressemble à une mûre, puis a un haricot, avant de devenir fœtus. Il y a un temps pour que l’enfant reste dans le ventre de sa mère et un temps pour qu’il en sorte, un temps pour qu’il décide de rien, un temps pour qu’il décide un peu, un temps pour qu’il décide beaucoup, un temps pour qu’il décide de tout; un temps pour qu’il s’exhibe tout nu, se glisse dans lit de sa mère, se confie sans retenu; un temps pour que soit respectée la pudeur de son corps, de ses sentiments, de sa vie. Les mères qui, par fragilité, égocentrisme, immaturité continuent d’exercer des privilèges, des pouvoirs, de réclamer des gratifications affectives ou des comportements dont la date de péremption est depuis longtemps dépassée, embrouillent et abiment leur enfant.

Il y un temps pour tout : tant que les embryons ressemblent à des mûres ou à des haricots, nous autres Modernes accordons aux femmes un droit de vie ou de mort sur leurs propres embryons. Dominique Cottrez, paralysée par une insurmontable phobie, a tant laissé passer la date de péremption de ce droit que ses propres embryons étaient devenus des nouveau-nés. Ils n’étaient pas encore des personnes humaines, mais constater ce simple fait eût été un blasphème hors de portée de la justice française : elle a préféré affirmer l’existence réelle de l’immortelle Personumène. Tel est tout le sens de cette lamentable histoire.

Je me suis attaqué ici à Personumène, j’ai tenté de mettre à nu l’impossibilité de certaines de ses propriétés, de montrer son inexistence partielle, parce qu’elle a été à l’origine de la persécution et de la condamnation d’un individu sans défense, dont la faute réelle n’avait qu’un lointain rapport avec le crime dont il a été reconnu coupable. Mais, à mes yeux cette histoire ne justifie ni une destitution de Personumène, ni son remplacement; elle invite seulement  à se souvenir que l’excellent axiome juridique de la petite immortalité de Personumène n’est qu’un axiome de la tribu, et non pas la réalité changeante; bref, à se souvenir que l’éternité n’existe pas.

D’ailleurs, d’habitude, je suis un bon Moderne, un bon croyant et, autant que je le peux, un bon pratiquant de Personumène; et dans l’avenir je n’imagine pas que je veuille cesser de l’être. Car j’aime cette divinité qui interdit la torture, incite à la tolérance et au respect, invite au dialogue, encourage les systèmes politiques à laisser à chaque individu plus de choix, plus de libertés que n’importe quelle autre divinité inventée jusqu’ici par d’autres civilisations.

Mais si, finalement, je ne suis pas fâché avec Personumène, quelle mouche m’a piqué ? Pourquoi m’être si longtemps attardé sur l’histoire de Dominique Cottrez, alors qu’aujourd’hui tant d’autres énigmes politiques, sociales, psychologiques d’une autre envergure suscitent la perplexité et l’angoisse, réclament des soins d’urgence ?

Une partie de la réponse est celle‑ci. Il me semble que pour avancer de nouveau sur le chemin de la raison, sortir du marasme intellectuel dans lequel nous pataugeons mélancoliquement depuis de nombreuses années, nous les Modernes et, en particulier, nous autres Modernes français, il est nécessaire et suffisant de prendre conscience d’un certain nombre de vérités faciles à énoncer, difficiles à accepter parce que contraires à l’idée que nous nous faisons de nous‑mêmes. Sans être la plus importante, figure parmi celles‑ci :

Fines fleurs de la modernité, nous autres athées, agnostiques, sceptiques, coutumiers de la méthode scientifique, familiers de la diversité culturelle, de la profondeur historique, celle des cultures, des espèces, de l’univers …etc., nous avons aussi notre religion à nous, aussi impossible à fonder, et parfois aussi fantaisiste et absurde que celles aimées de nos ancêtres ou des autres tribus.

Raconter les mésaventures de Dominique Cottrez avec Personumène était une façon d’essayer de lever un coin du voile.

L’autre partie de la réponse est personnelle. Des blessures enfantines ont fourni la main d’œuvre discrète, inépuisable et indispensable à ce travail. Ma mère, fut, dans un registre très différent de celui de Dominique Cottrez, une mère très imparfaite. Elle ne sut pas bien où passait la limite entre elle et ses enfants, n’accepta pas bien que cette limite se déplaçât sans cesse. Petite fille délaissée, elle demanda aux hommes, au désir des hommes et à ses propres enfants de venir combler un vide mélancolique d’autant plus puissant qu’elle n’en connaissait pas l’origine : sa propre déshérence. Elle vécut comme une blessure incompréhensible et injuste, que le temps, c’est-à-dire ses propres enfants, lui ôtent, sans égards et avec obstination, ses pouvoirs et ses privilèges de mère. Elle tenait d’autant plus à ces privilèges et de ces pouvoirs qu’ils étaient les agents secrets qu’elle avait chargés d’apaiser, de neutraliser ses angoisses enfantines.  J’ai été attiré par l’innocence de Dominique Cottrez, parce que j’étais attiré par la possibilité de l’innocence de ma mère.

Une telle innocence possible brille au soleil comme le bonheur : la mauvaise mère se métamorphose en bonne mère. Et si désormais la mère est bonne, s’effacent les plis de souffrance qui se sont formés jadis dans mon caractère sous l’effet de la mauvaise mère et qui me rendent encore malheureux aujourd’hui. Quelle délivrance et quelle    libération !  Seulement, hélas, je ne peux, d’un coup de baguette magique, rendre ma mère innocente, parce que je ne peux retourner dans le passé. Plus exactement, je ne peux revivre mon enfance autrement que je l’ai vécue. Je ne peux pas effacer les moments que ma mère m’a fait vivre et que j’ai vécus comme des malheurs, des souffrances. Je ne peux pas effacer les mauvais plis de mon caractère qui se sont formés à ce moment‑là, parce que ces plis ne sont que la solidification des sentiments que j’ai vécus.

Mais Dominique Cottrez, elle, ne m’a pas élevé, ne m’a pas fait souffrir. Je suis libre de fabriquer son innocence en vrai et en dur, comme un tailleur de pierre lance l’arche d’un pont. Or fabriquer l’innocence de Dominique Cottrez laborieusement, avec mes mots, mes phrases, mes analyses délivre ma mère de sa culpabilité. Car peu importe que la pierre que je taille ne provienne pas de la carrière de mon enfance, pourvu que travaille, travaille encore à élever mon petit monument à la gloire de l’innocence maternelle : ce qui compte c’est le geste, le mouvement, le travail, la peine. Fabriquer de l’innocence maternelle me délivre de la culpabilité de ma mère pour une raison simple et, à la réflexion, évidente. Au départ, je suis le fabriquant de la culpabilité de ma mère, même si je ne l’ai jamais voulu, même si je n’en ai pas eu la moindre conscience, même s’il m’est impossible de revenir sur cette action que je n’ai pas voulue. Puisque j’ai fabriqué de la culpabilité maternelle jadis, il est naturel que fabriquer de l’innocence maternelle aujourd’hui me débarrasse de la première en l’annulant, en la neutralisant.

Or la culpabilité de ma mère, inscrite dans mon âme dès mon enfance, est inévitablement aussi un aspect de mon caractère : une rancune soupçonneuse de trahison, une anticipation amère de déception, créatrice d’elle‑même, capable d’infléchir insidieusement mes comportements pour être sure d’avoir encore raison dans le futur, comme elle a eu raison dans le passé. Aussi, me débarrasser de la culpabilité de ma mère, c’est me débarrasser de cette rancune soupçonneuse, de cette passion pour la déception, de ce mépris amer qui cache un désarroi, une faiblesse sans fin. Si tout ça s’en va, même seulement un peu, bon débarras !

Travailler à l’innocence de Dominique Cottrez a un autre avantage du même genre. Il m’est impossible, d’un coup de baguette magique, de modifier la sentence que l’adolescent et l’homme jeune prononça voici une cinquantaine d’années, et qui condamna ma mère au bannissement affectif à perpétuité. Même si, aujourd’hui je trouve la sentence bien sévère, mon opinion ne change rien à l’affaire, ni à moi. Le passé est le passé.

Mais quand je mets en évidence l’acharnement extraordinaire de la justice française à poursuivre et punir la fragile et inoffensive Dominique Cottrez, quand je travaille à faire apparaître ce qu’il y a d’étrange, de déplacé, d’irrationnel dans sa vindicte, alors avec mes mots, mes phrases, mes analyses, je démolis de la peur, de la haine, de la superstition, de l’obscurantisme. Ici encore seul compte le travail. Je démolis en vrai et en dur ce qui ne m’appartient pas. Et peu importe que cela ne soit pas à moi. Je ne puis démolir ce qui est chez l’autre sans démolir ce qui est en moi. Dans mon âme la haine, la peur, l’obscurantisme ne sont pas empaquetés dans des paquets séparés avec les étiquettes des propriétaires dessus. Contrairement à ce que nous enseigne Personumène, je ne suis pas une île : ce que je fais aux autres, je le fais à moi, et ce que je fais à moi, je le fais aux autres, parce que nous sommes poreux les uns aux autres. (Du moins tant que nous ne métamorphosons pas l’autre en poux, en salaud, en rat ou en terroriste, comme nous savons le faire avec une rapidité et une facilité déconcertante.)

Aussi, inévitablement, en tâchant de mettre en lumière la peur, l’obscurantisme, la haine qui se cachent derrière les mésaventures de Dominique Cottrez, j’ai aussi jeté par-dessus bord un peu de la haine, de la peur, de l’obscurantisme que je trimballe avec moi depuis le pays lointain de mon enfance. Ce pays, dont le souvenir maintenant s’efface peu à peu, il me semble qu’un de ses refrains, qu’il m’a fallu des années pour découvrir, était : ma mère ne souhaitait pas que je grandisse tout comme, de façon très différente, Dominique Cottrez ne souhaitait pas que ses fœtus grandissent.

[1] Voir à ce sujet L’Invention de l’anniversaire, de Jean-Claude Schmitt, éditions Arkhé, 2009

[2] Extraits tirés (et montés) à partir de l’article « L’individualisme et les Intellectuels » paru dans la Revue Bleue, 4e série, t.X, 1898, pp.7-13

[3] Deux limites sont en fait fixées : quatorze semaines après les dernières règles, ou douze semaines après le diagnostic de grossesse.

Neuf ans de prison ferme pour obésité, c’est beaucoup

 

 

Le 2 juillet 2015 une décision de justice française a paru assez juste pour passer inaperçue; les commentateurs ont salué un verdict équilibré; l’accusée elle-même n’a pas protesté; l’avocat qui l’avait défendue, a cru devoir ajouter qu’ainsi punie, elle se sentait comprise.

Pourtant, la peine ‑ neuf ans de prison ferme ‑ paraît aussi cruelle qu’étrange pour peu qu’on surmonte le premier haut le cœur que cette histoire provoque et qu’on se donne la peine de se familiariser avec elle. Et alors, surgit de cette familiarité une question. Quels postulats cachés ont donné sa vraisemblance et son bon sens à la sévérité de cette sentence?

À force de chercher, on verra que nous autres Modernes français sommes capables, à notre insu, de faire des procès en sorcellerie, c’est-à-dire d’inventer le mal. Tel est du moins le chemin sur lequel je voudrais vous entrainer.

 

L’héroïne de l’histoire s’appelle Dominique Cottrez. Elle n’a qu’un défaut : elle est obèse : cent trente kilos et plus pour un mètre cinquante-cinq, c’est beaucoup. D’où lui vient cette obésité ? D’un désordre hormonal ? D’une insécurité indicible ? Personne ne s’en soucie. Elle est d’un milieu modeste.

À part ce poids excessif, Dominique Cottrez est une réussite; modeste sans doute, mais une réussite. Dans sa vie, elle a mention assez bien ou bien partout. Les personnes âgées dont elle s’occupe trouvent cette aide-soignante de cinquante et un ans attentive et affectueuse. Ses collègues de travail la jugent agréable et dynamique, malgré ses rondeurs. Ses deux filles l’aiment beaucoup. Elles sont grandes maintenant, elles se sont mariées, et elles ont chacune des enfants. Elles considèrent que leur maman a été une bonne mère, et qu’elle est maintenant une grand-mère aimante et présente. Enfin son mari, charpentier, qui lui donne affection et estime, l’a longtemps trouvée assez à son goût pour lui faire l’amour.

En un sens, tout le problème vient de là. Après avoir fait deux enfants, elle a continué à être enceinte, et elle a cessé de prendre la pilule. Pourquoi a-t-elle cessé de prendre la pilule ? Parce qu’elle ne voulait pas subir d’examen gynécologique. Pourquoi ne voulait-elle pas subir d’examen gynécologique ? Parce que lors de son premier accouchement elle a été maltraitée par la sage-femme et le médecin.

En voici le récit, confié à un psychiatre, d’après un article de Pascale Robert Diard, écrivant pour « Le Monde ».

 

« Elle a 23 ans, elle a pris 30 kg pendant sa grossesse, la sage-femme qui l’accueille la rudoie et la tutoie. « Elle m’a traitée de gros boudin, je me suis sentie humiliée. Après, le médecin est arrivé, pas de bonjour, rien, sans expliquer ce qu’il faisait, il était froid, presque méprisant, j’avais l’impression qu’on me prenait pour une bête », dit-elle.

Lorsque, un an plus tard, Dominique Cottrez découvre qu’elle est de nouveau enceinte, elle est terrorisée à l’idée de revoir une sage-femme, d’autant qu’elle n’a pas perdu les kilos de sa première grossesse, et décide de la dissimuler, ou plus exactement, ne parvient pas à l’annoncer. Le mari et la famille n’apprennent la nouvelle qu’à la naissance et le lui reprochent.»

 

Dominique Cottrez a donc dissimulé la grossesse de sa seconde fille, par peur d’avoir à montrer son corps difforme au corps médical. Son mari et sa famille lui en ont fait reproche. Que pouvaient-ils faire d’autre, sinon lui reprocher cette dissimulation ? Cela aurait pu mal se passer. Cela n’avait aucun sens.

Avec ce début d’histoire à la fois extraordinaire et banal, un piège se referme sur Dominique Cottrez. Psychologiquement et socialement, elle est échec et mat : elle n’a plus aucun comportement normal, aucune issue socialement admissible à sa disposition.

Comme elle‑même l’a dit et redit, elle a honte de son corps : une honte incoercible et incommensurable. Cette situation qu’elle ne peut affronter, le regard des autres sur son propre corps, la dévalorise toute entière à ses propres yeux. Elle lui interdit, comme on l’a vu, l’accès à une contraception féminine, puisqu’elle l’empêche de rencontrer quiconque pourrait l’aider dans ce domaine : infirmière, sage-femme, médecin. Cette honte l’empêche aussi de dire non à son mari, s’il a envie de lui faire l’amour : car quel cadeau inespéré, invraisemblable, n’est-ce pas, que ce mari, cet homme qui trouve désirable cet immense tas de graisse dont elle est affligée et qui n’est autre qu’elle-même ? Trop difficile de renoncer à cette gratification.  Et le dégoût, le peu de cas qu’elle fait d’elle-même l’empêche aussi de lui demander, à ce mari, de faire attention, de prendre un peu soin d’elle, cette fois, de mettre un contraceptif. Et la voilà enceinte d’un troisième enfant. Que faire ?

Le garder ? Mais pas question de voir un médecin. Il faudrait encore dissimuler sa grossesse, et à la fin se faire traiter d’anormale, de folle par son mari et sa famille. Et puis peut-être, comme bien d’autres femmes françaises de maintenant, Dominique Cottrez se dit-elle que deux enfants, pour un ménage aux revenus modestes, c’est plus raisonnable, et qu’elle ne voit pas trop comment elle pourrait bien s’occuper du troisième.

Alors il ne lui reste qu’à procéder à un bricolage solitaire et honteux. Cette vie en formation en elle, au lieu de la faire interrompre gratuitement par des gens qualifiés avant sa douzième semaine, comme la loi française le propose à chaque femme, il lui reste à l’interrompre toute seule, dès qu’elle le peut, c’est-à-dire au moment où surgit de son corps honni la petite vie en formation. Comme l’a très bien dit l’un des psychiatres qui a l’a examiné, « Dominique Cottrez n’a pas donné la mort à ses nouveau-nés, elle ne leur a pas donné la vie ». Entre 1989 et 2000, elle a recommencé huit fois, sous la malédiction et le voile de son obésité. Sans que personne ne s’en aperçoive, ni son mari, ni son entourage,  elle a accouché, elle a étouffé ses nouveau‑nés, les a mis dans des sacs poubelles, certains elle les a gardés près d’elle, dans la chambre à coucher, d’autres, elle les a enterrés.

Puis, à partir de l’an 2 000, le silence et le calme se fait. La ribambelle des nouveau‑nés étouffés s’arrête, soit que Dominique Cottrez cesse d’être féconde, soit que son mari ne la désire plus; l’histoire ne le dit pas, et peu importe.

Dix ans passent. Dominique Cottrez habite toujours le même village, elle a déménagé non loin, elle a vendu la maison qu’elle habitait, et voici que les nouveaux propriétaires découvrent deux petits cadavres dans des sacs poubelle. Ils alertent la police. Dominique Cottrez avoue facilement qu’il y en a eu six autres, qu’elle a gardés près d’elle, qu’elle les a recouverts d’une couverture en hiver, pour qu’ils  n’aient pas froid. L’enquête permet d’établir qu’ils sont nés à terme et vivants et qu’ils ont tous été conçus par le mari.

 

Telle est l’histoire brute.

Bien sûr, en titre de Une, au journal de vingt heures, une mère qui tue huit de ses propres enfants est un monstre. On l’imagine avec un couteau courant après grands et petits.

Mais que dire d’une femme mariée qui, après avoir accouché de deux enfants, plutôt que d’user d’un des moyens de contraception que sa tribu met à sa disposition, aurait recouru huit fois de suite à une Interruption Volontaire de Grossesse ?  Qu’elle est d’une incurable étourderie.  Qu’elle est d’une insoutenable légèreté. Qu’elle gaspille l’argent de la collectivité. Le temps et les compétences de l’hôpital public. Qu’elle a mis, par la répétition de cet acte, sa fécondité et sa santé en danger. Qu’elle a abusé et même perverti une institution qui a fait la fierté des Modernes français, parce que, dans leur esprit, elle est une ultime séance de rattrapage, le pardon d’un échec, une mauvaise façon de rendre à une femme sa liberté, c’est-à-dire la maîtrise de sa fécondité, de son corps, de sa vie, quand cette femme n’a pas su utiliser les moyens plus doux et plus naturels que la tribu a mis à sa disposition pour rester maître d’elle‑même. Tout cela, certainement, et d’autres choses encore.

Mais quel Moderne français de droite ou de gauche, athée ou croyant, oserait dire que cette multirécidiviste de l’IVG « a troublé gravement l’ordre public », à « heurté profondément et durablement la conscience humaine » ? Que devant une série de crimes pareils, « il faut renoncer à tout comprendre. » Tant le mal qui rôde dans cette âme apparemment simple « est sans fond »[1].

Personne : pour donner de la vraisemblance à de tels propos, il faudrait, par exemple, remontant au début du dix-neuvième siècle, les imaginer sortant de la bouche d’un procureur très catholique et très conservateur, pour qui la séparation de l’Église et de l’État serait une abomination encore future. Et pourtant ce sont de tels anathèmes qui se sont abattus sur Dominique Cottrez, et ces anathèmes se sont  traduits en actes.

Dominique Cottrez, après la découverte des deux premiers petits corps en 2010, a elle‑même indiqué d’emblée l’existence des six autres, et leur l’emplacement. Elle a donc collaboré avec la justice. Mais son procès ne s’est ouvert que cinq ans plus tard. En attendant d’être jugée, elle a été incarcérée pendant deux ans. Pourquoi ? Elle ne risquait pas de faire disparaitre les preuves, ni de faire pression sur les témoins ou les victimes, ni de s’enfuir : aucun des motifs que la loi énonce pour justifier une telle détention provisoire ne lui correspond, si ce n’est le plus vague : « risques importants et persistants de trouble à l’ordre public ».

En clair, devant l’horreur de ce qu’elle avait commis, il était hors de question pour la justice, soucieuse de bienséance, de laisser Dominique Cottrez attendre tranquillement le procès, aller et venir dans sa maison, s’occuper de son mari, rencontrer ses filles, garder ses petits‑enfants, cultiver son jardin.

Il y a plus surprenant. Devant l’horreur de ce que Dominique Cottrez avait commis, la justice a, semble‑t‑il, perdu un peu de sa raison. L’instruction n’est pas parvenue à se satisfaire de ce qu’une mère de famille timide et effacée en vienne à commettre un octuple infanticide, simplement parce qu’elle a honte de son corps, qu’elle s’est fait engueuler par une sage‑femme …etc.

Trop anodines, trop petites, trop prosaïques, les explications de Dominique Cottrez ridiculisent ses propres crimes. Il faut trouver mieux : quelque chose de terrible, de diabolique qui vienne orner et équilibrer son octuple infanticide. C’est presque un problème de physique : pour expliquer l’horreur des actes commis par Dominique Cottrez, trouvez l’horreur des actes qu’elle a subis. Dans la France d’aujourd’hui, ouverte à toutes les tolérances sexuelles, seules deux pratiques restent interdites, et d’autant plus profondément réprouvées : l’inceste et la pédophilie. Telles sont les incarnations du diable qui forment la solution idéale de l’octuple infanticide. Si seulement Dominique Cottrez avait été violée par son père, tout s’expliquerait.

C’est ce que Dominique Cottrez, assez fine et sensible pour deviner le désir de l’autre, trop incertaine d’elle‑même pour ne pas vouloir complaire aux autorités, finit par comprendre au bout de sept mois d’instruction. Lui a-t‑on soufflé la réponse ? L’a‑t‑elle trouvée toute seule ? Seules la juge d’instruction et sa greffière pourraient peut-être répondre. En tout cas, une fois que Dominique Cottrez ait eu enfin trouvé la bonne explication, on s’empressa, au mépris du secret de l’instruction, de faire connaître ce triomphe à la presse. La justice tenait enfin le diable par la queue. Voici ce qu’affiche la Voix du Nord, le 3 février 2012 :

Dominique Cottrez a livré son terrible secret : derrière les infanticides, l’inceste

Hier, Dominique Cottrez, accusée d’avoir tué huit de ses nouveau-nés, était entendue par la juge d’instruction. L’audition, prévue le matin, s’est prolongée jusqu’en fin d’après-midi. Dans un bureau du palais de justice de Douai, l’aide-soignante de 46 ans a livré le lourd secret : «Elle a tué les enfants dont elle croyait que le père était son propre père».

Suit le récit de l’inceste paternel qui commence par des attouchements à huit ans, des tentatives plus sérieuses à quatorze ans… Inutile de poursuivre. Le lendemain, son mari, Pierre‑Marie Cottrez, en sortant du bureau de la juge d’instruction déclare que tout ça c’est « des conneries ! ». Personne ne l’écoute.

Mais mentir est un art difficile. Malgré son souci de complaire à l’autorité, Dominique Cottrez ne parvient pas à le maîtriser. Elle s’embrouille dans les détails, multiplie les versions, au point de susciter le malaise. Le troisième jour de son procès, asticotée par le procureur, elle manque de s’effondrer. Du coup son propre avocat lui demande de jurer sur la tête de ses filles que tout cela est la vérité. Elle refuse de jurer. En un souffle, elle avoue qu’elle a tout inventé. Le diable incestueux et pédophile quitte discrètement le prétoire.

Dans son réquisitoire, le procureur, bon joueur, demande aux jurés de ne pas retenir ces mensonges contre Dominique Cottrez : « Je ne sais pas qui a manipulé qui. On s’est plantés, on s’est tous planté sur cette histoire d’inceste et cela doit nous faire réfléchir à la manière dont nous menons les interrogatoires ».

Ainsi, malgré les efforts de la justice pour draper dans une belle explication les actes horribles commis par Dominique Cottrez, ceux‑ci retournèrent à leur mystérieuse et inexpliquée nudité.

Mais ni alors, ni plus tôt, ni plus tard, la justice n’a douté de leur gravité. Comme si à ses yeux ces actes blasphémaient la condition humaine, la justice a fait des détours et des exceptions pour s’assurer qu’ils n’échappent pas à son emprise. Cette volonté de poursuivre Dominique Contrez coûte que coûte est le dernier aspect troublant de cette histoire.

Il existe une loi méconnue, oublieuse et modeste dont le droit français pourrait s’enorgueillir si l’air du temps n’était pas plus favorable à l’éternelle vengeance qu’au pardon. Selon l’article 7 du code pénal, quand un délit ou un crime a échappé à l’attention générale, quand la police n’a rien vu, quand la justice n’a rien su et que dix ans ont passé, alors il faut passer l’éponge, oublier, plutôt que poursuivre et juger. C’est une façon indirecte de reconnaître que la justice est aussi imparfaite et périssable que les hommes qui la fabriquent. En vertu de cet article, Dominique Cottrez aurait pu ne pas être poursuivie. Elle seule, autant qu’elle s’en est souvenue, c’est-à-dire de façon très approximative, a fourni à la justice les différentes dates auxquelles elle a étouffé ses huit nouveau-nés. Or toutes les dates, sauf la dernière, plus incertaine encore que les autres, entrainaient nécessairement l’abandon des poursuites.

Dominique Cottrez n’en savait probablement rien au moment de ses aveux. Mais les avocats qui sont venus prendre sa défense n’ont évidemment pas manqué de recourir à cet article 7. Ils ont enclenché une bataille juridique acharnée et compliquée. Ils ont failli gagner. L’affaire est passée deux fois en Cassation. Dans un premier temps, la Cour a tranché en faveur de sa jurisprudence passée, de l’absence de poursuites, de l’oubli. Mais le tribunal de fond saisi à nouveau de l’affaire, a refusé une fois encore, comme les autres tribunaux avant de lui, de relâcher sa proie : une si grande criminelle ne pouvait rester impunie. Saisie une deuxième fois, la Cour de Cassation a renversé sa jurisprudence. C’est ainsi que Dominique Cottrez est finalement passée devant la cour d’assises de Douai pour « homicide volontaire sur mineur de moins de quinze ans » et qu’elle a été condamnée à neuf ans de prison ferme.

 

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Pour résumer, il me semble que le bon ‑ quoique imaginaire ‑ chef d’inculpation sous lequel Dominique Cottrez aurait dû comparaître devant la justice est « interruption volontaire de grossesse en dehors des limitations et conditions prévues par loi », ou quelque chose de ce genre; un délit plutôt qu’un crime, et de ce fait depuis longtemps prescrit.

Il reste à essayer de comprendre pourquoi cette histoire s’est passée de façon si différente. Qu’ont vu, qu’ont cru voir, qu’ont jugé les tribunaux, les commentateurs, l’attention distraite de l’opinion, c’est-à-dire nous autres, les Modernes français ?

La réponse dans le prochain post.

 

 

 

[1] Attendus de jugements, paroles de magistrats et de journalistes