Ma vie n’avait aucun sens, maintenant elle en a deux

Voilà bien longtemps que je ne t’ai écrit, plus de huit mois. Figures-toi qu’il m’est arrivé une drôle d’aventure. J’ai rencontré Dieu. Désormais je suis en relation épisodique – épisodique peut-être, mais en relation – avec Dieu le Père qui pardonne tout. Si, si, lui-même, je t’assure. Dieu-le-père-qui-pardonne-tout ! En tout cas avec son incarnation personnelle pour moi. Un miracle ! Il s’appelle Guillaume Wallut. Il est éditeur. Je le trouve très sympathique, vraiment très sympathique.

Tu me diras, comment pourrais-tu ne pas le trouver sympathique puisqu’il exauce le plus cher de tes vœux : te lire, et trouver ce que tu écris si intéressant qu’il a envie de partager son enthousiasme avec les autres ? C’est même son métier. S’il se métamorphosait en scarabée ou en cloporte tu le trouverais encore très attachant.

Tu as raison. Scarabée ou cloporte, Guillaume Wallut aurait encore quelque chose de divin pour moi, puisqu’il donne enfin un sens à ma vie. J’adore cette expression « donner un sens à sa vie ». Elle drape dans le vague et le noble une addiction. En clair et en cru, elle veut dire : pour être heureux j’ai absolument besoin du regard approbateur des autres. Mais « les autres » c’est un peu comme « les fesses ». Chez nous, les fesses peuvent être moulées ou ne pas l’être mais, dans tous les cas, il convient de les recouvrir d’un tissu afin qu’elles accèdent à la respectabilité : on ne se promène pas cul nu. De même, dans notre douce, hypocrite et brouillonne religion humaniste, « les autres » doivent se draper dans une belle généralité : la Justice, le Droit, les Femmes battues, les Racisés, la Musique, la France, le Beau, la Faim dans le monde, la Planète en péril, la Littérature… que sais-je encore.

Personnellement, le besoin lancinant que j’ai du regard approbateur des autres, je l’ai habillé de deux magnifiques drapeaux sur lesquels j’ai brodé : « Avançons sur le chemin des Lumières »  et « Conquérir des terres nouvelles à la conscience ». Comme je te le racontais voici déjà un certain temps, à ma façon, je suis très napoléon.[1]

Mais je m’égare. Reprenons. Donc Guillaume Wallut est Dieu-le-père-qui-pardonne-tout pour moi. Pourquoi ? D’abord il porte le même prénom que mon père : Guillaume. Ça, c’est un pur coup de chance. L’important est ailleurs : comme je viens de te le dire, lui, il donne enfin un sens à ma vie.

Ce devrait n’être que du bonheur, comme dit le bébé en arrivant dans la famille. Au passage, tu remarqueras qu’avoir une descendance et avoir « un sens à sa vie », c’est un peu pareil, l’un et l’autre vous dépassent et sont faits pour vous dépasser : l’un et l’autre sont des ersatz d’éternité. Tout devrait donc être pour le mieux dans le meilleur des mondes, au moins au sein de ma petite âme. Mais il n’en est rien. Elle a un gros problème. En effet l’année dernière j’ai trouvé par moi-même un sens à ma vie, de sorte que désormais j’en ai deux. Cela fait un de trop, d’autant que ces deux sens se contredisent. Tout se passe comme si je me trouvais au milieu d’une rue avec un panneau de sens unique à chaque bout qui m’interdirait d’en sortir. La situation n’est pas très confortable. J’ai besoin de ton aide pour la démêler. Sois gentil, écoute-moi encore.

Tu t’en souviens peut-être, la dernière fois que je t’ai écrit du fin fond du Mexico City[2], j’avais l’ambition de résoudre une énigme dont je souffrais :

Pourquoi ai-je passé ma vie à écrire une lettre à mon père de telle façon qu’elle n’ait aucune chance de lui parvenir ? De façon à ce que, devant cette fin de non-recevoir si ardemment construite, voulue et recherchée, j’éprouve de l’abandon, de la tristesse, de l’injustice ? Bref, tout ce que j’aime, déteste, redoute ?  Telle est la question du jour.

Et j’ajoutais :

J’aimerais te donner une réponse simple, nette, convaincante comme une démonstration mathématique ; mais surtout, égoïstement, une réponse dont la teneur en vérité soit assez puissante pour que résonne dans mon âme un peu de calme et de sérénité.

Cette réponse, j’ai fini par la trouver :

Le suicide interminable et silencieux de mon père exécuté par ma mère, tel est le sens caché de ma vie, et son énigme résolu.

Ainsi, faute d’avoir réussi ma vie (c’est-à-dire, en clair, d’avoir su m’entourer d’une foule d’admirateurs) j’ai le sentiment d’avoir compris pourquoi je l’ai raté, (pourquoi je suis perdu au milieu d’un désert de solitude beaucoup trop grand pour moi).

 « Rater sa vie, c’est déjà ça. » dit une artiste des rues de mon quartier qui signe « la dactylo ». Mon âme, hélas, ne sait pas se contenter de cette ironie légère. Moi, je prends mon ratage très au sérieux.

Je considère ma vie comme un désastre. Pourquoi ? Parce que la collection de vérités que j’ai amassé si lentement et si laborieusement pendant une quarantaine d’années n’intéresse personne, absolument personne, même pas toi, il me semble bien souvent, qui me lis et m’écoutes pourtant. Remarque que mes vérités ont beau être invisibles, muettes, sourdes et aveugles, je ne les considère pas pour autant comme fausses, loin de là. Elles le sont peut-être, mais je ne le vois pas. Mon désespoir est pure sociabilité, pure vanité. Il tient au seul fait que mes vérités ne se reflètent pas dans les yeux admiratifs des autres, ne suscitent pas des murmures approbateurs, des applaudissements. Bref, je souffre de rester indéfiniment à la porte du Paradis des Autres, sans pouvoir entrer.

Pour embellir mon exclusion, ma solitude, je lui ai trouvée une origine magnifique : le destin, ou si tu préfères, l’inconscient. Cela revient au même aujourd’hui. Pour assurer leur triomphe, j’ai écarté toutes les circonstances et origines prosaïques de mes échecs : la faiblesse des arguments, la timidité à les défendre, les scrupules déplacés, la peur des autorités, l’absence d’un titre qui marquerait l’appartenance à la noblesse du savoir, et même le caractère pointu, ésotérique, improbable, inactuel de ces vérités. Tout cela, je l’ai mis au panier : pas de quoi donner un sens à ma vie.

Non, moi je n’ai pas échoué par insuffisance ou par maladresse. J’ai fait exprès d’échouer. Tout est voulu, entièrement voulu. Je suis maître de moi comme de l’univers ; enfin pas moi exactement, mais mon inconscient. Lui, il est maître de l’univers. Du moins j’ai envie de le croire. Au fond, je préfère être l’exécuteur et le jouet de mon inconscient plutôt que de dépendre des autres. Mon inconscient est un peu moi-même quand même, alors que les autres…  ils sont dangereux, beaucoup trop dangereux et imprévisibles.

Donc pour devenir ou redevenir en quelque sorte mon propre dieu, celui qui donne un sens à ma vie, pour rester en imagination maître de moi comme de l’univers, je fabrique un sens à ma vie en accord avec les circonstances que je traverse : l’impossibilité de me faire applaudir et, en particulier, l’impossibilité de me faire publier. En voici une nouvelle formulation :

Pendant la plus grande partie de ma vie intellectuelle, je ne comprends pas à quoi je joue. En fait, je tente de me faire pardonner un crime (non un crime pénal, seulement un crime psychologique ou moral, comme tu voudras) dont je me sens responsable et complice : la destruction lente et régulière de mon père en tant que mâle par ma mère.

Vains travaux. Je ne peux pas me faire pardonner ce crime pour une raison simple : il est, à proprement parler, impardonnable, et il est impardonnable pour une raison indestructible : le crime n’a jamais existé ! Mon père en effet a consenti à sa propre destruction en tant que mâle. Il fut un cocu consentant.

 En résumé, il est impossible que je réussisse à me faire applaudir, et en particulier à me faire publier, parce qu’il est impossible que je me fasse pardonner un crime que non seulement je n’ai pas commis, mais qui en plus n’a jamais existé !

Tel est ma loi d’airain, le sens caché de ma vie, d’une pureté et d’une dureté remarquable. Bien sûr, ce sens est strictement négatif, à la manière d’une preuve par l’absurde en mathématiques ou d’un interdit.

Or – coup de théâtre et miracle inopiné ! – voici que surgit dans ma vie, par l’entremise d’un ami, Guillaume Wallut, qui m’applaudit et veut me publier et me publie et donc qui, sans se douter le moins du monde d’à quoi il joue, me pardonne de n’avoir pas porté secours à lui, Guillaume, mon père, et donc me pardonne tout.

Que faire ? Oublier mon destin et mon inconscient ? Oublier cet interdit fabriqué sur le tard, qui donne une si belle allure à ma vie ? Bien sûr. Il faut saisir les circonstances favorables, être pragmatique, avoir du bon sens.

Mais, vois-tu, saisir les circonstances favorables n’est pas si simple. Je m’en suis aperçu depuis quelques temps, depuis que Guillaume Wallut a choisi de mettre des fragments de ma prose à la disposition de tous. Mon livre, qui est aussi bien son livre maintenant, s’appelle Comment fabriquer le bien et le mal facilement. Tu peux le commander dans n’importe quelle librairie. Guillaume Wallut m’a déjà donné la possibilité de l’améliorer un peu. Sa maison d’édition est petite, la circulation de mon livre discrète, même confidentielle pour l’instant. Mais qu’importe, si discrètement qu’il l’ait fait, Guillaume Wallut a fait le geste, il m’a publié, donc il m’a pardonné. Il continue de me publier et donc il continue de me pardonner de n’avoir pas porté secours à mon père. Je suis innocent, innocent pour la première fois depuis plus de soixante ans. Innocent ! Quelle merveille !

Mais alors de quoi te plains-tu encore ? me diras-tu, profite de ton innocence ! J’aimerais bien, mais mon inconscient est idiot : il ne peut s’empêcher de refaire la même bêtise : il jette le bébé avec l’eau du bain. Il jette mon brevet de prophète avec ma culpabilité. Ça veut dire quoi, ça ? Pour aller vite : je n’ose plus prendre la parole. Je n’ai presque plus rien à dire, plus de sujets de conversation. J’aperçois moins de faussetés à corriger, et ces faussetés me semblent moins fausses. Je n’ai plus de force. La source jadis inépuisable de mon ardeur au travail et de ma légitimité est devenue un mince filet intermittent du fait de l’innocence que me procure Guillaume Wallut en me publiant. Car si officiellement, selon l’idée que je me fais de moi-même, je passe ma vie à redresser des faussetés du vaste monde, mon métier inconscient (enfin, pour être précis, le métier d’une minuscule province de mon inconscient) est de tenter de prouver inlassablement, sans aucun espoir de réussir, que je ne suis pas coupable, que je ne suis pas ce lâche, ce faible, ce lamentable qui n’a pas pu, pas su, pas osé porter secours à son papa, à mon Guillaume, à ce père qu’officiellement, si je n’écoute que mes sentiments et jugements de jeune homme et d’homme jeune, je méprise, je considère comme une quantité négligeable aussi bien affectivement  qu’intellectuellement.

Mon problème est donc le suivant : ma légitimité de prophète provient de ma culpabilité. Or j’ai envie d’être un innocent qui aurait encore le droit de dévoiler la vérité. Que faire ? Je cherche. Laisse-moi chercher encore un peu. Ne me dis pas que mon âme se pose des problèmes de luxe, je le sais.

Dans la vie courante, je crois que Raison et Vérité, ces merveilleuses divinités abstraites, me parlent à l’oreille. Elles m’ont élu pour dévoiler aux autres quelques-unes des innombrables faussetés qui parsèment le monde. J’exerce avec bonheur ce métier qu’elles ont choisi pour moi. Je ne suis que leur porte-parole. J’ignore que Raison et Vérité ne sont que les déguisements somptueux dont j’ai revêtu mon misérable sisyphe, ce sisyphe que j’ignore, qui vit en enfer, dont le boulot est de tenter de prouver inlassablement, sans aucun espoir de réussir, que je suis  innocent, que je ne suis pas ce lâche, ce faible, ce lamentable qui n’a pas pu, pas su, pas osé porter secours à son papa, à mon Guillaume, à ce père qu’officiellement, si je n’écoute que mes opinions de jeune homme et d’homme jeune, je méprise, je considère comme une quantité négligeable aussi bien affectivement qu’intellectuellement.

Maintenant que Guillaume mon éditeur a décidé de mon innocence, mon pauvre sisyphe, là-bas en enfer, croise les bras, oisif, profondément déprimé :  « Qu’est-ce que je peux faire, jsais pas quoi faire »  dit-il comme Marianne Renoir dans Pierrot le Fou. Le désarroi de mon pauvre sisyphe en enfer échappe à ma perception, mais je ressens  à la surface de la terre comme un tremblement, comme une perte. J’ai honte de l’outrecuidance avec laquelle je tranche du vrai et du faux. Les beaux drapeaux sur lesquels j’avais brodé « Avançons sur le chemin des Lumières », et « Conquérons des terres nouvelles à la conscience » m’ont été arrachés. Ils gisent loin de moi, à moitié déchirés dans la boue, et je me promène les fesses à l’air, cul nu, ridicule et honteux.

Les fesses à l’air, cul nu ? Oui, c’est tout à fait cela. La situation est même bien pire. Tiens-toi bien : je rêve à nouveau de me faire enculer par mon père. Je ne plaisante pas du tout.

En fait, je suis revenu à mon point de départ. Il y a bien longtemps, tout au commencement du long périple qui aboutit à ces lignes, j’ai usé d’une sorte d’écriture automatique, ou semi-automatique, peu importent les détails. Elle avait pour mission de faire affleurer à ma conscience les peurs et les désirs qui me dominaient et échappaient à ma perception. Comme un chevalier aiguiserait son épée avant de partir au combat, je voulais avoir l’âme aussi transparente que possible avant de partir à la conquête des vérités du vaste monde qui me manquaient. Au bout de trois pages, un scandale éclata. A ma grande confusion voici ce qui sortit de ma plume :

Dans un même élan, je rêve d’être un artiste et je n’ai rien à dire. L’aveu pourtant n’est pas compliqué : je rêve de me faire enculer. Ouvert, offert, désiré, pris, enfin utile et enfin nécessaire ! Seulement peut‑on ramper au pied de celui qui vous rejette : de grâce, mon père, enculez-moi ? A quoi bon cette extrémité organique ? Elle vous choque ? Déshabillez‑vous et tournez la page. Il n’est pas difficile de comprendre que le désir s’obscurcisse du cerveau et se coule dans les veines de celui qui a manqué de symboles, de gestes et de paroles.

Sur le moment, ce désir est trop monstrueux, trop honteux, trop cru, trop étranger à ce que je crois penser pour que je puisse en faire quelque chose. Je suis comme un pêcheur à la ligne qui regarde passer une baleine. Impossible d’attraper ça.

Il me fallut des années pour accéder à l’intelligence, à la compréhension de mes sentiments, à une forme de civilisation et de maturité. Il me fallut  des années pour comprendre que j’avais seulement exprimé le désir éperdu que j’avais que mon père me reconnaisse, me pardonne ma faute, m’adopte et m’aime comme fils, me rende enfin légitime.

Il me fallut des années pour construire ce bel édifice. Maintenant il est en ruine. Il n’est plus que le temple d’un dieu mort. Guillaume a tué Guillaume. En publiant le livre d’un étranger, d’un inconnu, d’un certain Paul-Boncour François, Guillaume Wallut a tué mon Guillaume, mon père imaginaire, celui qui habitait dans ma tête et uniquement là, occupant peut-être quelques centaines de millions de neurones, celui pour lequel je me suis battu toute ma vie tout en ignorant la plupart du temps que je me battais pour lui, celui pour lequel je me suis battu toute ma vie en soupçonnant que je me battais en vain, que je n’arriverai jamais à le sauver. Le sauver ? Oui, le sauver lui, le réhabiliter en tant que père et du coup me réhabiliter moi, en tant que fils, réhabiliter ce pauvre père qui ne pouvait pas me pardonner, parce que comment te le dire, mon cher fils, c’est embarrassant… j’étais consentant. Mon vieux père, celui qui logeait dans mon cerveau sans que je le sache, celui qui n’aurait jamais pu me pardonner, même avec la meilleure volonté du monde, mon vieux père est mort d’avoir été pardonné par mon éditeur, tout comme il a été suicidé par ma mère. Mon vieux papa est mort d’avoir été contraint de faire le contraire de ce qu’il était.

Je le comprends maintenant, mais un peu tard, il eut fallu que je lui pardonne moi, puisque lui, mon père, ne pouvait pas me pardonner. Oui, il eut fallu que je lui dise je te pardonne, mon petit papa chéri, mon tout petit papa cocu consentant. Oui je te pardonne, je te pardonne mille fois, ce n’est pas grave, je t’aime bien, tu n’étais pas un mauvais bougre, loin de là, dors en paix. Mais il trop tard, il n’est plus. Je n’ai plus personne pour m’enculer.

Je n’ai plus personne pour m’enculer. Telle est, en une seule phrase, ma nouvelle condition. Il va falloir continuer à vivre ainsi, les fesses à l’air, cul nu. Ouvert, offert ? Peut-être, sans doute, pourquoi pas ? Mais désiré, pris, enfin utile et enfin nécessaire, non, ça c’est fini, et fini pour toujours, sans jamais avoir commencé puisque tel était mon idéal, mon avenir, mon paradis. Je n’ai aucun père de rechange. Autrement dit, dans mon imagination ou, si tu préfères, dans mon inconscient, il n’existe plus personne dont je désire qu’il m’encule, dont je puisse rêver qu’il voudra bien m’enculer un jour, quand j’aurais tué assez de faussetés, découvert assez de vérités. Bref, je n’ai plus de dieu personnel.

Et Guillaume Wallut, me diras-tu, que devient-il dans tout cela ? Je ne sais pas exactement, on verra.   Il a été une divinité éphémère, un passeur, un messager. En me publiant, il m’a aidé à découvrir que non seulement mon père était dans l’impossibilité absolue de me pardonner, mais en plus, et surtout, que c’était à moi de lui pardonner, de lui pardonner d’avoir si longtemps consenti à être cocu si longtemps.

Donc je pardonne à mon petit papa d’avoir consenti à être cocu, et donc il ne me reste personne pour m’enculer, et donc je ne suis plus prophète, et donc je ne peux plus en vouloir aux autres de ne pas me reconnaître comme prophète – j’entends par là ne pas reconnaître instantanément la qualité étincelante et bouleversante de mes vérités –  et donc je suis débarrassé de ma rancune envers les autres, du sentiment d’être poursuivi par un sort injuste que j’ai du mal à comprendre. Adieu pleurnicheries rancuneuses !

 Il ne me reste plus qu’à parler pour ne rien dire, rien dire de sérieux, rien qui provienne de la Vérité ou de la Raison, juste bavarder, bavarder avec toi encore, si tu le veux bien, et peut-être quelques autres aussi, s’ils le veulent bien, bavarder sans conséquence, sans  sanction, sans effet, léger comme un mortel qui n’a plus de dieu. Il ne me reste qu’à essayer de vivre au présent. Personne ne me croit. Personne ne s’intéresse à mes vérités. Je suis innocent.

Sans faire d’histoires, il ne me reste plus qu’à rendre mon tablier de prophète et toutes les prétentions qui vont avec : telle est la seule solution que j’ai trouvée à mes malheurs.

Tu sais, je te remercie de m’avoir écouté une fois encore, toi, mon ami incomparable, car je sais qu’à te raconter tout cela je prends de ton temps pour des usages qui sont presque uniquement égoïstes : j’espère diminuer angoisse, peur, solitude, augmenter calme, sérénité, plénitude. J’espère. Je fouille les recoins obscurs de mon âme, une lampe à la main, comme quelqu’un explorerait un grenier plongé dans le noir, convaincu que s’il arrive à bien décrire, peut-être à bien reconnaître le fatras compliqué recouvert de poussières et de toiles d’araignées qui s’y trouve, il en éprouvera de la joie. La vérité guérit. Tel est l’axiome qui m’agite. Mais, au fond, cet axiome, je ne sais d’où il me vient, ni surtout s’il est exact. J’espère, j’espère toujours que la teneur en vérité de ma description sera assez puissante pour verser une dose de bonheur dans mon âme. J’espère. Mais souvent je doute, soit que je pense que la vérité, finalement, ne guérit pas, soit que je pense que je n’arrive pas à fabriquer des descriptions assez puissantes. Peut-être les deux sont vrais : la vérité ne guérit pas beaucoup, et ce que je décris n’est pas assez profond.

J’ai envie d’arrêter de fouiller dans le grenier. Il me semble que j’en ai fait le tour, que je suis trop vieux, que j’ai assez parlé de moi-même. Mais ce matin, en me réveillant, il m’est venu une idée, une dernière peut-être, capable peut-être d’affaiblir un peu ma ridicule addiction à l’autre, ou si tu préfères, ce sentiment de manque qui me donne envie de pleurer. Alors, en bon alcoolique, je t’invite à boire un dernier verre avec moi… Trinquons à l’insouciance ! Oui, à l’insouciance ! Tu n’imagines pas comme je serais heureux de parcourir avec légèreté et ironie ce désert de solitude que je me suis fabriqué, au lieu  de scruter ses horizons immenses avec un sérieux infini, en psalmodiant  inlassablement « je suis perdu comme un enfant la nuit dans un grand bois, et personne ne m’aime et personne ne comprend. »

L’idée qui m’est venue est la suivante : une part petite mais certaine de ma solitude, je la dois à mon grand-père[3]. Je ne t’ai pas encore raconté cela.

Peut-être te souviens-tu que dans Comment fabriquer le bien et le mal facilement » j’essaie à plusieurs reprises de penser, de sentir, de vivre en imagination dans un pays nouveau, un pays inconnu, pays que moi-même j’ai à peine commencé à explorer, celui où ou le Bien et le Mal éternels et universels ont tout à fait cessé d’exister, même dans nos propres têtes, pays dont je suis sûr qu’il est notre future et inévitable patrie, à nous autres enfants des Lumières.

A un moment donné, pour passer un peu de temps dans ce pays nouveau, je m’occupe à découvrir (toujours avec ton aide) l’origine d’une tristesse. Je suis triste parce que je me sens seul, je me sens seul parce que je le suis, je le suis parce que je l’ai bien cherché. Et comment ai-je fait ?

Voici la réponse que je t’ai donnée :

« en m’isolant pendant tant et tant d’années. Écrivant, écrivant encore, écrivant toujours, cherchant des vérités la plume à la main, mais sans jamais chercher à être écouté, à être lu, à soumettre ces assemblages de mots au jugement des autres : ça vérité ou pas vérité ? Ça ne pressait pas, pouvait attendre, pourrait mieux faire, ne suis pas arrivé au bout du chemin… Convaincu, surtout au début, de pratiquer une abstinence heureuse, et même  admirable. Même si je suis ridicule, je te le dis franchement : cette grande chasteté purificatrice était dans mon esprit une forme de sainteté. »

Laisse-moi développer cette « grande chasteté purificatrice » Au moment où je suis un homme jeune se lançant à la recherche de vérités nouvelles, je me souviens que j’ai le sentiment de choisir le droit chemin, celui de la santé et de la vertu, du fait que je renonce dans l’immédiat et pour longtemps à faire connaître mes travaux, c’est-à-dire, en clair, à me faire applaudir, à me faire admirer.  Les sucreries, on verra plus tard. Je renonce même, de façon tout à fait délibérée, je m’en souviens avec précision, à cultiver les amitiés, les affections qui sont entachées à mes yeux d’un défaut : elles pourraient être utiles à ma carrière. Moi, je ne mange pas de ce pain-là. Je veux honorer la Vérité. Or, dans mon esprit, qui veut honorer la Vérité ne doit rien lui demander en échange, pas même l’amour et la reconnaissance des autres. En fond de paysage à cette volonté ascétique, je suis convaincu que la qualité de mon travail est si grande qu’il me suffirait de le montrer pour emporter les suffrages. Je fais donc un vrai sacrifice.

Passons sur mon encombrante et naïve mégalomanie. En quoi renoncer à faire connaître les résultats de mes recherches pourrait-il être une vertu ? Les vérités sont faites pour être partagées. Pourquoi refuser provisoirement de le faire ? De quelles débauches inconnues et passées cette abstinence me purifie-t-elle ? Au point que je puisse voir en elle une forme particulière de sainteté ? Tout simplement des débauches de mon grand-père. Je m’oppose à lui. Je contredis son principal défaut : un narcissisme insatiable. Plus exactement, je le contragis : je fais le contraire.

Pourtant je dois beaucoup à mon grand-père. Sous certains angles, je suis une timide copie de lui. Tout au début de mon périple, à la fin des années soixante-dix, quand j’avais la trentaine, voici comme je l’ai décrit, lui et son influence sur moi :

Mon grand-père était un être lumineux jusque dans les vertiges de son narcissisme. Il ressemblait intérieurement à ces femmes pulpeuses et onduleuses, aux seins et au sourire éclatants, qui incarnent sur les affiches début du siècle  l’attrait de vélocipèdes aux épithètes homériques, ou celui de ces merveilleuses fleurs du progrès, les ampoules électriques. Il avait beaucoup de charme et il en abusait. Il avait eu les cheveux blancs très tôt : il les portait longs. Son profil rappelait Robespierre : il affectionnait des lavallières blanches en guise de jabot. Il aimait les grands principes et les grands sentiments : la Révolution française et les vieilles familles de la noblesse, la République et les têtes couronnées, le Comité de salut public et l’uniforme militaire, la défense nationale et la paix. Il adorait son père et sa mère; son père, médecin de campagne, était républicain et déiste, sa mère, très pieuse, catholique et royaliste. Lui-même se convertit au socialisme à la fin du siècle dernier, au moment où il était à la mode : il écrivit des chroniques sociales dans le Figaro et se maria dans la grosse bourgeoisie de la plaine Monceau. Il avait pour ses petits-enfants une inclination pleine de tendresse dans laquelle je puisais des forces et l’apaisement, comme une plante au soleil. Avec la fidélité des processus involontaires, je me moulais sur lui : j’ai été jusqu’à reproduire des cheminements intellectuels qu’il avait eu dans sa jeunesse, que j’ignorais et que j’ai découvert depuis avec la honte du plagiaire démasqué, car je croyais mes préoccupations originales, dictées par les faits, objectives. Je me prends pour un penseur social parce que je suis un voleur sentimental: j’imite pour être. Sur un portrait de lui en homme jeune, mon grand-père s’orne le front d’une belle mèche : elle retombe en boucle sur le mien. A vingt ans, j’ai fondé le parti structuraliste français. Ses statuts et son programme ne sont jamais sortis de ma tête, son sigle n’a jamais décollé des feuilles de papier blanc sur lequel je prenais mes notes d’étudiant et dont je me sers encore : il est celui dont usait mon grand-père. A cause de son accueil chaleureux, je me sens de gauche, c’est à dire naturellement bon, et lorsque je dérape sur ma mégalomanie, j’accède, comme lui, aux plus hautes fonctions de l’Etat.

Aujourd’hui, d’une certaine façon, rien n’a changé. Dans Comment fabriquer le Bien et le mal j’essaie de montrer qu’un gouvernement mondial sera tôt ou tard indispensable à la survie de l’espèce humaine et qu’il sera aussi, inévitablement, un terrifiant cauchemar totalitaire. J’appelle ce problème « l’aporie morale et politique principale des modernes tardifs ». Je crois avoir trouvé la façon de nous tirer de ce cauchemar, au moins moralement et philosophiquement. Pourquoi me donner tout ce mal ? Il m’est venu à l’idée voici quelque temps que je travaillais pour mon grand-père. Il a représenté la France à la Société des Nations qui fut, pendant l’entre deux guerres, l’ancêtre malheureuse de l’ONU. En 1945 il  a signé au nom de la France la charte fondatrice de l’ONU. Il a consacré une part de son énergie et de sa carrière politique à défendre la nécessité, les bienfaits d’un ordre international : en vain. A ma façon, J’essaie de rattraper le coup.

Mais ce grand-père, mon grand-père, je le repousse, je le rejette autant que le l’aime. Il me dégoûte un peu. Il avait quatre-vingt-cinq ans quand j’en avais quinze. Je n’ai bien connu de lui que la décadence de son grand âge. Au début de mon périple, je me souviens :

« J’avais pour lui des sentiments contradictoires; ou si l’on préfère, j’avais de lui des images inconciliables.

Il y avait d’un côté le héros éponyme, le chevalier à la blanche tunique. Il  avait ébloui sa fille dès son plus jeune âge, et pour la vie. Ce chevalier au cœur pur était aussi tribun; il enrobait la vérité dans des paroles d’or qui enchantaient les foules.

Par la suite, sa fille devint ma tante. Elle me raconta sa légende. Lorsque je regardais le chevalier qu’elle me désignait, j’aperçus un vieillard aux amours pleurnichardes, aux pyjamas en laine blanche tachés d’urine, avare comme l’Avare, sourd comme un pot, qui traitait, à peine leur avait‑il tourné le dos, ceux qui le servaient de « salopards » et de « voleurs », sans que ceux‑ci s’en offusquent, car il n’était pas méchant au fond. De l’éloquence de mon grand‑père, qui enchantait les foules, j’avais pour tout souvenir personnel un discours de distribution des prix, prononcé dans mon école, où mon grand‑père, à force d’évoquer la lointaine guerre de 14 et « le linceul de pourpre où dormaient les dieux morts », lassa tant son jeune auditoire que celui‑ci, pour écourter son supplice, se mit à taper des pieds. »

Et un peu plus loin :

« Mon arrière-grand-mère était, paraît-il, une femme sévère et un peu froide. Son petit dernier, Joseph, qui devait devenir mon grand-père, était sensible : il s’enfuit du collège où, à longueur d’année, il était pensionnaire et dont il aimait à se rappeler qu’on y brisait la glace dans les seaux, les matins d’hiver. Il rentra à la maison en parcourant à pied quinze kilomètres: on le reconduisit. Il songea à devenir marin: la mer eût été son exil volontaire. Il reprenait ainsi à son compte l’exil affectif que lui imposait sa mère. Il choisit politiquement le côté d’un père tendre et affectueux : la République. Il ajouta aux libertés la compassion dont il avait manquée : il afficha un air crâne et se proclama socialiste : il encourut ainsi volontairement la désapprobation de sa mère monarchiste et en souffrit. Les femmes furent toute sa vie sa faiblesse et sa croix : il était entouré d’une volière d’admiratrices qu’il maintenait à bonne distance à l’aide d’un abondant courrier. Très vieux, il leur téléphonait avec des trémolos pathétiques et enfantins qui résonnaient à travers sa maison à cause de sa surdité, et qui me mettaient le rouge au front. Ces débordements de dépendance étaient le décor derrière lequel il cachait sa misère : il était méfiant et soupçonneux, il avait toujours peur de manquer : la générosité et l’optimisme socialistes traduisaient ses aspirations, non sa nature : dans les liens du mariage, il priva si bien son épouse de plaisir, de confiance, d’attentions et d’argent qu’elle finit par le divorcer, tout en le regrettant. Il était trop assoiffé de la tendresse des femmes pour ne pas aimer séduire et être séduisant, mais il avait trop peur de leur domination pour se donner à aucune : il n’étreignait que lui-même. Faute d’avoir pu maîtriser l’image de sa mère, il l’avait multipliée pour régner, mais il n’avait réussi qu’à s’enfermer dans un palais de glaces où il contemplait à l’infini sa propre impuissance : chez lui il avait accroché un peu partout son portrait.

Aussi moi, son petit-fils, au moment de me lancer dans la grande aventure intellectuelle de ma vie, je décroche mon portrait. J’entends par là que, dans ma tête, j’aboli par mesure d’hygiène tous les miroirs dans lesquels, aujourd’hui ou demain, je pourrais m’apercevoir avantageusement, détailler la beauté de mon profil, la délicatesse de mes sentiments, la puissance de mon intelligence. Mon grand-père a tant aimé s’apercevoir et s’aimer dans le regard des autres, il a si bien réussi à le faire, il en tiré si peu de force et de sérénité, que cette passion m’apparait comme une passion mauvaise, une drogue dure, un poison, un vice. Je ne veux pas m’abîmer dans le néant des miroirs. Pour ne susciter aucun reflet, je me retire loin du monde.

Cet avenir me plaît. Longtemps je vivrai de trois fois rien dans le désert. Je servirai la Vérité sans rien lui demander en échange. Je l’honorerai comme un saint homme. Mais un jour, je reviendrai. Je montrerai les résultats de mes chasses. J’aurai tué, du moins je l’espère, à mains nus et sans l’aide de personne, plusieurs horribles et féroces faussetés qui menaçaient de faire périr l’humanité. Certains s’en apercevront et m’en seront reconnaissants. Je serai estimé et célèbre. J’entrerai au Paradis des Autres par la grande porte.

Telle est l’histoire que je me suis raconté, et maintenant je suis bien attrapé. J’essaie en vain de défaire le sort que je me suis jeté. L’abstinence, la chasteté, la sainteté, je n’en veux plus. J’aimerais consommer, jouir de la Vérité, jouir en elle, avoir quelques beaux orgasmes avant de mourir. Seulement maintenant la Vérité se refuse à moi. Peut-être est-elle vexée que j’aie refusé pendant si longtemps de goûter à ses charmes. Je ne plaisante qu’à moitié. Il y a un peu de vrai dans cette phrase. Je vais essayer de le trouver.

Comme je te l’ai déjà raconté, il m’arrive souvent ces derniers années d’avoir envie de pleurer sans savoir pourquoi et sans y arriver : un état d’âme persistant d’on ne sait d’où venu. Il me semble maintenant je tiens la solution. J’ai envie de pleurer parce que la Vérité se refuse à moi. Oui, tel est mon étrange situation. Laisse-moi la déplier.

La Vérité se refuse à moi… oui, mais pas la Vérité seulement … mais aussi ma mère… je confonds en partie les deux depuis longtemps… cette étrange confusion, je t’en ai parlé déjà, je te l’ai racontée[4], mais parfois je l’oublie… donc ma mère et la Vérité se refusent à moi… ça sonne plus juste, mais ce n’est pas encore ça … non, ma mère et la Vérité ne se refusent pas à moi… en fait, je me refuse à elles… mais ce refus je ne le désire pas, mais pas du tout… je refuse ce refus de toutes mes forces… ce nœud, il s’est noué…  petit garçon, adolescent, jeune homme, je grandis, n’y peux rien, il me faut bien grandir… mais ma mère (et donc la Vérité aussi) aimerait que je ne dise pas je… que (…) ne puisse dire je… que (…) ne sache dire je… qu’absence de je reste métaphoriquement dans son ventre, comme remède à sa mélancolie, à la remplir de contentement… j’aimerais faire plaisir mais ne peux pas… ai envie de pleurer… parce que ma mère (et la Vérité avec) m’oblige à me refuser à elle… conditions trop dures… redevenir fœtus…  aussi mon propre refus, je le vis comme s’il était le leur…  ce sont elles qui me refusent…  vrai en partie puisqu’elles me posent des conditions impossibles…  voici pourquoi ai envie de pleurer… sans arriver à les verser, les larmes : je suis responsable sans l’être tout en l’étant.

Quand j’ai envie de pleurer j’entends un grossier résumé de tout cela : la Vérité se refuse à moi, ou, autrement dit: les autres m’ont (injustement) abandonné.

Aujourd’hui la situation est un peu différente.  Guillaume Wallut a entrebâillé un tout petit peu la porte du Paradis des Autres ; autrement dit la Vérité m’accorde une tendre, discrète et rapide caresse ; autrement dit encore le sort que je me suis jeté est un peu atténué, les nœuds dont mon caractère est noué se sont un peu détendus.

La Vérité se donnera-t-elle un jour à moi ? Je ne le sais pas. Je ne peux pas le savoir. Le plus sage si je veux vivre heureux le restant de mes jours… disons, pour être précis, si je veux m’épargner des malheurs inutiles, est d’oublier tout à fait cet espoir, de choisir comme axiome fondateur : la Vérité ne se donnera pas à moi.

Si mon âme avale cette potion sans faire la grimace alors, pour être passagèrement heureux, il me suffit de pouvoir t’écrire et te parler, bavarder avec toi, toi mon ami incomparable, toi qui es sûrement le plus sage de nous deux, toi qui me dis ne flanche pas, continue sur ta lancée, reste fou, droit et digne.  Honore la Vérité. Honore-la sans rien lui demander en échange. Après tout, l’épitaphe que tu t’es trouvée n’est pas si mal :

Ci-gît celui qui aima la vérité d’un amour si pur qu’il renonça à jouir d’elle.


[1] Voir dans le blogue : Je suis complétement Napoléon.

[2] Voir dans le blogue : Hôtel de las Americas

[3] Les autres parts (ou sources, ou origines), je t’en ai déjà parlé dans Comment fabriquer le Bien et le Mal facilement, et dans le blogue

[4] Voir Comment fabriquer le Bien et le Mal facilement p.138 et suivantes

Hôtel de las Americas

16 Janvier 2022

Donc, la dernière fois, je t’ai promis de te raconter la face sombre et mélancolique de ma folie. Sombre et mélancolique, au moins pour moi. A toi, elle paraîtra sans doute drôle dans sa naïve absurdité. Elle tient en trois propositions. 

La première : pendant toute mon aventure intellectuelle qui a duré une quarantaine d’années, j’ai déployé une énergie considérable à essayer de mieux comprendre des fragments de la réalité qui me paraissaient mal compris, et à essayer de me comprendre en train de les comprendre. J’ai lu, écrit, réfléchi à une série de sujets qui me tenaient à cœur, j’ai assemblé des phrases et des paragraphes le mieux possible afin que les autres, des autres, mes lecteurs, des lecteurs toujours futurs mais en lesquels je croyais dur comme fer, puissent apercevoir aisément ce que, à la suite de mes interminables études, j’avais découvert de nouveau et de vrai, si lentement et laborieusement. Il allait sans dire, dans la foi naïve de mon esprit, que ces fragments, ces vérités nouvelles seraient immédiatement reconnaissables, et comme elles se révèleraient être d’une grande utilité, permettant à mes lecteurs de vivre plus heureux, plus sages, plus forts, ils m’en seraient très reconnaissants. Ce serait ma récompense. Telle était le beau métier que le destin, c’est-à-dire mon histoire et mon caractère, m’avait alloué. Comme j’avais fait vœu de chasteté narcissique, je n’avais pas le droit d’y faire allusion. Il me fallait attendre que les autres le découvrent, rester faussement modeste et presque passif. Je m’attendais à attendre très longtemps ; mais, quand-même, je n’en doutais pas, je serai découvert de mon vivant.

Deuxième proposition : sans que je m’en rende compte, tout cet effort n’a été rien d’autre, du point de vue de ma propre histoire et préhistoire affective, qu’une longue lettre au père, une longue lettre adressée à mon père, une longue lettre par laquelle j’espérais obtenir de lui qu’il m’aime et qu’il me reconnaisse. « Que je t’aime, mon fils, que tu es un bon fils ! Je te reconnais bien là… dans ce si beau travail ! Viens que je te prenne dans mes bras ! » Tel était mon port d’arrivée, même si je le dissimulais à moi-même, le couvrait de draperies plus générales : mes lecteurs toujours futurs.

Troisième proposition : (en elle réside le drôle, le tragique et l’absurde) j’ai adressé la lettre de telle façon qu’elle n’ait aucune chance de parvenir jusqu’à lui ! Qu’il ne puisse jamais la lire, encore moins l’approuver. J’ai construit cet échec, cette impossibilité avec persévérance, méthode, aveuglement ou, si tu préfères, lucidité. Les deux en même temps : telle est la mauvaise foi. Sur le bulletin de mon existence Dieu pourra écrire : travail très sérieux et suivi, a réussi à échouer brillamment. Aujourd’hui encore, je suis bien décidé à échouer, car je suis un homme à principes, et je tiens à leur rester fidèle. En fait, tu l’as deviné, je fais juste semblant de vouloir réussir. Il faut bien que je dissimule ma folie !

Pourquoi tant d’absurdité ? Pourquoi ai-je passé ma vie à écrire une lettre à mon père de telle façon qu’elle n’ait aucune chance de lui parvenir ? De façon à ce que, devant cette fin de non-recevoir si ardemment construite, voulue et recherchée, j’éprouve de l’abandon, de la tristesse, de l’injustice ? Bref, tout ce que j’aime, déteste, redoute ?  Telle est la question du jour.

Tu me diras, tu te l’es déjà posée. ([i])

Tu as raison, mais je ne suis qu’en partie satisfait des réponses que j’ai trouvées. Comment pourrais-je l’être ? A l’intérieur de mon âme, j’ai seulement réussi à troquer de l’angoisse contre une envie de pleurer : un léger mieux sans doute, mais pas de quoi pavoiser. J’aimerais te donner une réponse simple, nette, convaincante comme une démonstration mathématique ; mais surtout, égoïstement, une réponse dont la teneur en vérité soit assez puissante pour que résonne dans mon âme un peu de calme et de sérénité. Après tout, il est temps ! J’aurais bientôt quatre-vingt ans, c’est un âge ridiculement avancé pour terminer une analyse ! Ridiculement avancé pour avoir envie de pleurer, sans y arriver, en plus !

Donc reprenons. Je vais essayer de trouver une réponse simple.

J’ai passé ma vie à écrire à mon père pour qu’il m’aime et qu’il me reconnaisse.

En fait, pour être plus précis, j’ai passé ma vie à écrire à mon père pour qu’il me pardonne de n’être pas venu à son secours lorsqu’il a été assassiné sous mes yeux par ma mère.

Pour être plus précis encore et moins grand gignolesque, j’ai passé ma vie à écrire à mon père pour qu’il me pardonne de n’avoir pas volé à son secours lorsque sous mes yeux il a été cocufié pendant des années à tour de bras par ma mère.

Mais pourquoi alors me suis-je arrangé pour que cette lettre interminable qu’ont constituée mes travaux sans fin ne lui parvienne jamais ? Ne puisse en aucun cas lui parvenir ? Pourquoi tant de lucidité, d’aveuglement, de persévérance à réussir mon échec ?  

La réponse est simple : ma lettre, mes interminables travaux ne pouvaient pas, ne devaient jamais pouvoir atteindre leur destinataire parce que mon père était dans l’impossibilité absolue de pouvoir me pardonner.

Et pourquoi était-il dans l’impossibilité absolue de pouvoir me pardonner ? Pour une raison incontournable, indestructible. Lui-même ne s’était pas battu. Mon père était consentant. Mon père avait consenti. Mon père était consentant consenti. Au départ, peut-être pas du tout content, humilié un peu ou beaucoup, ou fâché, ou en colère, mais finalement cocu consentant à l’être, cocu, finalement. Une forme de faiblesse, de perversité, de sagesse. Un mélange des trois, dans lequel je devine plus de faiblesse que de sagesse, plus de sagesse que de perversité.

Aussi mon père, s’il avait pu me parler, m’aurait dit quelque chose comme : « Mon fils, je te remercie  d’avoir voulu me protéger, me venger, et je comprends que tu t’en veuilles de n’y avoir pas réussi. Dans ton imagination, c’est un échec très lourd pour toi. Mais écoute, le crime que tu croyais voir, ou plutôt les crimes que tu as vus et bien vus, ces crimes qui tu aurais tant voulu empêcher qu’ils se commettent, tous ces crimes ont bel et bien existé, mais ces crimes, je les ai néantisé en consentant moi-même à être cocu. Ces crimes, comme par un tour de magie maléfique, je les ai fait disparaître. Hop ! Plus rien ! Le ciel, l’air pur et à travers quelques nuages, les rayons du soleil. Plus rien ! Il ne t’est resté qu’une culpabilité et une responsabilité suspendues en l’air, impossibles et immenses, comme ce château perché sur un rocher énorme, rocher énorme inexplicablement suspendu dans le ciel au-dessus d’une mer qui se brise sur une plage dans un tableau de Magritte qu’il a intitulé Le Château des Pyrénées. Voilà le piège redoutable qui s’est refermé sur toi. Désolé de t’avoir compliqué la vie. »

Respectable et ridicule comme un ces hommes au chapeau melon et pardessus de Magritte, mon père a préféré se laisser couler. Mon père n’a pu, ne peut, ne pourra jamais me pardonner de n’avoir pas volé à son secours pour la bonne et simple raison qu’il a choisi délibérément lui-même de ne pas se secourir. En tant qu’amant de ma mère, mon père s’est laissé couler sans réagir au fond de la mer : pendant très longtemps, sous mes yeux, il s’est suicidé.

Bien sûr, au cours de mon enfance, de mon adolescence, de ma vie d’adulte jeune puis moins jeune, cette interminable noyade je l’ai vaguement perçue ; ou plutôt je l’ai pressentie et sentie sans pouvoir, sans vouloir aller jusqu’au bout de mon savoir.

Adulte, ma grande sœur faisait des gorges chaudes des amants de sa mère. Ma grande sœur prétendait qu’une fois, à New-York, notre mère avait invité et réuni une brochette de ses amants au restaurant. Ma mère, quand j’étais adolescent, avait voulu me fourguer son amant préféré comme substitut à mon père. Tout cela je te l’ai raconté jadis, plus ou moins.

Mais l’évidence du consentement de mon père, je ne l’ai pas vu clairement. Il a fallu attendre la mort tardive de mère, en 2013, pour que je découvre dans le grand désordre de ses papiers une lettre qui me mette les points sur les i : je veux dire qui m’oblige à regarder en face cette noyade consentie, ce suicide de mon père en tant que mâle. La lettre, une lettre de ma mère à mon père, est écrite sur du papier à en-tête : Hotel de las Americas, Acapulco, Mexico. Elle est datée du mercredi soir, trente mars, 1949. La voici :

Cher Guy, Me voici perchée sur le haut d’un rocher, j’ai trouvé une chambre agréable, tranquille avec une belle terrasse et une vue magnifique. (…) La mer est magnifique, la température idéale, j’ai passé mon après-midi sur ma terrasse à me faire les pieds et les mains, interrompant ces soins de beauté par la lecture ou une douche. Je suis encore si fatiguée que je n’ai nullement été tentée d’aller nager. L’air du large, car il y avait du vent cet après-midi, le soleil sur la terrasse où je me suis mise en slip m’ont suffi.

Je veux avant tout te remercier d’avoir acquiescé, sans même discuter, mon projet de partir. Ce geste spontané a restauré en moi un moral qui cette fois avait touché un fond très bas. Je n’ai pu te le manifester sur le champ mais tu ne pourras jamais mesurer l’amplitude de ce geste ni en soupçonner les conséquences. Tu m’as libérée d’une angoisse, celle d’une forme de claustrophobie. Tu m’ouvrais les portes de l’indépendance. Je me suis sentie libérée, un poids s’est soulevé et j’ai commencé à renaître. Tout cela peut te paraître bien emphatique et théâtral. Ce n’est guère mon tempérament cependant, mais comme il est rare que nous dévoilions nos préoccupations intimes ou sentimentales, j’avais en moi une accumulation de griefs qui m’ont fait flancher – et comme à Mexico, il n’y a pas d’échappatoire possible, I felt trapped and got panick stricken. (je me suis sentie prisonnière et j’ai été prise de panique).

Puisque voilà dix ans que nous cheminons ensemble dans la vie, il serait peut-être bon de faire un bilan et, comme dans les affaires, de revaloriser notre capital au cours du jour et voir quelles améliorations nous pourrions y apporter.

Ce qui, il y a dix ans était pour moi un bonheur certain, un idéal me paraît aujourd’hui presque vide de sens. La famille, le foyer, le standing social, je ne les renie pas, mais la guerre a tant détruit, elle nous guette à nouveau et que deviennent alors ces valeurs humaines ? Moi, je ne suis plus capable d’y puiser une raison d’être, il me faudrait autre chose. C’est pourquoi tu me vois instable et inquiète. Et enfin, et peut-être surtout, cette psychose dont je souffre et dont mon état physique est l’origine.

Maintenant que je suis déjà plus calme, j’y vois un peu plus clair et je remets cela à sa place en n’exagérant pas son importance.

Avec les années, les circonstances et tout ce qu’elles ont entrainé, il est certain qu’il m’a été impossible de maintenir les élans amoureux que j’ai eus à ton égard. Peut-être aussi as-tu été incapable de les susciter. Non parce que tu aurais changé, mais par ce que je ne l’ai plus vu à travers mon enthousiasme et mon désir des débuts. Cela relève de la psychiatrie et ce n’est pas mon rayon. Quoiqu’il en soit les faits seuls nous intéressent aujourd’hui et je voudrais te préciser mon point de vue. Comme je te l’ai déjà dit : je n’ai pas de reproches à te faire – loin de là – seulement la vie que j’ai avec toi n’est pas celle que je voudrais.

Tes intérêts et tes préoccupations sont loin des miennes. Seule avec toi je m’ennuie presque, tant je me sens étrangère à ce qui te touche. Pourtant je t’estime et tu serais mon frère que tout serait parfait entre nous. Mais comme femme je ne trouve plus en toi ce qui fait qu’une vie a de la saveur ou ce qui stimule. Instinctivement je le cherche ailleurs et c’est ce qui explique mes ferventes amitiés que je recommence chaque fois et qui semblent t’étonner par leur acuité – si j’ose dire.

J’envisageais l’autre jour, à l’issue de ma crise de détresse, une séparation future. Tu as toutefois soulevé la question primordiale : celle des enfants.

Avec le recul et l’apaisement je pense comme toi que ce serait injuste, unfair et je pense que j’ai été trop loin dans un élan d’égoïsme explicable à ce moment-là. Je crois que nous pourrions résoudre cela plus intelligemment et ne pas sombrer dans l’irrémédiable et surtout ne pas recommencer une bêtise – en ce qui me concerne. Car malgré toute la volonté que j’aurais de vivre seule, je crois que fatalement je me laisserais tenter, et le mariage étant ce qu’il est je me retrouverais au bout de X temps avec les mêmes ennuis. Je crois que pour tous les deux, si nous arrivons à nous entendre, ce serait une victoire sur le monde extérieur et un défi à la bêtise humaine.

Tu me l’as presque proposé et c’est pourquoi j’ose à mon tour te parler très franchement. Pourrais-tu renoncer à me considérer comme ta femme et vivre avec moi en camarade ? Et en conséquence m’octroyer une liberté quasi-totale ? Liberté dont j’userais le moins possible et dont je n’abuserai jamais mais que je voudrais sentir exister, comme une poire pour la soif – savoir qu’elle est là que si c’était nécessaire je n’aurais qu’à agir ?

Je m’engage de mon côté à ne rien laisser paraître en dehors – à remplir mes fonctions sociales de Mme P.B. surtout ne pas nuire à ta carrière ni à ta réputation, tu vois, je m’en sentirais la force si je me sentais vraiment libre.

Tu me diras que tu m’en donnes déjà pas mal de liberté que tu es discret – oui, je l’admets, mais tout cela c’est du tact et non un pacte comme je le voudrais. Il y a des jours – quand j’ai lâchement fui la maison et que je rentre tard, où je reviens le cœur battant bourrelée de scrupules ridicules – je voudrais me débarrasser une fois pour toutes en sachant que c’est convenu, entendu, sûre que tu ne me poseras pas de questions sur ce que j’ai fait ou pourquoi.

Tu me diras que tout cela est très égoïste, que je ne pense qu’à moi. Oui c’est vrai, mais la vie est si courte, notre jeunesse se termine, l’avenir est incertain. Profitons du peu qui nous reste. Après tout, tout cela est réciproque et tu pourras y trouver ton profit. J’ignore quels ont pu être tes scrupules à mon égard. Je te sais droit et loyal mais aussi humain, par conséquent je veux croire que tu n’as pas été trop rigoureux. Je sais que tu m’aimes bien, mais enfin moi aussi je t’ai déçue je ne suis pas devenue ce que tu espérais. Je connais mes défaillances. Si toi de ton côté tu trouvais l’idéal, tu serais libre de le réaliser, mais comme il est probable que ni l’un ni l’autre nous ne trouvions mieux, pourquoi ne pas tirer le maximum de ce qui est, plutôt que de se morfondre en simulacres ?

S’il y avait une autre guerre, cette fois les enfants ayant grandi je pourrai m’engager, et faire du travail utile. Si par miracle on arrivait à l’éviter, je finirai bien par trouver quelque chose à faire et en attendant laisse-moi chercher.

Si nous arrivons à faire cet équilibre entre nos deux vies, je crois que nous réaliserions un idéal rarement atteint et fort enviable. Regarde autour de toi le nombre de mariages ratés qui trainent sans fin et dans la médiocrité. Nous pouvons nous élever au-dessus de tout cela en voyant les choses en face. Moi je conçois cela très bien et je peux presque m’imaginer te racontant mes aventures. L’effort à faire ne serait pas grand en ce qui me concerne. Dis-moi ce que tu en penses sans détours.

Je t’ai écrit tout ceci d’un seul jet, mais j’y ai beaucoup réfléchi depuis une semaine. Ce n’est que dans le calme ce soir où je suis loin et détachée de toutes contingences extérieures que j’ai pu enfin mettre au clair des sentiments qui bouillonnaient encore un peu confusément.

Tâche de vaincre ta timidité qui te rend si peu accessible en général et écris-moi dès que tu sens que cela vient.

J’écrirai aux enfants. Embrasse les bien, les pauvres, ils ont une mère impossible mais qui va faire un grand effort pour s’améliorer quand elle aura retrouvé un équilibre physique et moral.

Embrasse-les encore une fois aussi affectueusement que je pense à toi

Ton impossible épouse

Sonja

Que penses-tu de cette lettre ? Dis le moi, j’aimerai bien savoir. Pour ma part, si je laisse aller ma rancune et mon dépit, je dirai : ma petite maman ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive, à son propre caractère : « cette psychose dont je souffre et dont mon état physique est l’origine » comme elle le dit elle-même « cela relève de la psychiatrie et ce n’est pas mon rayon. » Pour parler à sa place, je dirai : ma petite maman a été une dépressive nymphomane, qui a soigné sa dépression par la nymphomanie. Séduire des hommes nouveaux, coucher avec des hommes différents, telle a été sa recette pour avoir un peu d’excitation, de jouissance, pour se sentir vivante, s’éprouver sujet de sa propre existence, échapper à la claustrophobie de la mère au foyer enfermée dans la respectabilité de ses obligations. Je couche, donc j’existe. Pourquoi pas ? C’est simple et de bon goût.

Au-delà de cette recette minimaliste, ma mère a songé à d’autres bonheurs plus difficiles à mettre en œuvre : «S’il y avait une autre guerre, cette fois les enfants ayant grandi je pourrai m’engager, et faire du travail utile. Si par miracle on arrivait à l’éviter, je finirai bien par trouver quelque chose à faire et en attendant laisse-moi chercher. » Dans une autre lettre bien plus tardive, elle rêve encore de construire sa vie autour d’un métier. En fin de compte, comme Emma Bovary, ma mère n’a jamais trouvé d’autre occupation émancipatrice et stimulante que de coucher avec des amants.

Sa lettre de 1949, je l’ai trouvée dans une grande enveloppe beige sur laquelle mon père a lui-même écrit « lettres de Sonja » (orthographe hollandaise de Sonia) de son stylo-plume habituel au trait large et empâté, de son écriture dont les verticales penchaient en arrière, vers la gauche, comme si un vent adverse les empêchait d’avancer. A-t-il jamais répondu à cette lettre, oralement ou par écrit ? A la proposition qu’elle contenait ? Je n’en sais rien. J’en doute. C’était trop compliqué pour lui. Le silence, son silence était déjà un acquiescement. Garder la lettre, plutôt que de la déchirer, en était la confirmation. Que passent les amants ! Et que repassent les amants ! Guillaume n’a pas quitté Sonja jusqu’à la fin de sa vie et Sonja a veillé sur la fin de sa vie, méprisante, agacée, dévouée et gentille.

Conclusion de tout cela ?

Je t’entends déjà te moquer de moi. Mon pauvre François, tu as enfin trouvé la bonne excuse ! Bravo ! Ce n’est pas de ta faute si tu as raté ton aventure intellectuelle et artistique. C’est la faute à tes parents ! Quelle originalité ! Tu as été un gros nul, tu le concèdes enfin, mais qu’importe. Maintenant tu viens de fabriquer à ta nullité un alibi en béton, et te voilà content ! Espérons que ta bonne humeur dure un peu longtemps.

Ricane, ricane ! Cette façon simple de voir les choses, je la reconnais. Mais laisse-moi poursuivre sur le mode compliqué et détaillé, car je crois qu’il contient de la vérité.

Donc, selon mon idée, je me suis arrangé pour que mes lecteurs ne puissent me lire et mes éditeurs ne puissent m’éditer pour la bonne et simple raison qu’ils sont, dans les profondeurs de mon inconscient, les représentants et les substituts de mon pauvre petit papa. S’ils me lisaient, s’ils m’éditaient, ils deviendraient  des sortes d’ambassadeurs d’une lointaine et terrifiante contrée, celle de l’immense culpabilité que la conduite de mon père a fait naître en moi. Tels des rois mages, ils viendraient m’apporter le pardon de cette puissance terrifiante et lointaine, la terre de mon père en ruine.

Mais c’est impossible. Mon pauvre petit papa s’est mis lui-même dans l’impossibilité absolue de pouvoir me pardonner, moi son fils, de n’avoir pas volé à son secours. Comment pardonner à un autre d’avoir commis la faute qu’on a soi-même commise ?  Mon pauvre petit papa a décidé de ne pas se défendre, de se laisser couler. Comment aurait-il pu m’en faire part ? Silence de plume, silence de béton, silence d’éternité.

A la lumière de ce que je viens de détailler, laisse-moi revoir une histoire que je t’ai déjà racontée. Jadis une phrase a hanté mes efforts pour démêler la pelote de mon caractère bizarre. Je te l’ai commenté plusieurs fois. Tu t’en souviens peut-être. « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent. » A l’origine, la phrase a été prononcée par un certain Lucien Léger, dit « l’Etrangleur », au moment de son procès d’assises. Deux ans avant, le 27 mai 1964 un garçon de onze ans, qui avait fugué de chez ses parents, avait été retrouvé, étouffé, dans un bois près de Paris.  Lucien Léger avait aussitôt revendiqué le crime, livré des détails pour authentifier sa responsabilité. Puis, pendant plus d’un mois il avait bombardé la presse de messages provocateurs, menaçant de commettre d’autres crimes si ses messages n’étaient pas publiés. Il avait acquis ainsi une immense célébrité. Lorsque la presse se lassa de lui, il aida la police à le découvrir et il passa aux aveux. Mais au moment du procès, il se proclamait innocent. Il connaissait l’assassin, un certain Monsieur Henri, mais il refusait absolument de le livrer. D’où son affirmation entortillée aux assises: « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent. » Cette phrase a résonné longuement en moi parce qu’elle décrit très bien ce que, petit garçon de six ou sept ans au Mexique, j’ai fait, peu avant ou peu après le moment où ma mère a fait son escapade à Acapulco et a écrit sa lettre.

Je me suis infligé une punition à moi-même. Oui, je me suis infligé une punition à moi-même ! J’ai écrit toute une page de lignes : Je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon etc… J’ai transformé la page en cocotte en papier et je l’ai laissée trainer sur mon bureau. Pourquoi ?  Sans doute que je voulais et je ne voulais pas en même temps qu’elle soit découverte : « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent. » Ma mère découvrit la cocotte, la déplia. Je refusai de lui dire qui m’avait prescrit ces lignes. Devant mon silence et mon entêtement, elle me gifla dans un massif d’hortensias, puis retourna à ses occupations. A mon souvenir, elle ne chercha pas d’avantage à savoir quelle autorité m’avait puni.

Ça aussi, je te l’ai déjà raconté. J’ai même imaginé à quoi aurait pu ressembler une fin heureuse de ce petit drame. Au lieu de me gifler dans un massif d’hortensias, ma mère devine qu’elle est elle-même la solution de l’énigme : elle est involontairement la prescriptrice de mes lignes puisqu’elle est à l’origine de la déréliction qui me culpabilise : celle de mon père.  Elle comprend que je n’ai rien fait de mal, contrairement aux lignes que j’ai écrites, qu’il faut me rassurer sur mon innocence, me consoler, m’expliquer qu’au fond ce n’est pas bien grave qu’elle trompe mon père, que ce sont les imperfections de l’existence qui provoquent cela, rien de plus, que je n’y suis pour rien de toutes façons, de sorte qu’il ne faut pas que je me fasse du souci, qu’il faut seulement que je grandisse sans me préoccuper de tout cela.

Cette fin pour moi heureuse que j’ai imaginé est fausse, je m’en rends compte maintenant. En fait, elle n’est ni heureuse, ni guérisseuse. Pour qu’elle le devienne, je dois changer de protagoniste. C’est mon petit papa qui vient, la cocotte en papier dans la main, et qui me parle et me console puisqu’il a choisi lui-même d’être à l’origine de la déréliction qui me culpabilise : la sienne. « Mais non, François, tu n’es pas un mauvais garçon. Tu n’as rien fait de mal. Ce qui se passe entre ta mère et moi, tu n’y es pour rien, absolument rien. D’ailleurs ce n’est pas si grave. Tu sais, les grandes personnes sont comme les enfants. Ils voudraient jouer ensemble, mais ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le jeu auquel ils voudraient jouer. Alors ils se disputent. C’est ce qui nous est arrivé, à ta mère et à moi. Mais je crois que maintenant nous avons trouvé un arrangement. Nous avons signé une sorte de paix. Oublie tout ce bruit et cette fureur.» Alors mon pauvre petit papa se tait. Il se dit, le reste, je ne peux pas te le dire parce que tu es encore un petit garçon, et que tu es mon fils. Ce reste, peut-être ne peut-il même pas se le dire à lui-même. Les pensées informulées et les sentiments muets de mon pauvre petit papa, je les déplie, je les imagine. Tu sais, Sonja voulait tout arrêter, s’en aller, divorcer.  Mais je lui ai dit que ce ne serait pas juste pour toi et pour ta sœur. Peut-être aussi je n’ai pas le courage de faire face aux cancanages d’une séparation, aux procédures judiciaires d’un divorce, ni envie de retourner à la solitude du célibataire qui doit organiser toute sa vie tout seul. Sonja aussi, je crois, manque de force. Elle n’a pas très envie d’aller gagner sa vie, d’élever ses enfants toute seule. Si jamais elle se trouvait un nouveau mari, elle a peur que son tempérament de coureuse ne la reprenne, et ça ferait à nouveau des dégâts. Elle est maline. Elle pense qu’elle ne retrouvera pas de sitôt une poire aussi bonne que moi. Bref, François, nous restons ensemble, mais j’abdique en tant qu’amant. En fait, c’est une abdication forcée. Elle en a marre de baiser avec moi. Peut-être que je m’y prends mal. Je n’en sais rien. Qu’elle aille courir à droite à gauche au gré de ses envies. Je lui laisse la bride sur le cou. D’autres lui fourniront des orgasmes. Je sais, c’est un drôle de choix que je fais là, une sorte de capitulation en rase campagne, de débâcle, une sorte de Juin 40, une forme légère de suicide. Me le pardonneras-tu ?

Je ne lui ai pas pardonné. Les enfants sont intransigeants. J’ai voué à mon père un mépris de fer : il n’était pas le héros qu’il aurait dû être. Mais j’ai gardé des traces de lui en moi. Je l’imite involontairement. Il me semble que c’est en souvenir de lui que je pratique une forme légère de suicide, une forme phantasmatique. Je nage indéfiniment vers le large, je saute d’une falaise en montagne, je me pends à une branche d’un grand arbre dans la forêt ou je m’enterre vivant après avoir creusé un grand trou. Sans doute, sur le moment, je me sens plus ou moins perclus de solitude, incompris, angoissé, terrifié, bref malheureux. Mais je ne suis pas sérieux. De toutes ces variations, je n’en exécute aucune. Ce sont des jeux, de simples « suicideries », à la manière où Proust pratiquait des « moribondages », sauf que lui jouait pour de vrai : il a échangé sa vie contre la beauté de son œuvre. 

Je viens d’inventer des paroles que mon père aurait pu me dire, ou plus exactement m’offrir en cadeau, s’il avait été suprêmement lucide et aimant, à la manière où Proust l’est par moments dans La Recherche.

Il me semble que ces paroles sont les seules vraies paroles, les seules bonnes paroles, les seules vraies bonnes paroles, je veux dire celles qui m’ont manqué toute ma vie, celles que, tout au début de mon travail, j’appelais de mes vœux sans le savoir, voici plus de quarante ans lorsque j’écrivis :

Dans un même élan, je rêve d’être un artiste et je n’ai rien à dire. L’aveu pourtant n’est pas compliqué : je rêve de me faire enculer. Ouvert, offert, désiré, pris, enfin utile et enfin nécessaire ! Seulement peut‑on ramper au pied de celui qui vous rejette : de grâce, mon père, enculez-moi ? A quoi bon cette extrémité organique ? Elle vous choque ? Déshabillez‑vous et tournez la page. Il n’est pas difficile de comprendre que le désir s’obscurcisse du cerveau et se coule dans les veines de celui qui a manqué de symboles, de gestes et de paroles.

Mais pas de chance, mon père ne peut pas. Mon père ne peut pas me pardonner pour la bonne et simple raison qu’il est impossible de pardonner à autrui le méfait que l’on a soi-même commis. Le suicide interminable et silencieux de mon père exécuté par ma mère, tel est donc le sens caché de ma vie, et son énigme résolu.

Son énigme résolu, mais trop tard. Je suis resté toute ma vie devant la porte de la vérité, de ma vérité, sans oser la franchir. Du fait que je n’ai pas osé, cette vérité est devenue ma loi : il n’est pas de loi dont l’application soit plus sévère que celle dont on ignore l’existence.

Tel est le sens, comme je le vois maintenant, des mésaventures affectives et sociales de ma vie intellectuelle. Il y a peu je me suis aperçu qu’elles sont comme condensées, illustrées et superbement illuminées par une parabole, ou un conte, comme tu voudras, de Kafka intitulé « Devant la Loi ». Il était satisfait de ce texte, l’un des rares qu’il ait fait publier. Comme une récompense pour toi de m’avoir lu et comme une épitaphe pour mes mésaventures, je recopie sa mystérieuse et sombre beauté :

« Devant la porte de la Loi, se tient un gardien. Un homme de la campagne se présente et demande à entrer dans la Loi. Mais le gardien dit que pour l’instant il ne peut pas le laisser entrer. L’homme réfléchit et lui demande s’il pourra entrer plus tard. « C’est possible», dit le gardien, « mais pas maintenant ». Le gardien s’efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l’homme se baisse pour regarder à l’intérieur. Le gardien s’en aperçoit, et se met à rire. « Si cela t’attire tant », dit-il, « essaie donc d’entrer malgré ma défense. Mais retiens ceci : je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. Devant chaque salle il y a un gardien, l’un plus puissant que l’autre. Même moi, je ne puis pas supporter le regard du troisième. » L’homme de la campagne ne s’attendait pas à de telles difficultés. La loi ne doit-elle pas être accessible à tous et toujours ? Mais maintenant qu’il regarde plus attentivement le gardien dans son manteau de fourrure, avec son nez pointu, sa barbe noire et mince de Tartare, il décide d’attendre quand même qu’on lui permette d’entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir près de la porte, un peu à l’écart. Là, il reste assis des jours, des années. Il fait de nombreuses tentatives pour être admis à l’intérieur, et fatigue le gardien avec ses prières. Parfois, le gardien fait subir à l’homme de petits interrogatoires, il le questionne sur sa patrie et sur beaucoup d’autres choses, mais ce sont là des questions posées sans chaleur à la manière des grands seigneurs, et pour finir il lui dit à chaque fois qu’il ne peut pas encore le laisser entrer. L’homme qui pour son voyage s’est équipé de beaucoup de choses, les emploie toutes, même celles qui ont le plus de valeur, afin de corrompre de gardien. Celui-ci accepte chacune d’entre elles, mais en disant : «J’accepte seulement afin que tu sois bien persuadé que tu n’as rien omis». Des années et des années durant, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens, et celui-ci lui semble être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Les premières années, il maudit sa malchance brutalement et à haute voix. Plus tard, se faisant vieux, il se borne à grommeler entre les dents. Il tombe en enfance et comme, à force d’examiner le gardien pendant des années, il a fini par connaître jusqu’aux puces de son col de fourrure, il prie les puces de lui venir en aide et de changer l’humeur du gardien. Enfin sa vue faiblit et il ne sait plus vraiment s’il fait plus sombre autour de lui ou si ce sont seulement ses yeux qui le trompent. Mais il reconnaît bien maintenant dans l’obscurité une glorieuse lueur qui jaillit de la porte de la Loi et qui ne s’éteint pas. À présent, il ne lui reste plus longtemps à vivre. Avant sa mort toutes les expériences qu’il a faites au long des années se rassemblent en une seule question qu’il n’a jusqu’alors jamais posée au gardien. Il lui fait signe, parce qu’il ne peut plus redresser son corps roidi. Le gardien de la porte doit se pencher bien bas, car la différence de taille s’est modifiée à l’entier désavantage de l’homme de la campagne. « Que veux tu donc encore savoir ? » demande le gardien. « Tu es insatiable. » « Tous les hommes sont attirés par la Loi », dit l’homme, « comment se fait-il que durant toutes ces années personne d’autre que moi n’ait demandé la permission d’entrer?» Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l’homme, lui rugit à l’oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte : « Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n’était faite que pour toi. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte.»


[i] Voir en particulier dans ce blogue, XIII Personne ne veut des cadeaux du père Noël, pourquoi ? IX Saint Lucide du Savoir

Je suis complètement napoléon

Octobre 2021

L’été est passé comme un éclair, emporté par les tourbillons de la vie de famille. Je n’ai pas eu le temps de t’écrire, et maintenant il y a plusieurs choses que j’ai envie de te raconter. Comme d’habitude, ce sont des « prises de conscience », autrement dit, pour rester simple, des choses dont je me suis rendu compte. Autrement dit encore, des sortes de bulles qui sont montées, je ne sais comment, des profondeurs de mon cerveau et qui ont éclaté à la surface de ma conscience. A sa surface ?  Drôle d’image… à vrai dire, je ne crois pas que ma conscience soit une surface, mais je ne sais pas comment la décrire mieux. Au moment d’éclater ces bulles m’ont procuré un bref et intense moment de bonheur. C’est pour cela que je les aime et les recherche.

Il y a des gens qui aperçoivent la Sainte Vierge. Moi, de temps en temps, j’aperçois, petite ou grande, une vérité nouvelle. Et, à la fin des fins, si je t’écris, c’est dans l’espoir de partager avec toi ces apparitions. Plus exactement, les brefs et intenses moments de bonheur qu’elles me procurent. Et plus exactement encore, dans l’espoir de provoquer chez toi de semblables moments de bonheur, légers et intenses. A sa façon, la vérité est une drogue. Mais pourquoi suis-je si prosélyte ? Pour ne plus me sentir seul, ou fou, ce qui, dans le cas présent, revient à peu près au même. Si j’aperçois une vérité nouvelle, belle et émouvante, simple et profonde, et que personne d’autre que moi ne la voit, c’est un peu comme si je me prenais pour Napoléon. Je me sens affreusement seul, seul à la tête d’une grande armée. Je vois des fantômes que personne ne voit.

Bon, le moment est venu de passer aux aveux : en fait, je ne fais pas semblant, je suis Napoléon, je suis même complètement Napoléon. Je veux dire par là qu’il y a quelque part à l’intérieur de mon crâne, un sentiment de légitimité indestructible. Ce sentiment échappe au temps et aux contretemps. Il se tient au-delà et en deçà de l’expérience. D’où provient-il ? Je ne sais pas. D’un don. Pour moi, aucun doute, c’est comme cela que je le vis. J’ai la vérité infuse, je suis en contact direct avec elle, comme un prophète l’est avec son dieu.  Moi, je sais reconnaître la vérité et les autres pas, ou si peu, ou beaucoup moins bien que moi, c’est certain. Moi, je sais reconnaître la part de vrai dans ce que les autres disent. Eux, ils croient vrai tout ce qu’ils disent. Ils ne voient pas l’erreur. Moi si. Je sens la vérité, je flaire l’erreur. J’ai un odorat très fin. Je ne fais pas exprès. C’est comme ça, c’est inné. Je n’y suis pour rien. Ce don, je ne le travaille absolument pas. Bien sûr, je travaille avant, pour me renseigner, me cultiver, pour donner du grain à moudre à mon don : il a besoin, pour s’exercer, de matières premières en abondance. Après, je travaille pour rendre agréables, faciles d’accès, transparentes les bulles, petites ou grandes, qu’il a fabriquées. Mais le don lui-même travaille tout seul, en silence, loin de moi, et peut-être ne travaille-t-il même pas, ou si peu. En tout cas, je perçois seulement ses cadeaux, ces bulles qui éclatent, ces moments brefs et intenses de bonheur, ces vérités petites ou grandes qui apparaissent. Du fait de ce don miraculeux, j’arrive à découvrir quel est le véritable sujet des mathématiques mieux que les mathématiciens ou les philosophes des mathématiques ; je comprends le Coran mieux que les spécialistes du Coran ; je comprends à quoi ressemblent les notions et concepts mieux que les philosophes, psychologues ou autres cognitivistes …etc. et finalement je comprends l’avenir de l’humanité mieux que tout le monde. Et pourtant personne ne m’écoute.

 C’est là que le bât blesse. Je suis doué pour tout comprendre, sauf comprendre pourquoi les autres ne voient pas que je comprends tout. Tel est le point aveugle, le punctum caecum de ma folie. Il y a là un mystère qui me plonge dans des abîmes de tristesse et de solitude.

Mais heureusement, toi, tu es là. Tu m’écoutes et tu me comprends. Tu accueilles mes vérités nouvelles avec joie et curiosité. Ton enthousiasme m’est précieux. Mais le plus important est que tu les vois. Pour toi elles existent, elles sont en chair et en os, ou en bois et en métal, en tout cas colorées, solides, pesantes. On peut s’y cogner. Pour les autres, elles ne sont que des fantômes presque aussi transparents que des vitres, à travers lesquels ils me regardent. De quoi tu parles ? me disent-ils distraitement. Ah oui, ces petits lambeaux de brume que la brise agite entre toi et moi, de la fumée de cigarette peut-être ?

Mais non. J’ai découvert des choses importantes. Je suis Napoléon. Complètement Napoléon. Ça ne se voit pas ? Non pas du tout. Et je retombe en solitude et en désespoir.

Comment faire pour comprendre ce que mon don est n’arrive pas à comprendre ? Tel est en somme le sujet de ma réflexion d’aujourd’hui. En fait, je crois qu’il y a plusieurs choses je n’arrive pas à comprendre. Je patauge dans plusieurs ignorances et erreurs.

D’abord, je souffre de fusion : j’aspire, sans m’en rendre compte, à l’indistinction du fœtus avec sa mère. L’autre c’est moi et moi c’est l’autre, telle est ma conception du monde. Inévitablement, une telle conception mène à la déception. Avoir pour idéal la fusion rend difficile et fragile. La moindre différence entre toi et moi m’est intolérable. A la moindre dissonance, tout s’effondre. Il ne reste que le  délaissement. De fait, ma vie intérieure est extrêmement solitaire faute d’être assez solide pour encaisser les imperfections de la vie ordinaire, entre isolation et fusion.

 Impossible de comprendre, en particulier, que les autres n’éprouvent pas la même émotion que moi devant la vérité que je leur présente et dont la simple et profonde beauté me bouleverse. Vous n’êtes pas émus ? Quoi, vous… ? Non ? Je viens de recevoir par derrière un coup de massue sur la tête. Je m’écroule, victime déjà consentante de me savoir depuis longtemps victime. Comme un pingouin maladroit sur terre retourne à son océan familier, je replonge dans la rancune, la solitude et le désespoir.

Cette fusion, impossible dans la réalité, a son envers, ou plutôt son endroit imaginaire et mégalomane. Avec les grands de ce monde, je parle d’égal à égal. Je suis eux et ils sont moi. Nous nous fréquentons, Einstein, Proust, de Gaulle, bien d’autres encore. Si le président de la République française avait l’idée de me recevoir, je pourrais lui donner de si bons conseils qu’il deviendrait un phare dans l’histoire de l’humanité, alors que pour l’instant, tout seul, il peut seulement espérer être réélu.

Je brille comme une étoile nouvelle et inconnue dans le ciel de la vérité. Je suis un clochard céleste et omniscient. On ne peut pas me louper. En clair : les grands savants d’aujourd’hui, qu’ils soient physiciens, historiens, mathématiciens ou autres, reconnaîtront au premier coup d’œil la valeur de mes découvertes, pour peu que je me donne le mal de les leur communiquer. J’en suis si convaincu que j’ai oublié que j’avais déjà essayé. En vain. Plusieurs déconvenues cuisantes ne m’ont rien appris, absolument rien. J’ai été de râteau en râteau. Mais aucune importance, je continue à y croire. Je le sais, de loin ils viendront s’incliner devant l’immense portée de mes trouvailles, tels des rois mages apportant hommages et cadeaux au petit Jésus dans sa crèche. Car eux, pauvres grands savants d’aujourd’hui, ont perdu beaucoup de temps et d’originalité à faire leur carrière. Ils ont été polis jusqu’à l’insignifiance par les contacts avec leurs aînés et leurs pairs. Aussi n’ont-ils réussi à fabriquer que des vérités minuscules, pâlichonnes et, en plus, à peine nouvelles. Tandis que moi, dans ma solitude, j’ai pu travailler beaucoup et longtemps. Je me suis accouplé tout nu avec la vérité sans souci du quand dira-t-on. Aussi m’a-t-elle donné des propositions d’une nouveauté, d’une simplicité, d’une force enthousiasmante. Entre les idées des pauvres grands savants et les miennes, il n’y a pas photo.

Telle est ma folie. Pendant les meilleures années de ma vie j’ai cru que j’étais un moine copiste. J’usais mes pauvres yeux à transcrire en langue courante la vérité afin que d’autres puissent enfin la lire. Il m’arrivait de me dire au moment de me mettre à ma table : « Je travaille à l’œuvre majeure du XX° siècle ». Je plaisantais, mais à moitié seulement. Plus tard, n’arrivant pas à mettre le mot « fin » à mon chef d’œuvre, je me suis dit, avec un peu d’amertume, d’incrédulité et de dérision, que je travaillais « à l’œuvre majeure du XXI° siècle ». Quand j’ai commencé ce long périple, j’ai pensé qu’il serait sans doute préférable d’écrire en anglais afin d’être plus facilement compris de l’humanité toute entière !   Tu vois de quelle hauteur je suis tombée dans ce puit de silence au fond duquel je me retrouve aujourd’hui, à mille mètres en dessous des radios, des télévisions, des grands savants, des grands éditeurs, des lecteurs qui devraient tous être admiratifs et respectueux de mes vérités étincelantes. Voilà la raison pour laquelle je me réveille le matin avec l’envie de pleurer, mais je n’y arrive pas. C’est pour mettre un terme à ces pleurnicheries que je te raconte tout cela. Tel est l’aspect léger et agréablement comique de ma folie. La prochaine fois, je te raconterais sa face sombre et mélancolique.

Ta lettre m’a sauvé!

Paris, le 22 juin 2021

Tu n’imagines pas le plaisir que tu m’as fait en m’écrivant. Vraiment, merci. Par moments, je me sens si terriblement seul que j’aimerais me dissiper comme une brume matinale sous l’effet du soleil, sans laisser de traces. Par moments, j’ai envie de pleurer, tellement je me sens faible, démuni, abandonné, trahi. Mais pleurer, je n’y arrive pas, je suis trop vieux pour ça.

Quelle complaisance ! m’as-tu écrit. Oui, quelle complaisance ! Secoue-toi ! Qui t’a abandonné ? Trahi ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Personne, ou presque, mon vieux, juste la vie comme elle va. Mais ça, tu ne veux pas le voir. Tu crois en ton malheur. Tu le pratiques .Donc, à tes yeux, non seulement il existe, mais il est légitime. Tu aimes aller chercher des circonstances, des explications dans ton enfance, dans ta petite enfance, et tu en trouve d’excellentes, belles, massives, astucieuses même. Tu les ranges sur une étagère comme des bibelots, des ouvrages savants. Mais ces circonstances, ces explications laissent le problème entier : aujourd’hui que se passe-t-il dans ta petite tête ? Pourquoi  c’est si triste que ça ? Aujourd’hui ? Par quelle magie ces anciens bibelots, tels des fantômes dans une maison hantée, dominent-ils ton âme à ce point ? Tu n’as pas vraiment d’explication.

Réfléchis un peu. Regarde-toi. Cherche à comprendre. Qui a le cœur au bord des larmes ? Qui a envie de pleurer ? Sans y arriver ? Qui s’apitoie sur lui-même ? Un enfant blotti au fond de toi ? Et qui regarde cet enfant être si malheureux, et lui confère une existence ? Une ombre ou des ombres que tu connais, que tu imagines, celle de ton père ? De ta mère ? De ta sœur jadis et naguère ? Ou l’ombre de toi-même, tout simplement, qui se dédouble et se regarde se regarder ?     

Tu es un petit théâtre à toi tout seul, avec trois ou quatre personnages, à commencer par celui d’un dieu sévère, inlassablement sévère : il juge et condamne les autres à l’insuffisance chronique, à la perte, aux erreurs, aux malfaçons, aux échecs. Mais il y a aussi les autres. Parmi les personnages qui te composent impossible de savoir lequel serait plus toi que les autres. Celui qui rate ? Celui qui tremble ? Celui qui souffre ? Celui qui voudrait pleurer ? Celui qui est tout apitoyé ? Celui qui a honte de sa propre faiblesse ? Celui qui essaie de la cacher ? Celui qui dissimule tout ça aux autres de peur de dégoûter, d’être méprisé, de passer pour un fou risible ?

Franchement, mon vieux, tu exagères, m’as-tu écrit, Secoue toi ! Quelle complaisance ! Oui, quelle complaisance ! Tu as ajouté : je te connais. En fait, tu crèves de trouille. Jette-toi à l’eau quand-même, ose  troquer ton enfer virtuel, solitaire, secret et glacé contre une réalité risible et ridicule : toi-même vu pas les autres ! Tu n’es pas si bête, tu les entends à demi-mot. Ah, le clown ! Ah, le bouffon ! Ce pauvre François, il mérite le pompon ! Toute sa vie, il a vécu dans du coton, choyé, privilégié, protégé de tout, à faire exactement ce qu’il avait envie de faire, essayer de comprendre le monde et se comprendre lui-même, et il trouve encore le moyen de pleurnicher, de demander qu’on s’apitoie sur son propre sort ? Tu les entends ? Ils ont raison. Tu as passé ta vie à te psychanalyser, et au bout du compte, tu es toujours aussi malheureux ! Il y a de quoi rire, non ?

Que faut-il conclure de ta longue vie de penseur auto-proclamé ? Qu’en tant que penseur pensant penser tu es complètement nul ? Que l’auto-analyse ça ne marche pas ? Que la psychanalyse en général ça ne marche pas ? Tous les trois en même temps, peut-être : la vérité doit être dans le dosage.

Au fond, peu importe l’explication. L’important est de constater que ça n’a pas marché. Plus précisément, l’important est que tu le dises à ceux dont l’opinion t’est chère : ça n’a pas marché, c’est comme ça.  Sans chercher la sympathie de personne, et surtout pas l’indulgence du dieu sévère, inlassablement sévère, qui te juge. Oublie-le, ne lui parle pas, renonce à l’attendrir. En un sens, il n’existe pas. Dis : c’est comme ça, et pas autrement. Après une vie de travail, j’ai seulement réussi à troquer de l’angoisse contre de la tristesse. Je reste là, en pleine vieillesse, le cœur au bord des larmes. C’est rigolo, non ? En tout cas, ce n’est pas sérieux.

Dis-le comme ça, ou dis-le autrement, mais dis-le. Personnellement, en plus, j’ajouterais que ta philosophie à la mord-moi-le-nœud, selon laquelle le bien et le mal, ça n’existe pas, ça n’a jamais existé et ça ne pourra jamais exister, elle ne marche pas. Tu as beau réduire le bien et le mal à une agitation neuronale entre tes deux oreilles, tu n’arrives pas à prendre cette agitation à la légère. Ou si tu préfères, cette proposition au sérieux. Au jour le jour, là où tu existes, entre tes deux oreilles, tu es persuadé que le monde est méchant, que le monde est cruel, qu’il ne te comprend pas. Parfois, par jeu, tu imagines que tu le quittes, juste pour le punir, pour bien lui montrer qu’il est coupable ! L’autre jour tu m’as dit : « Certains suicides sont faciles à comprendre, ils consistent à jeter le bébé avec l’eau du bain».  Peut-être. Toi, en plus, tu as envie de jeter le bébé, c’est-à-dire toi-même peut-être, à la figure des autres, pour qu’ils soient responsables de sa mort. Ce n’est pas joli, joli, tout ça.

En résumé, pour être tout à fait clair, dans ta vie, dans ta pratique, tu n’arrives pas à distinguer entre ton cerveau et le monde. Tu sais juste le faire sur le papier. Leur séparation reste de la pure théorie. C’est ça, être philosophe ? Être incapable de pratiquer sa théorie ?

Oui peut-être, te répondrais-je, c’est cela être philosophe : être incapable de pratiquer sa théorie ! Je plaisante, bien sûr. En fait, je reconnais qu’entre ma théorie et ma pratique, il y a un gouffre, un gouffre que j’aimerais franchir. Je souffre de ne pas savoir le faire. Mais je plaide les circonstances atténuantes.

Pratiquer – ou si tu préfères, vivre – l’irrémédiable relativité du bien et du mal, c’est un peu comme essayer de pratiquer la relativité générale ou la théorie des quanta. C’est nouveau et exotique et très difficile. Si lamentable praticien que je sois pour l’instant, je persiste et signe : toi et moi, nous devons essayer, recommencer, persévérer. Car l’irrémédiable relativité du bien et du mal est beaucoup plus vraie que nos faciles apparences quotidiennes. Donc nous n’avons pas d’autre choix, si nous aimons la vérité, si nous désirons pratiquer la réalité de notre condition, que d’essayer. Donc je continuerai.

P/S. La prochaine fois, essaie quand-même de m’écrire des choses moins personnelles et moins désagréables. Salut.    

Sortir de la préhistoire?

Voici que j’ai encore trahi ma parole. J’avais promis de t’écrire rapidement, et près de trois mois ce sont écoulés. Pardonne-moi. Je t’avais dit qu’Albert Einstein était du même avis que moi. Je voulais dire qu’il pense, lui aussi, que toute définition du bien et du mal est forcément subjective, locale, éphémère donc arbitraire. Bref, qu’elle ne peut que flotter en l’air au gré de la brise, telle une graine de pissenlit. Einstein le dit tout autrement, lui qui connaissait la philosophie allemande et admirait Spinoza :
« Il est évident qu’il n’existe aucun chemin qui conduise de la connaissance de ce qui est à celle de ce qui doit être. Il est impossible à partir d’une connaissance, aussi claire et parfaite soit-elle, de ce qui est, de déduire un but à nos aspirations humaines.» (Œuvres Choisies, Seuil, 1991, Tome5, p.165)
Autrement dit, de la réalité, qu’elle soit biologique, psychologique, sociale ou politique, de cette réalité donc, si parfaitement qu’on la connaisse, on ne peut et on ne pourra jamais tirer aucune définition du bien, et donc, à contrario, aucune définition du mal.
Tu me diras : Einstein n’est pas une autorité morale ou philosophique, c’est un savant. Tu as raison, mais je l’admire beaucoup, il est une autorité pour moi ! Dans le même élan, voici une citation tirée de « La Règle du jeu » de Jean Renoir :
« Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons. »
Une façon légère et affective de dire la même chose; et comme j’aime beaucoup Renoir…
Voici un troisième soutien, plus indirect celui-là. Pour te le montrer, il me faut faire un petit détour; encore un, me diras-tu. Sois patient.
Tu le sais, je me réveille tous les matins avec l’espoir et l’envie de sauver l’humanité. Comme je m’aperçois que l’humanité ne m’écoute pas, je sombre dans la solitude et la mélancolie. J’ai envie de pleurer, mais je n’y arrive pas.
Pourquoi l’humanité m’a-t-elle abandonnée ? Qu’ai-je donc fait de mal ? Pourquoi ne me reconnaît-elle pas ? Moi, son sauveur ? Pourquoi refuse-t-elle que je la comble ? Pourquoi n’emplie-t-elle pas mon âme du bonheur de l’avoir comblée ? Pourquoi ne s’empare-t-elle pas de mon arme ? L’arme de son salut ? Pourquoi? C’est tous les matins comme ça. Ridicule et étrange.
En fait, au cours de ma longue vie intellectuelle, j’ai fabriqué à l’intention de l’humanité plusieurs armes différentes afin de l’aider à vaincre. Vaincre quoi? Le malheur, l’ignorance, le malheur qui résulte de l’ignorance…enfin, tu vois! Mais comme tu sais, mon arme favorite ces derniers temps, celle que je juge la plus puissante, celle que je lui tends avec le plus de conviction pour qu’elle assure son salut, est cette impossibilité de fonder le bien et le mal dont je te bassine les oreilles.
Comment l’humanité aurait-elle pu t’abandonner me diras-tu ? Elle ne sait même pas que tu existes, pauvre cloche ! Tu as passé ta vie à te cacher.

Tu trouves mes lamentations incongrues ? Tu as raison. Mais je ne suis pas complètement fou. Juste un peu. J’ai une petite idée d’où ça vient, toute cette mélancolie métaphysique.
D’abord mon cerveau confond l’humanité et ma mère, ma mère et l’humanité : l’une se superpose à l’autre sans je m’en rende bien compte, comme deux images d’une même personne. C’est elle, l’indistincte, la merveilleuse et l’horrible lumanitémamère, que je voudrais combler avec mon arme favorite. C’est elle, l’indistincte, qui m’a trahi, abandonné.
Mon cerveau confond aussi moi et l’humanité. L’humanité, la vraie, celle qui existe là-bas en dehors, c’est-à-dire en pratique quelques amis et lecteurs, mon cerveau croit qu’ils sont comme moi ou peu s’en faut,, par manque d’imagination. Or, en fait, je suis assez bizarre, assez rare, du fait de l’histoire familiale particulière qui m’a formé. Je récuse toutes les autorités, tous les pères existants au nom de celui qui n’existe pas, mais qui devrait exister : le mien, que j’ai tué par mégarde, négligence et faiblesse, du moins l’ai-je cru. De ce fait, je suis violemment athée tout en me souciant énormément de dieu. Je cherche à le localiser. Je rêve de découvrir la vérité de toutes les vérités. Je cherché l’éternité partout, je la trouve nulle part. Du coup, j’aime à me dire que l’univers tout entier est aussi mortel que moi, comme si la reconnaissance de son côté éphémère allait enfin me permettre de poser pied, de goûter à la véritable saveur de l’existence. Pour tuer tous les pères et l’éternité avec, pour leur trouver un substitut qui existe indubitablement, je me passionne pour les millions d’années qu’il nous reste à vivre.
Or l’humanité, en pratique mes quelques amis et lecteurs, ne sont pas du tout comme moi : ils restent étrangers à mes soucis historico-métaphysiques. Ils ont d’autres chats à fouetter, à soigner. Mais comme je crois tout ce que me dit mon cerveau, que je prends ses opinions pour la réalité, et qu’il me dit que mes amis et lecteurs me ressemblent, je suis tout surpris de leur indifférence, et je la ressens comme une injustice et une trahison. Au lieu d’en vouloir à mon cerveau, je leur en veux à eux. Pourquoi m’abandonnent-ils ? Je glisse dans la solitude et la mélancolie. Quand-même, n’exagérons pas. Il m’arrive de tenir ma souffrance à l’écart, de prendre mes distances avec mon cerveau. Le pauvre, il manque de distinctions, je veux dire de capacité à distinguer entre moi et les autres, il a la fragilité affective du fœtus devenu nourrisson, et devenu nourrisson malgré lui, le pauvre. Ce n’était pas son choix. Il ne connaît que deux états, la fusion merveilleuse avec le monde, avec les autres, et la solitude affreuse, désemparée, sans fond. Il passe directement de l’un à l’autre. Quand j’arrive à prendre conscience de sa façon de fonctionner, à comprendre que les autres ne sont pas comme moi, je leur pardonne presque. Je leur trouve des excuses. Bref, j’ai des éclairs de lucidité.

D’ailleurs, une fois dissipé tout ce pathos, la situation devient assez simple. Pour que ma bien aimée impossibilité de fonder le Bien et le Mal devienne une arme puissante, une arme merveilleuse, encore faut-il avoir aperçu l’ennemi monstrueux dont elle permet de se débarrasser, encore faut-il avoir été terrifié par le monstre lui-même. Or, à l’heure actuelle, il est à peine visible à l’œil nu, un petit point perdu à l’horizon. Permets-moi de te le décrire à nouveau, même si je t’en ai déjà parlé. Il est composé de quatre faits.
– Nous avons encore des centaines de millions d’années à vivre sur cette planète, et uniquement sur cette planète, il n’y a pas de planète de rechange, aucune possibilité de voyager en groupe au-delà du système solaire.
– Nous sommes de plus en plus nombreux et de plus en plus puissants technologiquement. Donc de plus en plus capables de ruiner cette petite planète par myopie temporelle, négligence, égoïsme et autres formes de bêtise presque innocente à force d’être ordinaire.
– Pour échapper à ce désastre stupide, il faudra tôt ou tard nous résigner à user du seul et unique remède évident: une forme ou autre de gouvernement mondial, capable d’imposer, par la force s’il le faut, aux États-nations, aux grandes compagnies internationales, à chacun d’entre nous, un peu de bon sens, des vues et des projets à très long terme, de l’altruisme, du respect pour les générations futures, appelle cela comme tu veux, enfin de quoi rester agréablement en vie pendant des millions d’années.
– Or ce gouvernement mondial, en même temps qu’instrument indispensable à de notre survie, sera forcément un cauchemar, un cauchemar totalitaire, une horreur absolue tant que nous conserverons nos façons actuelles de considérer le bien et le mal.
Du moins, c’est ce que je pense. Mais je ne suis pas le seul. Ici intervient mon troisième soutien : Hannah Arendt. Oui, dit-elle, François a mille fois raison. Moi qui ai dû fuir le totalitarisme au péril de ma vie, qui l’ai étudié pour mieux le combattre, qui ai épousé Heinrich Blücher, un ancien spartakiste, admiré Rosa Luxembourg, les conseils ouvriers, la révolution hongroise de 1957 et Karl Jaspers, moi qui croit en l’unité de l’esprit humain, en l’unité de la culture humaine, en la possibilité de son progrès, je suis profondément convaincue qu’un gouvernement mondial sera une horreur absolue. Voici comment j’ai exprimé cette idée en 1957 :
« Peu importe le forme que pourrait prendre un gouvernement du monde doté d’un pouvoir centralisé s’exerçant sur tout le globe, la notion même d’une force souveraine dirigeant la terre entière, détenant le monopole de tous les moyens de violence, sans vérification ni contrôle des autres pouvoirs souverains, n’est pas seulement un sinistre cauchemar de tyrannie, ce serait la fin de toute vie politique telle que nous la connaissons. Les concepts politiques sont fondés sur la pluralité, la diversité et les limitations réciproques. Un citoyen est par définition un citoyen parmi des citoyens d’un pays parmi des pays. Ses droits et ses devoirs doivent être limités, non seulement par ceux de ses concitoyens mais aussi par les frontières d’un territoire. La philosophie peut se représenter la terre comme la patrie de l’humanité et d’une seule loi non écrite éternelle et valable pour tous. La politique a affaire aux hommes, ressortissants de nombreux pays et héritiers de nombreux passés; ses loi sont les clôtures positivement établies qui enferment, protègent et limitent l’espace dans lequel la liberté n’est pas un concept mais une réalité politique vivante. L’établissement d’un ordre mondial souverain, loin d’être la condition préalable d’une citoyenneté mondiale, serait la fin de toute citoyenneté. Ce ne serait pas l’apogée de la politique mondiale mais très exactement sa fin.»(Vies Politiques, Tel, Gallimard, 2019, p.94)
Et Hannah Arendt ajoute : « J’ai écrit cela à un moment où la fragilité et la petitesse de notre planète n’était pas encore bien apparente. À ce moment-là, un gouvernement unique de la Terre apparaissait seulement comme une fin possible et lointaine vers laquelle la civilisation était libre de se diriger, une fin que chacun pouvait juger admirable, souhaitable ou détestable. Un gouvernement unique de la planète n’était nullement devenu un des instruments indispensables à notre survie.
Un peu plus tard, lors du procès d’Eichmann, j’ai mis en lumière la banalité du mal en politique. C’était un pas de plus dans la bonne direction, et assez culotté pour l’époque. Mais, je dois l’avouer, jamais je n’ai osé, comme l’a fait François, aller au bout du chemin de la désacralisation du bien et du mal. Même aujourd’hui, je suis intimidée devant l’ampleur des conséquences qu’elle entraîne. Pourtant, il faut y aller. Cette impossibilité de définir ce qui est bien et ce qui est mal de façon définitive et objective est le fait, l’évidence, l’idée, l’instrument indispensable (peu importe la dénomination) qui seul permettra de sauver la dignité de la politique, de la citoyenneté et même de la condition humaine.
D’ailleurs, François a fini par me convaincre que dans le domaine idéologies, des religions, des idées, des concepts…etc., nous vivions encore dans une sorte de préhistoire aveugle, passionnelle et brumeuse. Nous manquons de prises de conscience, d’intelligence. Je crois qu’il a raison : c’est seulement à partir du moment où l’humanité aura reconnu cette impossibilité de fonder le bien et le mal qu’elle pourra espérer devenir le sujet conscient et créateur de sa propre histoire, qu’elle pourra accéder au règne plein et entier de la raison. En tout cas, cette prise de conscience aura rendu inoffensif le terrible Léviathan dont nous avons besoin : un gouvernement mondial. »
Bon, je l’avoue, il a fallu que j’insiste beaucoup pour que Hannah Arendt écrive cela. Mais, après beaucoup d’hésitations, elle l’a fait, et quand elle a eu fini, elle m’a dit, « Tu sais, tu as bien fait d’insister. Moi qui n’ai pas eu d’enfant, je suis très heureuse d’être devenue une bonne mère pour toi. »
Tu vois, enfin j’en ai trouvé une! Il ne faut pas désespérer ! Salut.

Un dragon paradoxal

Lundi 8 février 2021

Tu sais, la lucidité est une longue patience. Toute ma vie j’ai voulu « conquérir des terres nouvelles à la conscience ». Selon mon idéal, j’ai été, je suis encore  St. Georges terrassant le dragon. Quel dragon ? Celui de l’ignorance. Quelle ignorance ? Pas n’importe laquelle. Pas le simple manque de connaissance, neutre et sans saveur, comme ne pas lire le latin ou le grec, ne pas savoir l’histoire de la III° République, ne pas connaître l’origine de la vie sur Terre.

Non, j’ai chassé une ignorance plus virulente, plus dangereuse, une ignorance malfaisante : celle qui mène à l’échec et à la mort. Tuer l’ignorance qui tue : tel fut mon métier imaginaire. A force, j’ai aligné les cadavres de six ou sept dragons. Hélas ! pour l’heure, sous le regard des autres, ces dragons ressemblent plutôt à des souris desséchées, ratatinées, crevées. A mettre à la poubelle. Tu aurais pu, quand-même, t’occuper d’autre chose, non ?

Bon, pourquoi je te raconte tout cela ? Pour que tu me plaignes sans doute. Mais aussi parce que je viens de me rendre compte que l’un de mes dragons est un dragon paradoxal : celui de la conscience.

Toute ma vie, t’ai-je dit, j’ai désiré conquérir des terres nouvelles à la conscience. De temps à autre, j’ai eu le sentiment de réussir. Par exemple, j’ai dévoilé, ou j’ai cru dévoiler, comme tu préfères, la place exemplaire et centrale de la Shoah au sein de notre civilisation européenne moderne, les propriétés naturelles – donc impossibles à modifier – de nos notions et concepts. Mais mon dragon préféré, celui que j’ai chassé depuis ma jeunesse, est la conscience elle-même. Plus exactement, l’ignorance (dangereuse pour elle) dans laquelle la conscience est d’elle-même. La conscience ne sait pas qui elle est. J’ai passé beaucoup de temps, beaucoup d’énergie, à lui faire la leçon. En pratique, je lui ai arraché des terres anciennes qu’elle croyait siennes et qui ne lui appartenaient absolument pas. Conquérir des terres nouvelles à la conscience a donc consisté, en fait, à réduire drastiquement son empire ! C’est en cela qu’elle est un dragon paradoxal.

Tu vas encore me dire : arrête de compliquer, de faire le bel esprit. Tu as raison. Voici trois autres façons plus simples de dire la même chose.

  • – Dans le domaine de l’intelligence humaine la conscience est l’exception, l’inconscient la règle.
  • – La conscience humaine croit qu’elle habite le monde (ou si tu préfères, la réalité), mais en fait elle habite son cerveau.
  • – Son cerveau fabrique pour elle le monde (ou la réalité si tu préfères), mais la conscience ignore presque tout de ses processus de fabrication.

Donc croire que le Bien et le Mal existent là-bas en dehors, de façon indépendante, sérieuse et objective, comme nous le faisons tous, n’est qu’un cas particulier, une variante d’une erreur beaucoup plus générale. Bien que notre conscience n’en sache rien, son cerveau produit aussi des tables et des chaises, l’être et le néant, les montagnes et les fleurs, les pantalons et les chaussettes. Il y a bien longtemps, voici comment j’ai essayé de représenter cette idée :

Par-delà une apparente diversité, entre une paire de pantoufles et la théorie de la relativité générale, il y a la même identité profonde qu’entre un organisme unicellulaire et animal évolué : ils appartiennent tous deux à cette classe très particulière, complexe et rare dans l’univers : les vivants.

J’entendais par-là, que chacune à leur façon, la notion de pantoufles et la théorie de la relativité étaient des libres créations de l’esprit humain, des théories. Sans doute j’aggrave mon cas à tes yeux. J’empile un paradoxe sur l’autre. Pour me faire pardonner, sache que je suis en bonne compagnie. Je suis en train de démarquer ce cher Albert Einstein, pour lequel j’ai la plus grande dévotion. Je te raconterai cela la prochaine fois.

À toi, l’ami incomparable ! – le 4 février 2021

Voici mon idée. C’est une solution à un problème. Tu le connais déjà, mais laisse-moi le poser à neuf.  D’un côté il me paraît banal et évident d’affirmer qu’il est impossible de définir ce qui est bien et ce qui est mal autrement que de façon purement locale, subjective, arbitraire et éphémère.

Cette proposition me paraît même aujourd’hui tellement évidente, tellement banale que j’en ai presque honte. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte, et de te faire perdre ton temps, à toi qui me lis.

Mais d’un autre côté, dehors c’est l’inverse. Personne à ma connaissance, même parmi les philosophes, ceux du passé comme ceux du présent, n’a jamais reconnu ni n’est prêt à reconnaître aujourd’hui cet état de fait; du moins à le reconnaître avec assez de force et de clarté pour en tirer les conséquences. Personne, n’est prêt à dire : « Bon, c’est vrai, avouons-le enfin, nous sommes tout à fait incapables de définir ce qui est bien et ce qui est mal autrement que de façon purement arbitraire, transitoire et subjective. Partons de cette évidence, si déplorable qu’elle nous paraisse au premier abord, comme Descartes est parti du « cogito, ergo sum » et à partir de là voyons ce que nous pouvons faire, ce que nous allons faire et comment nous allons le faire. »

 Personne. Silence. Pourquoi ce déni ? La première réponse qui me vient à l’esprit est que je suis un penseur très courageux en avance sur son temps. Il suffit d’attendre pour que la vérité éclate, et en attendant, je vais me couler un bain de jouvence narcissique ! Un peu solitaire, sans doute, mais tant pis.

Je t’entends déjà me dire que je me prends encore pour un génie, et tu n’as pas tort, mais pas au point de trouver cette réponse bonne.

Ma deuxième réponse est un peu meilleure. Nous n’avons pas envie d’avoir un inconscient. Mais alors pas du tout. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Surtout pas ce truc là ! Ça nous agace, ça nous dégoûte, ça nous humilie. Quoi, mon cerveau déciderait à ma place ? Il ne manquerait plus que cela ? Et quand je dis mon cerveau, je veux dire tout ce qui est inscrit dedans : mon passé, mon éducation, mon époque, mon milieu, ma culture, ma langue, ma petite enfance oubliée…… tout ce qui bouillonne dedans : mes passions ambition, jalousie, peur, admiration, haine, désir… ? Tout ce monde-là déciderait pour moi ? Dans mon dos, sans me prévenir ? Et moi, pauvre pomme, je me contenterais de trouver évident, naturel, incontestable toute la petite cuisine qu’ils ont concocté entre eux, sans me tenir au courant de rien ? J’ai l’air de quoi ? D’un gogo ! En tout cas d’une marionnette.

Telle est mon idée un tout petit peu neuve. Nous avons absolument besoin de croire que le Bien et le Mal existent, incontestables et objectifs, parce que nous ne voulons pas apparaître à nos propres yeux comme de pauvres marionnettes dont les ficelles sont tirées à notre insu par notre propre cerveau. Je crois en l’existence du Bien et du Mal, dit la conscience, et je continuerai dans le siècle des siècles, pour protéger ma prééminence.  Ainsi soit-il. En fait, il me semble notre conscience entretient de très mauvais rapports avec son propre cerveau. Elle ne comprend rien à son propre rôle, à sa propre place dans le cerveau. Elle se prend pour ce qu’elle n’est pas. Elle rêve, elle fantasme. Si nous lui expliquions un peu mieux, les choses pourraient s’arranger. Je te raconterai cela une prochaine fois.

À toi, l’ami incomparable ! – 28 janvier 2021

Tu n’imagines le plaisir que j’ai à t’écrire ! Finis les atermoiements. Avec toi, je peux parler librement. Dire ce que je pense, comme je le pense. J’ai passé ma vie à écrire laborieusement chaque ligne, car je croyais en la pensée magique, ou plus exactement en l’écriture magique.

J’entends quoi par là ? J’étais convaincu que si je me donnais assez de peine pour assembler mes mots, j’arriverais à te persuader, toi, mon lecteur et mon frère, ou toi, ma lectrice et ma sœur, de la véracité de mes propos. Plus exactement, j’arriverais à faire pénétrer la vérité en toi, la vérité avec un grand V, celle qui sort du puits, belle, nue, fraiche, jeune et si émouvante, celle qui, comme une eau claire, coule d’une jarre dans un tableau d’Ingres, la Source.

Cette eau claire, cette vérité, voilà ce que j’espérais partager avec toi, et plus exactement, et surtout, par-dessus tout, l’émotion qu’elle fait naître en moi : un désir déjà heureux d’être satisfait, une euphorie, une ivresse légère qui provient de ce que la représentation que l’on vient de se fabriquer du monde se confond enfin avec le monde lui-même, ou plus exactement avec la perception que l’on en avait. On vient de réparer le monde, en quelque sorte. Tout est plus simple. Ce bonheur-là, je renonce à le partager, sauf avec toi.

Mais me diras-tu, à qui parles-tu alors ? Je suis qui, moi ? J’existe ou je n’existe pas ? Tu renonces ou tu ne renonces pas ?  Tu es complètement fou !

 Non, pas tout à fait. Il y a toi et toi. Si je te parle à toi, et non aux autres, c’est que nous nous comprenons à demi-mot. Et même au dixième de mot. Je veux dire que toi, tu as déjà fait presque le même chemin que moi, de sorte que pour tu me comprennes, il suffit que j’ajoute, en une phrase, la goutte qui fait déborder le vase, et non que je décrive le vase tout entier.

Par exemple, si je te dis que le Bien et le Mal n’existent pas, bien que nous passions nos journées à prendre des décisions petites et des grandes qu’inlassablement nous jugeons bonnes ou mauvaises, tu ne penses pas que je fais le bel esprit, ou que je cherche le paradoxe. Non, tu penses : évite-moi les truismes ! Si tu as une idée un tout petit peu neuve, accouche, au lieu de me faire perdre mon temps.

Et bien, justement, j’ai une idée un tout petit neuve, je te la raconterai dès que je peux. À plus.

X. Une religion bien à nous, les Modernes

Lectrice bienveillante et bienveillant lecteur, vous dont le regard me suit par-dessus mon épaule, je vous dois bon nombre des idées qui me sont venues.  Elles jaillissent des efforts de clarification que vous m’imposez. Ces compréhensions nouvelles, je ne les attends pas. Elles me sont tombent dessus. Parfois elles m’ont fait très peur.

Ainsi je me souviens, la première fois où je me suis dit, au fond, si je suis tout à fait honnête avec moi-même, si je vais au bout de toutes mes connaissances et de tous mes raisonnements, je ne trouve aucun moyen sérieux, fiable pour distinguer le bien du mal. Aucun.

Alors, un gouffre s’est ouvert devant moi. J’allais glisser, sombrer. Impossible de rester tout nu, à grelotter dans l’air glacé, sans le moindre bien ni le moindre mal, c’est à dire sans savoir que faire. Chatouiller ? Torturer ? Fais ce qui te plaît !  Assassine, pardonne, extermine, suis ton inspiration ! Quelle horreur !

Aucun moyen de distinguer le bien du mal ? Alors là, me direz-vous, vous fanfaronnez ! Vous faites l’intellectuel ! Vous compliquez inutilement les choses simples. Votre désarroi, je n’y crois pas une seconde. Vous auriez pu, au moins, vous souvenir de l’adage : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ». Il suffit, bien souvent, à distinguer le bien du mal. Ne cherchez pas à m’embrouiller avec vos finasseries !

Vous avez raison. L’adage est plein de bon sens. Il est même tout à fait profond. On  pourrait l’appeler la règle élémentaire de la vie en société, ou encore le principe de réciprocité. Il a été reconnu un peu partout dans les sagesses, les philosophies, les religions. Il a été appelé la règle d’or. Dans le Nouveau Testament il apparaît sous une forme généreuse et entreprenante : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la loi et les prophètes. » (Mathieu, 7,12). Il figure dans la déclaration des Droits de l’Homme de 1789 sous une forme indirecte et négative : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. » Quoique rustique, ce principe de réciprocité permet de séparer, en première approximation, le bien du mal, d’orienter nos actions en société. Il a pourtant des limites évidentes, dont George Bernard Shaw s’est moqué en déclarant : « Ne faites pas aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent. Il se peut que leurs goûts ne soient pas les mêmes. » Plus sérieusement, il faudrait ajouter : « Il se peut que leurs mœurs, leur morale, leur civilisation ne soient pas les mêmes. »

Ce moment de désarroi que je viens d’évoquer n’est pas survenu au moment où j’essayais de m’orienter dans le dédale de ma société, au jour le jour. Là, comme tout le monde, je me débrouille : je ne manque pas de préjugés. Je cherchais une définition générale, objective, qui vous permette, vous, moi et n’importe qui d’autre, de distinguer le bien du mal dans le siècle des siècles. Et bien sûr, après un instant de réflexion, je me suis rendu compte à quel point cette ambition était absurde, irréaliste, et même tout à fait ridicule.

Peut-être, me direz-vous, sur le moment avez-vous eu le vertige, mais vous prenez vos petites pensées trop au sérieux. Excusez-moi d’être désagréable, vous veniez de découvrir l’eau tiède ! S’il existait une bonne définition du Bien et du Mal, tout à fait solide, quelque part sur la Terre, ça se saurait. On s’en servirait, elle se serait répandue, comme tous les bons outils, les kalachnikovs, les ordinateurs…etc.

Vous avez encore raison. Au fond, si je vous écris depuis tant de pages, c’est juste dans l’espoir de provoquer dans votre esprit un glissement très léger, mais lourd de conséquences heureuses. Lequel ?

Supposons qu’on puisse représenter notre façon habituelle de penser, à nous autres Modernes tardifs, de la façon suivante – façon que je vous prête par défaut, faute de vous connaître mieux :

C’est vrai que, si j’y réfléchis, il n’y a pas, et aujourd’hui moins qu’hier, de définitions solides du Bien et du Mal… mais rien n’empêche qu’il pourrait y en avoir, et rien n’empêche, en attendant, de faire comme d’habitude, de faire comme si elles existaient quelque part et, en discutant, d’essayer de s’en approcher. Dans la vie de tous les jours comme dans la vie de l’esprit, s’en rapprocher, pouvoir s’en rapprocher, c’est le plus important. La direction suffit, arriver à un but définitif est sans doute vanité d’intellectuel.

Et moi j’essaie de vous convaincre de remplacer cette idée par la suivante :

Il n’existe pas, et il ne pourra jamais exister aucune définition solide, durable, générale du Bien et du Mal. Cette impossibilité est l’évidence fondatrice à partir de laquelle il faut désormais partir pour construire toute morale et toute politique. Contrairement à l’intuition, les conséquences de cette impossibilité sont heureuses et constructives.

Mais, me répondrez-vous, vous vous contredisez vous-mêmes ! Comment faites-vous pour dire qu’elles sont heureuses et constructives, ces conséquences, sinon en vous appuyant sur une définition du bien et du mal ? Une définition que vous estimez bonne pour vous, mais bonne aussi pour moi, puisque vous me la proposez, donc potentiellement universelle ? Il vous est donc possible de définir du bien et du mal juste après avoir affirmé l’impossibilité de définir le bien et le mal ? Vous êtes absurde et ridicule !

Pas du tout, vous répondrai-je. Sans doute je viens de reconnaître l’impossibilité de définir le bien et le mal de façon universelle, objective, …etc. mais, maintenant que je l’ai fait, je reste tout à fait libre de continuer à vous proposer ma définition personnelle du bien et du mal. La seule obligation nouvelle que j’ai contracté vis-à-vis de vous, si je ne veux pas sombrer dans l’incohérence, est d’aller chercher au fond de mon âme et au fond de l’âme de ma tribu, de ma civilisation, les sources, les origines, les fondements de mes définitions, ou si vous préférez, les postulats implicites, méconnus ou inconnus sur lesquelles elles reposent; d’aller les chercher, de les trouver et de vous les montrer, ce qui suppose un gros effort de réflexion : telle est la nouveauté du travail qui nous attend.

Donc je viens d’écrire que les conséquences de cette impossibilité de fonder le bien et le mal sont heureuses et constructives. Et cela, je peux toujours l’affirmer. Mais maintenant, du fait que j’ai reconnu l’impossibilité de leur fondation universelle, autrement dit de la fondation universelle de la morale et de la politique, j’ai contracté vis-à-vis de vous une obligation nouvelle : vous dire très explicitement pour qui, quoi, où et comment ces conséquences pourraient être heureuses et constructives. C’est-à-dire, dans le langage de tous les jours, de quel point de vue je me place pour dire qu’elles pourraient l’être. 

Je dois préciser qu’elles seront heureuses pour vous, si et seulement si vous n’avez pas une passion pour la violence et la guerre; qu’elles seront constructives, si et seulement si vous prenez comme point de vue l’avenir de l’espèce humaine sur la Terre, ce que j’ai fait implicitement au moment où j’écrivais la phrase.

Mais qui vous empêche d’aimer la guerre et la violence ? Ni moi, ni personne, ni le soleil, ni la lune. Qui vous oblige à vous soucier de l’avenir de l’espèce humaine sur la Terre ? Ni moi, ni les fourmis, ni les bactéries qui s’accommoderont très bien de notre décadence et de la disparition de beaucoup des espèces que nous sommes en train d’éliminer.

Mais si, comme moi, vous avez la passion des problèmes qui vous dépassent, dont les réponses sont difficiles ou inconnues, comme la raison d’être de l’univers, l’origine de la vie, la nature des mathématiques, alors je voudrais, pour conclure provisoirement ces réflexions, développer une idée que j’ai déjà effleurée.

Si nous autres membres de la tribu des Modernes tardifs parvenons un jour à considérer l’impossibilité de définir le Bien et le Mal comme une évidence, comme un truisme aussi définitivement acquis que la rondeur de la Terre, comme une vérité assez banale pour être enseignée et commentée dès l’école secondaire, nous en tirerons deux avantages.

Le premier avantage, je l’ai déjà raconté. Mais je ne résiste pas à la tentation de le récrire une nouvelle fois,  dans l’espoir d’être plus simple, plus clair :

Désormais, nous autres homo sapiens sommes si nombreux et nous avons des outils si puissants que pour continuer à vivre agréablement sur cette planète, devenue petite et fragile, pendant les millions d’années que nous avons devant nous, il nous faut l’entretenir et la préserver comme un jardinier cultive son potager. Un tel jardinier ne peut être qu’une forme ou une autre de gouvernement unique, de gouvernement mondial, capable, si nécessaire, d’imposer ses sages décisions par la force à toutes les nations. Or envisager seulement un tel gouvernement mondial, qui aurait, en dernier recours, le monopole de la force légitime, et auquel aucune nation, aucun  individu ne pourrait échapper en fin de compte,  est déjà un cauchemar, un cauchemar totalitaire.

Pourquoi ? Parce que nos âmes de Modernes, tardifs ou pas, entretiennent avec toutes les transcendances, comme Dieu, Allah, l’Histoire, la Révolution, la Liberté, la Nation, l’Homme, etc… des rapports violents et amoureux : nous aimons les nôtres, nous haïssons celles des autres; et pour défendre les nôtres, nous croyons inévitable et finalement légitime de recourir à la violence, même lorsque ces transcendances nous l’interdisent explicitement.

Or il me semble que les rapports entre violence légitime et transcendance sont réversibles : celui qui a le monopole de la violence légitime a, en fait, le monopole de la transcendance, et qui a le monopole de la transcendance a, en fait, le monopole de la violence légitime. Un gouvernement mondial, du fait qu’il aurait le monopole de la violence légitime, aurait le monopole de la transcendance : il serait à lui-même sa propre transcendance. Autrement dit, de par sa seule situation, avec nos mentalités actuelles, il serait déjà totalitaire, de sorte qu’il ne manquerait pas de le devenir en fait. La seule façon d’échapper à cette difficulté est de changer en profondeur nos façons de penser, plus précisément de reconnaître explicitement et définitivement l’inexistence de toutes les transcendances, comme nous avons reconnu la mort des dieux anthropomorphes.  Une telle renonciation ne sera, en fait, qu’une autre façon de reconnaître l’inexistence du Bien et du Mal. Elle m’a suggéré une nouvelle mouture de la règle d’or :

Les moyens justifient les fins.

Donc en résumé, si et seulement si nous avons pour ambition de cultiver notre jardin terrestre de façon à pouvoir y vivre agréablement encore quelques millions d’années, il est politiquement indispensable de reconnaître urbi et orbi l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal.

J’en viens au deuxième avantage : mieux comprendre la place que nous autres Modernes, tardifs ou pas, occupons dans la suite des civilisations.

Imaginons un instant que nous ayons réussi à exiler définitivement le Bien et le Mal sur l’Olympe des divers dieux à la retraite, là où paressent et s’amusent tous ceux qui jadis ont gouverné nos esprits, comme Uitzilopochtli, Zeus, Odin ou Osiris. Imaginons que nous ayons réussi à admettre que du point de vue de l’univers, de la galaxie, des termites ou des fourmis, nos chères institutions, rites, valeurs et croyances de Modernes ne sont ni meilleures ni pires ni mieux fondées que celles que nous trouvons extravagantes et cruelles, comme celles qui ont amené Aztèques et Nazis à pratiquer le sacrifice de masse d’innocents. Imaginons enfin et surtout que, dans un effort intellectuel suprême, nous ayons tiré les conséquences de toutes ces évidences.

Pris de scrupules, nous nous sommes précipités au commissariat général des idées politiques, morales et philosophiques et nous sommes passés aux aveux. Voici notre déclaration. Nous autres, soussignés rationalistes et athées, enfants des Lumières, adeptes du doute scientifique, fine pointe de l’intelligence humaine, de la modernité et de la raison en général, reconnaissons avoir menti de façon répétée et durable. Contrairement à nos affirmations, nous avons une religion. Nous avons un ensemble de croyances et de pratiques dépourvues de fondement qui règlent nos vies.

C’est par pur snobisme, afin d’asseoir de façon indirecte et masquée notre supériorité intellectuelle que nous avons pratiqué la dénégation répétée. Voici le raisonnement caché qui sous-tendait le mensonge. Selon l’image que nous nous avons de nous-mêmes, chez nous tout est rationnel ou cherche à l’être. Telle est notre supériorité. Nous y tenons. Or nous avons l’habitude de traiter de religion n’importe quelle croyance qui nous paraît absurde, irrationnelle ou simplement infondée. Donc nous ne pouvons pas avoir de religion.

Et pourtant aujourd’hui nous l’avouons, nous avons une religion comme tout le monde, comme n’importe quelle tribu ou civilisation, une religion  bien à nous, de notre invention, originale et récente.

Nous avons décidé de rompre le mensonge afin qu’un voile se lève, afin qu’il devienne possible de réfléchir et de répondre à des questions qui jusque-là restaient invisibles, dissimulées par notre mauvaise foi. Des questions comme :

  • – en quoi notre religion est-elle différente de celles qui l’ont précédée ?
  • – en quoi notre religion est-elle  mieux adaptée à certaines circonstances présentes que les anciennes ?
  • – en quoi notre religion est-elle déjà vétuste et néfaste face à d’autres aspects du présent et du futur immédiat ?

Quelle est cette « religion » qui est la nôtre ? Vous connaissez déjà la réponse. Appelons-la l’humanisme, ou la religion des droits de l’homme, dont le texte fondateur est, en France, la déclaration de 1789. En voici une esquisse légère et rapide.

Les uns et les autres, nous sommes tous différents, et même uniques. Uniques et différents, nous nous valons tous, car nous sommes tous inestimables. Nous croyons un peu, beaucoup, passionnément et souvent pas du tout en dieu et en pas mal d’autres choses du même genre, comme l’homéopathie. Mais tous, sauf quelques fous,  nous croyons en l’Homme. Nous ne doutons pas un seul instant que la Personne Humaine est sacrée, et comme chacun d’entre nous est une incarnation de Personne Humaine, nous croyons que nous sommes tous, d’une certaine façon, sacrés. En tout cas qu’il beau, noble, exaltant de le penser, et surtout de nous efforcer d’agir en conséquence : le caractère sacrée de la Personne Humaine, quel que soit son sexe, sa culture, sa religion, son handicap, est la clef de voute de notre morale et de notre politique. Avec ça, nous avons nos rites collectifs : le suffrage universel, les campagnes électorales, les élections, les matchs sportifs…etc. Nos dogmes : nous sommes tous d’accord pour n’être pas d’accord entre nous. Nous avons aussi nos rites privés : les anniversaires, Noël,…etc.

Non seulement nous avons notre religion, mais je pense qu’il raisonnable de dire que nous avons la foi. En effet je me souviens de ma surprise et de mon amusement lorsqu’un jour je suis tombé sur un  hadith, c’est-à-dire un propos rapporté du Prophète, qui disait :

« Tout enfant qui naît, naît musulman. Puis ce sont ses parents qui en font un juif, un chrétien ou un adorateur du feu. Il en est des enfants comme des animaux : en voyez-vous jamais qui naissent avec des oreilles coupées ? »(Bokhari 23,93)      

Tous les enfants naissent musulmans ! Quelle naïveté, ai-je pensai-je, quel égocentrisme enfantin !

Mais, à la réflexion il m’est apparu que cette attitude est exactement la nôtre. En effet Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits est l’article premier de la déclaration des droits de l’homme de 1789. Cette proposition pourrait être qualifiée de postulat fondateur et indémontrable de la religion humaniste. Que les hommes (et aussi les femmes) naissent, est un fait indubitable, mais qu’il naissent et demeurent libres et égaux en droit est une pure création, invention, fantaisie de nos ancêtres, presque toujours contredite dans le passé, une proposition tout à fait arbitraire et indémontrable, une entité semblable, au fond, à celle de Zeus ou de la Sainte Trinité, dans un registre différent. Mais comme cet article appartient à la religion de notre tribu, il nous paraît à la fois vrai, naturel et exaltant; et comme au fond je suis un bon croyant, je partage tout à fait ce point de vue. Je pense qu’il est vrai que tous les hommes et les femmes naissent libres et égaux en droit, même si, dans la réalité ça se passe pas comme ça.

Voulez-vous un autre indice de notre foi ? Il va tellement de soi, il va tellement sans dire que l’humanisme en général, ses institutions, ses valeurs, les droits de l’homme en particulier, sont les seules et uniques représentations exactes et réalistes du bien et du mal en matière d’organisation sociale, qu’à nos yeux, il va de soi qu’elles aient pu s’imposer, qu’elles continuent de s’imposer et que nous désirions qu’elles achèvent de s’imposer à ce qui reste des autres tribus, cultures, civilisations. Nous ne voyons pas d’autre avenir à l’humanité que de pratiquer toujours plus assidument et plus sincèrement notre belle et bonne religion humaniste. Croire au caractère sacré de la Personne Humaine, tirer de son caractère sacré toutes les conséquences juridiques, politiques, économiques possibles et imaginables, que faire d’autre dans les siècles des siècles ?

Vous êtes exaspérant ! Arrêtez avec vos glissements de vocabulaire ! Vous cherchez uniquement à vous rendre intéressant. La preuve que l’humanisme et les droits de l’homme ne sont pas une religion saute aux yeux : non seulement ils ne tentent pas d’éliminer les autres religions, mais ils se posent en protecteurs de leurs existences, et, de fait, ils les protègent réellement,  voilà peut-être ce que nous avez envie de me répondre. Et peut-être auriez-vous envie d’ajouter vous seriez plus près de la vérité si vous affirmiez que le communisme, du temps où il était triomphant, a été, à sa façon, une religion. Dès qu’il arrivait au pouvoir, il faisait tout pour éliminer les anciennes religions : cela prouvait au moins qu’il les considérait comme des rivales.

De fait, vous avez raison, superficiellement, le communisme ressemblait davantage à une religion. Peu importe. Ce n’est pas le propos. Maintenant que nous avons reconnu que notre cher et bon humanisme n’est qu’une religion comme les autres, ni plus vraie ni moins vraie, il est possible de sortir de la bienséance et de l’hypocrisie. Il est possible de montrer en quoi cette religion est mieux adaptée aux circonstances que traversent actuellement l’humanité, en quoi elle plus puissante, plus rusée, et donc pourquoi, selon mon opinion, elle va triompher des autres.

La première force et la première ruse de la religion humaniste est précisément de protéger les autres religions, les anciennes comme les nouvelles. Mieux : garantir leur droit à l’existence est un devoir qu’elle se donne, dans lequel elle se reconnaît, dont elle tire fierté.

Mais, à y regarder de plus près, notre religion humaniste ne protège la vie des autres religions qu’à ses propres conditions. En apparence, elles sont bien douces. Mais ces conditions agissent comme un sortilège : les autres religions cessent peu à peu de croire pleinement en elles-mêmes, deviennent des sortes de fantômes, de morts vivants, inoffensifs et doux.

Bien sûr, explicitement, la religion humaniste ne réclame rien de tel. Elle est civilisée et raisonnable. Elle n’est pas pressée, elle a l’avenir devant elle. Elle demande seulement aux autres religions qu’elles renoncent à la violence. Quoi de plus normal ? Le vaste et débonnaire parapluie de l’humanisme les protège toutes, et les protège les unes des autres. Puisque la paix règne, à quoi bon s’armer ? 

Mais la vérité crue et nue est que la religion humaniste s’est emparée de l’instance qui, dans nos tribus modernes, a le monopole de la violence légitime : l’État.

Cet État, la religion humaniste l’imprègne de part en part, elle en est l’âme ou, si vous préférez, elle est son directeur de conscience, son guide spirituel, la seule et unique source où il va puiser sa légitimité. En effet, l’État de droit, l’État démocratique, l’État tel que nous le souhaitons, le bon État pour lequel nous nous battons, l’État tel qu’il devrait être, que pourrait-il être d’autre sinon un État qui protège la naissance, qui veille à l’existence, qui assure l’épanouissement de la personne humaine ? Un État pour lequel la personne humaine est la fin ultime ?

Or la notion de personne humaine est, avec celle de l’homme, une des formes que prend la divinité  dans notre religion humaniste.

Prenez n’importe lequel des traits de l’État que nous jugeons bon, heureux, admirable, mais trop souvent mal mis en œuvre dans l’état actuel des États existants, comme le suffrage universel, le vote secret, la séparation des pouvoirs, la liberté de pensée, la liberté de la presse, la liberté de circuler, le droit du pire des criminels à être défendu par le meilleur des avocats…etc. Demandez-vous pourquoi ces traits sont si souhaités et si souhaitables, et, à la fin de vos recherches, vous découvrirez que, d’une façon ou d’une autre, ils permettent à la personne humaine d’exister, de s’épanouir. En fait, nous demandons à l’État de rendre possible les personnes humaines, comme on demanderait à un jardinier de faire pousser des roses.

Or l’État est bien la seule instance qui, dans nos sociétés de Modernes, a le droit de contraindre, de juger, de punir, d’emprisonner et même dans certaines circonstances et certains endroits, de tuer. Autrement dit, il est la seule instance qui peut légitimement imposer par la violence ses propres définitions du bien et du mal. Autrement dit encore, parce qu’elle est la religion de l’État, seule la religion humaniste peut imposer par la force ses propres définitions du bien et du mal.

Les autres religions peuvent continuer de définir à leur guise le bien et le mal, désormais leurs définitions ne sont plus qu’opinions, préférences, goûts, coups d’épée dans l’eau. « Qui suis-je pour juger ? » comme l’a si bien remarqué le pape François, actuellement au pouvoir. Il a compris quelle était sa place. Puisqu’il ne dispose plus de la force pour faire exécuter ses condamnations,  mieux vaut pour lui jouer de l’empathie et de la compassion. Cette leçon, aujourd’hui si bien apprise par l’église catholique et les dissidences protestantes, beaucoup aimeraient que la religion islamique la sache aussi bien. Certains penseurs, avides de syncrétisme, d’amitié et de paix, appellent de leurs vœux un « Islam des Lumières ». Ils n’osent pas penser qu’ils appellent de leurs vœux, en fait, un « Islam presque entièrement rongé par les Lumières », un Islam qui aurait cédé de bon cœur à l’État moderne, à l’État humaniste le pouvoir d’imposer par la force les définitions du bien et du mal.

La première force et ruse de la religion humaniste est donc de protéger toutes les autres religions à condition de garder pour elle le monopole de la violence légitime. Sa deuxième force et ruse, je ne sais trop comment la définir.  Avoir fait disparaître, par un tour de magie, la conversion ? Ou, plus exactement, avoir décidé que cette conversion avait, depuis toujours, déjà eu lieu ? Était, pour ainsi dire, une donnée de la nature ? Était une évidence si évidente qu’elle ne méritait pas d’être mentionnée ? Tout cela n’est pas très satisfaisant. Voici l’idée.

Les autres religions, en particulier les religions monothéistes familières à nous autres Modernes tardifs européens, ont toutes un tourniquet qu’il faut accepter de franchir, un ticket d’entrée qu’il faut payer pour pouvoir bénéficier des avantages qui se trouvent à l’intérieur; le plus merveilleux de ces avantages étant, le plus souvent, un séjour dans un endroit très réputé après la mort. Tourniquets et tickets se nomment baptême, circoncision, chahada, première communion, bar mitzva…etc. De plus, pour rester à l’intérieur de l’enceinte magique et continuer à bénéficier des promotions, il faut, à intervalles réguliers ou irréguliers continuer à payer en nature : ne jamais manger de ceci ou de cela, ne pas coucher avec la femme du voisin ni avec sa propre femme quand elle a ses règles, porter une perruque, marcher pieds nus, déchirer sa chemise, ne pas allumer la lumière certains jours, prendre ses repas la nuit pendant un mois chaque année. Signes d’allégeance, ces pratiques et ces renoncements sont nécessaires pour rester à l’intérieur de l’enceinte magique. Enfin, sous l’effet de circonstances diverses, ces organisations transforment très souvent leur enceinte magique en une prison à ciel ouvert. Le tourniquet par lequel on peut entrer ne laisse sortir personne. Ceux qui ont envie de voyager, d’aller voir ailleurs, découvrent qu’ils sont entourés de barbelés et de miradors : la mort attend ceux qui tentent de s’évader. Voici, à titre d’illustration, un passage de l’Ancien Testament, (Deutéronome, ch.13, 7-12) :

Si ton frère, fils de ton père ou fils de ta mère, ton fils, ta fille, l’épouse qui repose sur ton sein ou le compagnon qui est un autre toi-même, cherche dans le secret à te séduire en disant : « Allons servir une autre organisation  (d’autres dieux dans le texte) que tes pères ni toi n’avez connus, (…), tu ne l’approuveras pas, tu ne l’écouteras pas, ton œil sera sans pitié, tu ne l’épargneras pas, tu ne l’écouteras pas et tu ne cacheras pas sa faute. Oui, tu devras le tuer, ta main sera la première contre lui pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple continuera l’exécution. Tu le lapideras jusqu’à ce que mort s’en suive. »

Ainsi, en installant des tourniquets à l’entrée de leur domaine, en demandant des paiements en nature à ceux qui sont à l’intérieur, en jetant toujours l’opprobre et souvent des pierres mortelles sur ceux qui sont tentés de sortir, ces organisations fabriquent des appartenances et des exclusions, définissent des frontières : les fidèles et les infidèles, les purs et les impurs, ceux qui iront au paradis et ceux qui iront en enfer, les bons et les méchants. Bref, Nous et les Autres.

Or l’ambition de ces organisations monothéistes qui nous sont familières est tout à fait claire. Elles sont convaincues qu’elles possèdent des vérités, des recettes pour atteindre la vertu et le bonheur, des définitions du bien et du mal qui sont d’une qualité si indiscutable, si parfaite, qu’elles les qualifient d’« universelle » dans leur naïve mégalomanie, bien que l’univers n’ait pas l’air de s’y intéresser beaucoup, et qu’il vaudrait mieux appeler pour rester précis et prosaïque « intertribale », ou « supra culturelle ». Selon elles, leurs denrées morales et spirituelles sont aptes à satisfaire tous les homo sapiens, quel que soit leur langue, leur tribu, leur civilisation, leur État : la fin explicite de ces organisations est d’exercer un monopole.

Mais cette fin, pour elles, est inatteignable. Pourquoi ? Aujourd’hui, avec le recul, il est plus facile de repérer en quoi ces organisations sont, en quelque sorte, des machines impossibles, un peu comme l’étaient jadis les machines à mouvement perpétuel, en quoi ces organisations sont des machines qui se contredisent, des machines qui se mettent des bâtons dans leurs propres roues, se condamnent à échouer. Comment font-elles ?

Pour exercer un monopole, il faut, dans le domaine choisi, être tout. Par exemple, être le seul et unique fournisseur de grains de café. Si personne d’autre ne dispose du moindre grain de café et ne puisse jamais imaginer pouvoir disposer du moindre grain de café, alors vous êtes l’unique et le tout pour ce qui est des grains de café : vous avez réussi.

Mais à partir du moment où vous dites : Si vous allez vous fournir chez les autres, vous aurez du mauvais café, vous allez vous empoisonner…etc., vous reconnaissez que les autres existent, et vous avez déjà perdu la partie. Pour dire la même chose autrement,  à partir du moment où vous délimitez un intérieur et un extérieur, un Nous et un les Autres, vous avez perdu. Telle est l’erreur, inévitable à l’époque, commise par les premiers monothéismes. Ils tentaient de supplanter des polythéismes, il y avait des autres  partout. Impossible de nier leur existence.

Cette erreur, notre jeune, belle et chère religion humaniste ne l’a pas commise. Telle est sa deuxième force et sa deuxième ruse, et même son coup de maître. Retournons à la profession de foi française, la Déclaration des droits de l’homme de 1789, relisons son article premier :

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

Cela veut dire en clair :

Les homo sapiens naissent et demeurent dans la religion humaniste.

Car il est indéniable qu’être « libres et égaux en droit » est la condition nécessaire et presque suffisante pour que des homo sapiens ordinaires puissent devenir de vraies personnes humaines, c’est-à-dire des incarnations plausibles de l’idée abstraite de personne humaine, dotée de libre-arbitre, de raison, d’empathie et d’un tas d’autres belles qualités du même genre. Or, pour parodier l’antique, Personumène, à côté de Lomme et de Lumanité est une des trois formes que prend la divinité dans la religion humaniste. Pour dire la même chose autrement encore, et parodier le jargon philosophique, l’être et le devoir être des personnes humaines est d’être « libres et égales en droit ». 

D’emblée, donc, tout est dit : depuis l’éternité les homo sapiens naissent et demeurent dans religion humaniste.  S’ils ont la malchance d’apparaître dans une région où cette religion est peu ou mal pratiquée, ou pas pratiquée du tout, ils naissent et demeurent virtuellement dans la religion humaniste. Ils naissent et demeurent réellement dans la religion humaniste s’ils apparaissent là où cette religion est à peu près correctement pratiquée, comme chez nous. Quoiqu’il arrive, et c’est là l’important, ils font partie de la religion humaniste.

 Ainsi, si vous êtes un homo sapiens, les dés sont jetés. Vous n’avez pas le choix. Vous n’avez rien à décider. Rien à déclarer. Rien à promettre. Vos parents non plus. Vous naissez et vous demeurez dans la religion humaniste. Vous mourrez aussi dans la religion humaniste. Pas de baptême, pas de circoncision, pas d’excision, pas de scarification, rien, aucune formalité, aucun ticket d’entrée. Vous faites partie du club du fait de votre seule naissance. Personne ne pourra jamais vous en chasser, à moins qu’il ne soit capable de vous transformer en moineau ou en souris. Vous pouvez être un mauvais pratiquant, un très mauvais pratiquant, faire à autrui ce que nous ne voudriez pas qu’il vous fasse, diminuer ses droits, les abolir, attenter à ses libertés, le réduire en esclavage, le tuer, le torturer, et même commettre le pire de tous les crimes, un crime contre la forme la plus générale de la divinité, un crime contre Lumanité, vous resterez un membre du club – lamentable et méprisable, haïssable même, mais un membre. La religion humaniste ne connaît pas d’extérieur. Elle ne connaît pas d’hérétiques, elle ne connaît pas d’ennemis. Elle ne connaît que de mauvais pratiquants. Elle a trouvé le bon moyen d’être tout. Elle a trouvé le seul moyen d’être universelle, et pour échapper à notre vocabulaire naïvement égocentrique, elle a trouvé le moyen d’être supra-tribale, ou si vous préférez, omni-étatique.

Notre chère et bonne religion humaniste a donc trouvé le bon truc théorique pour être tout, et en pratique, elle a déjà avancé loin sur le chemin de l’hégémonie. Elle a acquis un quasi-monopole de la légitimité. Aujourd’hui la plus grande partie des États de la planète vont puiser la raison d’être de leurs lois dans l’amour et le culte qu’ils vouent à Personumène. Telle est, le plus souvent, la seule et unique divinité qu’ils prétendent servir. S’ils punissent, s’ils sévissent, s’ils légifèrent, c’est, proclament-ils, avec la seule ambition d’assurer la protection et l’épanouissement de Personumène, qui leur est sacrée; et plus précisément, de ces incarnations de Personumène dont ils ont la charge.

La profession de foi française de 1789 a donné lieu à de nombreuses répliques. Une Déclaration universelle des droits de l’homme a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948, réunie à Paris, au palais de Chaillot; elle a été votée par cinquante des cinquante-huit États membres de l’époque, les autres s’abstenant. En 1953 une Convention européenne des droits de l’homme a été adoptée par les dix États fondateurs du Conseil de l’Europe. Une Cour européenne des droits de l’homme a été créée en 1959. Aujourd’hui quarante-sept pays, dont la Russie, ont reconnu, sur le papier, sa juridiction. En 1969, une Convention américaine relative aux droits de l’homme a été adoptée à San José, Costa Rica. Depuis, elle a été ratifiée par tous les grands pays d’Amérique du Sud et le Mexique. Une Charte africaine des droits de l’homme et des peuples a été  adoptée en juin 1981 à Nairobi, Kenya. Elle a été ratifiée par tous les pays africains, sauf le Maroc qui s’est fabriqué un Conseil national des droits de l’homme. En 2012, les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ont signé à leur tour une déclaration des droits humains. Cette déclaration a été vivement critiquée comme insuffisante et non contraignante, mais elle existe. Épars dans les préambules des constitutions des quelque cent quatre-vingt-dix États qui sévissent aujourd’hui sur la planète, se trouvent des articles qui chantent le caractère sacrée de Personumène, le respect infini qui lui due. Ainsi l’article 12 de la constitution de 1991 du Rwanda déclare que « La personne humaine est sacrée, la liberté de la personne humaine est inviolable ».

Bien sûr, entre les grands principes et les grands sentiments, il y a un gouffre. Trois ans après que cette constitution ait été adoptée par referendum, environ huit cent mille incarnations en bonne et due forme de Personumène furent massacrées, non qu’elles avaient fait quoique ce soit de mal, mais elles se trouvaient là et elles gênaient : elles étaient considérées comme plus ou moins Tutsis. Une nouvelle fois, le pire des péchés à l’aune de notre religion, un crime contre Lumanité venait d’être commis. Inutile de poursuivre. Il ne fait aucun doute pour personne que la mise en pratique de la religion humaniste est longue, difficile, incertaine, souvent tout à fait inexistante, bien souvent complètement bafouée et ridiculisée. Nul doute, le péché est partout.

Aussi, en Europe, nous  autres Modernes tardifs sommes souvent en proie au pessimisme, nous avons le sentiment que la situation s’aggrave plutôt qu’elle ne s’améliore. Il me semble que ce pessimisme n’est pas fondé. Notre religion est encore jeune; impossible de lui assigner une date de naissance, mais disons très approximativement qu’elle a moins de trois cents ans : c’est peu pour changer les mentalités, les mœurs juridiques et politiques : la christianisation de l’Europe a duré bien plus que cela.

Le plus souvent, aujourd’hui, la pratique ne suit pas. Demain peut-être ? Ou dans un siècle ? Qui sait ? N’empêche, en attendant, pas de respectabilité pour un État s’il ne prétend pas aimer, protéger, servir Personumène.

Cet immense ascendant de la religion humaniste, dans le domaine des mœurs, de la morale et de la politique, a beaucoup embarrassé les autres religions, devenues vétustes. Pour survivre, elles ont dû abandonner certaines de leurs prérogatives, absorber certains traits de la religion humaniste. Ainsi, lors du rite catholique de la messe, prêtres et fidèles regardaient jadis ensemble dans la même direction : vers Dieu. Le prêtre tournait donc le dos aux fidèles. Maintenant le prêtre tourne le dos à Dieu : il contemple et parle seulement aux belles et bonnes incarnations de Personumène qui sont dans l’église. Jadis le dieu des catholiques grondait, menaçait de punir, punissait. Maintenant il se contente de consoler, d’aimer, de réconforter. Qui est-il pour juger ? Seule la religion humaniste a les clefs de l’État, les armes de la punition.

La religion islamique est particulièrement en difficulté. Elle ne dispose que d’un seul texte sacré, le Coran. Or ce texte, croient les croyants, a été dicté par dieu lui-même. Malheureusement ce dieu entre dans une foule détails politiques, moraux, sociaux qui appartiennent uniquement à la société et l’époque où son prophète a vu le jour, de sorte qu’il donne des prescriptions qui apparaissent aujourd’hui cruelles, archaïques, enfantines ou absurdes. Sentant venir la mort de leur religion, ou plus exactement,  pressentant que son seul avenir sera de perdre de ses prérogatives, de son emprise, de s’étioler face à la montée irrésistible de notre douce et belle religion humaniste, certains de ses fidèles, depuis des dizaines d’années maintenant, tuent, tuent encore et se tuent. Que demandent-ils ? Rien. Leur violence est si désespérée qu’elle se borne à détruire. Ce désespoir érigé en spectacle macabre frappe les imaginations. Il est fait pour cela.

Heureusement moins suicidaires et plus pragmatiques, certaines autorités de la religion islamique ont usé d’une autre tactique pour tenter de rester dans la course : puisque nous n’arriverons pas à les vaincre, imitons-les. Ainsi en 1981, une « Déclaration islamique universelle des droits de l’homme »a été proclamée par un certain « Conseil Islamique d’Europe ». On peut y lire : « Il est malheureux que les droits de l’homme soient impunément foulés aux pieds dans de nombreux pays du monde, y compris dans des pays musulmans. Ces violations flagrantes sont extrêmement préoccupantes et éveillent la conscience d’un nombre croissant d’individus dans le monde entier. » En 1990, l’Organisation de la conférence islamique, qui regroupait alors une cinquantaine d’États, a promulgué  au Caire une « Déclaration islamique des droits de l’homme ». En 2004 la Ligue arabe a adopté une « Charte arabe des droits de l’homme » qui, quatre ans après, avait  été ratifiée par une dizaine de pays. Parmi les objectifs que cette charte se donne : « Placer les droits de l’homme au cœur des préoccupations nationales dans les États arabes de façon à en faire de grands idéaux qui orientent la volonté de l’individu dans ces États et lui permettent d’améliorer sa réalité en accord avec les nobles valeurs humaines ». Et encore : « Enraciner le principe selon lequel tous les droits de l’homme sont universels, indivisibles, interdépendants et indissociables ».

L’extraordinaire emprise qu’exerce notre chère et belle religion humaniste apparaît encore dans l’attitude des régimes communistes vis-à-vis d’elle. Les prophètes fondateurs du communisme comme Marx ou Lénine l’ont dénigrée, les partis communistes une fois au pouvoir l’ont bafouée, et pourtant les régimes communistes ont finalement été chercher leur sainteté, leur légitimité et leur vertu dans le culte de Personumène.

En 1936, Joseph Staline est au sommet de sa puissance. Il est devenu à lui tout seul la dictature de prolétariat,  même ses amis les plus proches commencent à le craindre. Il va bientôt lancer de grandes purges. Pour satisfaire sa sombre imagination avide d’ennemis, des centaines de milliers de crimes seront inventés de toute pièce afin de tuer des centaines de milliers d’innocents. Mais avant que la nuit de sa terreur absurde ne s’étende sur ces concitoyens, il leur offre une constitution nouvelle. Elle est une défense et illustration de l’art de faire s’épanouir la personne humaine, un hymne à notre belle et bonne religion humaniste. Toutes les libertés « formelles », toutes les libertés « bourgeoises » y figurent, elles qui n’étaient pourtant, selon la glose marxiste de l’époque, que des faux-semblants, des tromperies, un opium destiné à endormir le prolétariat, à l’empêcher de faire la Révolution.

 Voici, en guise d’illustration, quelques fleurs tirées de ce beau bouquet constitutionnel de 1936. Article 127 : l’inviolabilité de la personne est garantie aux citoyens de l’URSS. Article 128 : l’inviolabilité du domicile des citoyens et le secret de la correspondance sont protégés par la loi. Article 125 : (…) sont garantis par la loi aux citoyens de l’URSS : a) la liberté de parole, b) la liberté de la presse, c) la liberté des réunions et des meetings, d) la liberté de cortèges et démonstration. Article 135 : Les élections des députés se font au suffrage universel : tous les citoyens de l’URSS ayant atteint l’âge de 18 ans, indépendamment de la race ou de la nationalité à laquelle ils appartiennent, de leur religion, du degré de leur instruction, de leur résidence, de leur origine sociale, de leur situation matérielle et de leur activité passée, ont le droit de prendre part aux élections des députés et d’être élus. Article 140. Aux élections des députés le scrutin est secret. Article 122. Des droits égaux à ceux de l’homme sont donnés à la femme, en URSS dans tous les domaines de la vie économique, publique, culturelle, sociale et politique.

Que pouvait demander de mieux le plus fervent humaniste, l’amoureux le plus respectueux de Personumène, de Lomme, de Lumanité ? Rien. Il ne manquait que la pratique.

Si vous ouvrez la constitution de la République populaire de Chine actuellement en usage, vous trouverez la même belle chanson en l’honneur de Personumène. Inutile d’en reproduire les couplets tant ils sont proches de ceux qui viennent d’être cités. Un détail seulement. La constitution  actuellement en usage date de 1982. Elle a été modifiée substantiellement en 2004. En bas de l’article 33 une seule petite phrase a été ajoutée :

L’État respecte et garantit les droits de l’homme.

À lire la constitution, cela sautait déjà aux yeux. Pourquoi éprouver le besoin de le proclamer ? Dans son étrange généralité cette proposition sonne comme un accès involontaire de novlangue. L’État chinois ne respecte pas et ne garantit pas les droits de l’homme, il vit dans le péché et il le sait.

Inutile d’insister davantage, me semble-t-il, sur la souveraineté que la religion humaniste exerce sur les esprits des Modernes; j’ai peut-être déjà été trop long. Pour terminer, je voudrais revenir sur ses causes ou, si vous préférez, ses sources.

D’abord notre religion est la mieux adaptée aux circonstances que traverse l’humanité et que nous appelons de façon un peu brumeuse la « mondialisation ». Comme j’ai tenté de vous le montrer, la religion humaniste a trouvé la première le truc pour être « universelle », c’est-à-dire polyculturelle ou omni-étatique, comme vous voudrez. Elle est, en fait, la première religion gratuite et obligatoire. Gratuite parce qu’elle ne comporte aucun prix d’entrée et obligatoire parce qu’elle ne comporte aucune procédure d’exclusion. Autrement dit, notre religion humaniste est celle dans laquelle le Nous est (potentiellement) obligatoire et l’Autre (potentiellement) n’existe pas.

Cela tombe à pic, car cette « mondialisation » à laquelle nous ne sommes pas près d’échapper, rend le Nous de plus en plus envahissant et l’Autre de plus en plus inexistant. Nous vivons de plus ne plus nombreux, sur une Terre de plus en plus petite, avec des voisins de plus en plus proches, visibles et audibles. A ces voisins envahissants, nous ressemblons chaque jour davantage du fait que nous sommes reliés les uns aux autres par des moyens de communication de plus en plus puissants, de plus en plus rapides et de moins en moins coûteux. Nous partageons les mêmes vêtements, les mêmes objets, les mêmes marques de vêtements et les mêmes marques d’objets. Nous regardons les mêmes films, les mêmes séries, nous écoutons les mêmes musiques. De plus, nous fabriquons des armes de plus en plus puissantes  qui rendent la guerre officielle et déclarée entre États de plus en plus destructrice, donc de moins en moins rentable, donc de moins en moins probable. Si demain nous persistons à nous tuer, à nous torturer, à nous faire exploser, ce sera de façon artisanale, entre gens du même milieu, tels des joueurs de football qui appartiendraient à des équipes différentes et qui ne se distingueraient les uns des autres qu’à la couleur de leur maillot.

Au fond, l’uniformisation des cultures n’est peut-être qu’une forme particulière de ce que les physiciens appellent l’entropie. Chez eux, elle ne peut qu’augmenter. A force de circuler, tout se mélange, tout ce ressemble. Mettez de l’eau chaude et de l’eau froide dans une tasse, vous obtenez très rapidement de l’eau tiède. Mais n’essayez pas de séparer l’eau chaude de l’eau froide qui viennent de se mélanger, c’est impossible. Notre religion humaniste est donc en harmonie avec ces circonstances, puisque pour elle, tous les Autres sont des Nous en puissance, des Nous qui n’ont pas encore eu la chance d’être pleinement Nous, mais leur tour viendra.    

Il y a une autre raison pour laquelle il me semble  que notre belle et douce religion humaniste a de beaux jours devant elle. Elle rend plus fortes les sociétés qui la pratiquent. Or les sociétés réagissent comme tous les organismes vivants : elles cherchent plutôt à être fortes que faibles. Faibles, elles sont conquises et disparaissent. Les faibles imitent les fortes pour leur voler leur force. Aussi tôt ou tard, la pratique de la religion humaniste se répandra : le temps que les sociétés prennent conscience du fait que cette pratique les renforce, et qu’elles en ont besoin pour survivre.

Comment la religion humaniste fortifie-t-elle les sociétés ? De plusieurs façons. D’abord en renforçant leurs capacités à apercevoir leurs propres défauts et les difficultés qui les attendent. A ceux que nous aimons, à ceux à qui nous voulons du bien, nous souhaitons qu’ils regardent la réalité en face plutôt que de se raconter des histoires, car c’est en regardant la réalité en face qu’ils surmonteront leurs difficultés. Ce truisme de la vie quotidienne s’appelle, pour les sociétés, la liberté de la presse, et aussi la séparation des pouvoirs. Les pouvoirs, lorsqu’ils sont des entités indépendantes les unes des autres, se critiquent, s’évaluent, se contrôlent mutuellement, dévoilent l’égocentrisme des uns, la courte vue courte des autres. Au contraire, les sociétés dont les États sont autoritaires se racontent des histoires, se mentent à elles-mêmes, car chaque pouvoir dissimule la paresse, la gourmandise, la myopie des autres.

La religion humaniste rend les sociétés plus fortes d’une autre façon. Les sociétés qui vouent un culte à Personumène sont convaincues que chaque individu est unique, irremplaçable, d’une valeur infinie, doué de raison et de libre-arbitre. Comme chaque précieux individu est capable de juger par lui-même, de décider par lui-même, il doit être laissé aussi libre que possible de le faire. Il peut et doit juger par lui-même ce qu’est son propre bonheur, et il peut et doit partir à la recherche de ce bonheur. Cela vaut pour l’amour, mais aussi pour le travail. Il peut et il doit pouvoir chercher – et aussi, en principe, trouver – un travail qui le rende heureux. Or un truisme de la vie quotidienne dit qu’on fait mieux ce qu’on fait avec plaisir et même par passion, que ce qu’on fait par obligation. Même si notre religion humaniste ne s’intéresse pas directement au travail, même si elle ne prône pas le travail bien fait, elle crée des conditions favorables pour qu’il le soit, et une société où le travail est bien fait, est plus forte.  

Enfin il y a une dernière façon dont la religion humaniste contribue à fortifier les sociétés. A la différence d’autres religions, elle ne propose pas, et donc n’impose pas un majestueux récit historique. Ni Lomme, ni Personumène, ni Lumanité n’ont créé la Terre et le Ciel en six jours. La religion humaniste ne prétend pas non plus savoir quel est le sens de l’Histoire, c’est-à-dire quel est le seul bon avenir pour l’espèce homo sapiens, ni quelle est la seule bonne recette pour y  parvenir. Elle n’a pratiquement pas de dogmes, et donc elle ne pose pas de limites à la connaissance. Par la haute idée qu’elle se fait de Personumène, elle encourage la curiosité, la liberté d’esprit et la volonté de puissance des individus. Or les États ont désormais le projet réfléchi, afin d’assurer leur prestige et leur domination, de fabriquer des outils de plus en plus puissants, aussi bien théoriques que pratiques : aller sur Mars, accumuler les prix Nobel et les brevets, inventer l’hyper-portable…etc. La création de ces outils théoriques et pratiques nécessite précisément de la liberté d’esprit, de la curiosité, de la volonté de puissance. Ainsi les sociétés qui pratiquent la religion humaniste sont-elles avantagées.

 J’ai un peu honte d’énoncer de telles banalités. Je le fait pour contrer une idée reçue. Parmi ceux qui aujourd’hui aiment et pratiquent la religion humaniste, beaucoup voient en elle une sorte d’objet politique de luxe, et presque une forme de raffinement moral et spirituel. Elle est bien belle, notre religion humaniste ! Suivre ses commandements fait de nous des êtres tout à fait civilisés. Nous en ressentons de la fierté et même, il ne faut pas trop le dire, de la supériorité. Il serait merveilleux que tout le monde la pratique ! Mais hélas, rien n’est simple. La mise en œuvre scrupuleuse des droits de l’homme est un exercice sophistiqué et coûteux. Soyons réaliste, il fragilise les sociétés. Un profond et généreux déploiement des droits de l’homme n’est à la portée que de sociétés riches, puissantes et qui ne craignent pas grand monde. Dès que le danger menace, il faut arrêter tout cela, le suspendre en tout cas : restreindre ou supprimer les libertés, renforcer le pouvoir central, ne pas être trop regardant sur les procédures, torturer un peu si besoin est, bref, passer aux choses sérieuses, et tant pis pour les belles âmes !

Cette attitude équivaut, à mon sens, à se tirer une balle dans le pied, par manque de confiance en soi. Elle provient de ce que la religion humaniste est neuve, à l’échelle des religions. Nous sommes tous des convertis de fraîche date. Pour filer la métaphore, nous gardons au fond de nous une bonne part de mentalité païenne à l’ancienne. Lorsque le danger menace, lorsque nous avons peur, nous replongeons dans vieilles habitudes. Tuer, massacrer, torturer l’ennemi, violer ses femmes,  telle est la tradition. Elle doit avoir du bon.

Cette tentation du retour en arrière, les politiciens se jettent dessus. Nous tremblons ? Vous avez bien raison, clament-ils. Mais heureusement, eux, ils sont là ! Ils sont costauds ! Nous pouvons compter sur eux ! Ils vont nous protéger !  En fait, ils se comportent en mafieux : ils utilisent un danger largement imaginaire pour nous asservir. Ces braves qui ne prennent aucun risque prétendent « faire la guerre au terrorisme », « lutter contre la barbarie ». En fait, au nom de combats livrés contre des mots abstraits, c’est-à-dire contre le vent qui souffle dans leurs propres cervelles, ils tentent de nous persuader, et y parviennent en partie, de rogner les libertés fondamentales, de restreindre les droits de l’homme au profit de l’État, de la police, d’eux-mêmes. Ils nous affaiblissent et nous perdent. Nous devrions avoir plus de confiance dans la force de notre religion. Au lieu de la réserver aux temps calmes, nous devrions l’appliquer avec un scrupule redoublé et tatillon à ceux qui la rejettent, la combattent et la craignent, à la manière où jadis le prêtre jetait de l’eau bénite pour chasser le diable.

Le 2 mai 2011, les forces spéciales américaines ont réussi à capturer Oussama ben Laden. Elles l’ont tué, ont jeté son corps à la mer et les droits de l’homme avec. Bon débarras. Peu de protestations, ni aux États-Unis, ni ailleurs. Pourquoi ? Sans doute beaucoup d’entre nous ont-ils considéré qu’Oussama ben Laden n’était en aucun cas une incarnation en bonne et due forme de Personumène, doué d’intelligence, d’un libre-arbitre, d’une morale, bref, quelqu’un comme vous et moi. Non, c’était plutôt une sorte de grand Satan, d’incarnation du Mal. Une bande d’exorcistes venait de chasser le diable. Tant mieux, et peu importait comment.

En somme, implicitement, nous avons cru un peu au diable, et nous avons estimé que les droits de l’homme ne devaient, ne pouvaient pas s’appliquer pas à lui. Seulement, dans notre religion, il n’y a pas de diable.  Ce n’était pas très vertueux ni, me semble-t-il, très efficace. Imaginez le contraire : que les commandements de notre religion humaniste aient été scrupuleusement appliqués. Aujourd’hui Oussama ben Laden s’ennuierait confortablement au fond d’une prison. Sa famille aurait le droit de lui faire des visites. Il aurait eu un procès en bonne et due forme, pendant lequel il aurait pu proférer toutes les inanités qu’il désirait. Il aurait une soixantaine d’années au moment où j’écris ces lignes. Il lui faudrait constater que le dieu tout puissant qui habitait son imagination n’était pas arrivé à grand-chose ici-bas, dans ce siècle, et que lui-même avait raté sa vie : il s’était fait prendre vivant. Il n’avait pas réussi à mourir en martyr. Il ne serait jamais ni un modèle, ni un héros, juste un personnage aux idées folles qui avait été dangereux et qui ne l’était plus. Il lui resterait à regarder les mouches voler. Telle aurait été, à mon sens, la bonne façon d’assurer la suprématie de la religion humaniste.  

J’en reviens à mon propos. Pour résumer : la religion humaniste est beaucoup mieux adaptée à la mondialisation actuelle que les religions plus anciennes. Par ailleurs, à long terme, les sociétés qui la pratiquent bien deviennent plus fortes que celles qui la pratiquent mal, et celles qui la pratiquent mal deviennent plus fortes que celles qui ne la pratiquent pas du tout : elle a donc l’avenir devant elle.

Au moins pour le moment : car par d’autres côtés, elle est déjà vétuste. Elle ignore certains aspects importants de la condition humaine qui sont apparus récemment. Aussi oriente-t-elle les comportements dans des directions qui aujourd’hui sont mauvaises, et le seront plus encore demain. Elle nous incite à commettre des actes qui ne peuvent que faire naître en nous de la tristesse, de la peur, de l’angoisse. En résumé, son principal défaut est d’être une religion du présent, alors qu’il nous faudrait une religion du futur. Pour dire la même chose autrement, nous nous adorons et nous nous respectons nous-mêmes, du moins nous nous y efforçons, en bons humanistes. Mais, il nous faudrait désormais adorer et respecter nos lointains descendants,  si nous désirons nous sentir sereins, confiants et fiers. Laissez-moi encore quelques paragraphes pour développer cette proposition.  

En allant vite, et même très vite, on peut dire que toutes les religions jusqu’à notre religion humaniste, ont été des religions du passé. Elles expliquaient comment et pourquoi le ciel et la terre étaient advenus, comment et pourquoi les hommes et les animaux avaient été créés. De ces histoires découlaient, plus ou moins directement, des règles de conduite plus ou moins précises, des définitions du bien et du mal. En gros, le bien consistait à se conformer à la nature des choses telles qu’elles avaient été conçues et fixées dans des passés très lointains par des êtres qui nous étaient supérieurs. Nous étions des effets, à nous de respecter nos causes. Nous étions des enfants, à nous de respecter nos parents. Sous une forme ou une autre, le culte des ancêtres fondateurs – imaginaires ou réels – a été un point commun de toutes les cultures. D’une certaine façon, les religions juive, chrétienne et musulmane ne sont que des abstractions, des généralisations du culte des ancêtres : un seul et même père pour toute l’humanité, un seul et même père pour toute la création, un seul et même père pour tout l’univers, c’est plus simple, plus beau, plus puissant ! En matière de métaphysique, c’est, en quelque sorte, le passage à la monnaie unique et universelle.

Notre belle et douce religion humaniste est encore un monothéisme. Mais elle a rompu avec le passé et la sacralisation de ce passé. Nous n’adorons pas nos ancêtres sous quelque forme que ce soit. Nous nous adorons nous-mêmes, ici et maintenant; et sous une forme trinitaire, Personumène, Lomme, Lumanité dont on peut se demander si elle n’est pas involontairement copiée  sur la religion chrétienne avec son dieu unique en trois morceaux : le père, le fils et saint-esprit. Du coup, le passé, notre passé n’est plus qu’une histoire parmi tant d’autres possibles. Il n’est que le récit de notre enfance, une enfance pauvre et semée d’embûches, dont nous aimons à exagérer la rudesse et les difficultés afin de mieux mettre en valeur notre réussite de jeunes adultes pleins de fougue. Ah, regardez… quel chemin parcouru ! L’Homme… quelle épopée, quelle réussite quand-même ! Pas vrai ?

Infiniment précieux et inépuisablement différents, nous sommes tous des incarnations de Personumène, mais nous en sommes que des incarnations : nous ne sommes pas la divinité. La divinité est conceptuelle et abstraite. En tant que simples incarnations de Personumène nous sommes perfectibles. Ceci est important. La religion humaniste est aussi la religion de l’avenir immédiat. Demain, nous en sommes convaincus, nous serons, nous devrions être en tout cas, de meilleures incarnations de Personumène qu’aujourd’hui. En un mot comme en mille, nous serons des humains plus humains. Car nous croyons encore au progrès, même si nous y croyons beaucoup moins que nos grands-parents et nos arrière grands- parents, du fait des terribles péchés et bêtises qu’ils ont commises au siècle dernier.

Donc demain nous serons encore plus beaux, encore plus forts, encore plus civilisés, encore plus développés qu’aujourd’hui. Ce narcissisme du présent et du futur immédiat nous transforme en super-héros de rêve : à bas toutes les limites, à nous tous les infinis.

L’ivresse d’un avenir indéfiniment perfectible convenait aux nations européennes du XVIII° et du XIX° siècle. Elles avaient fabriqué et inventé des outils de guerre nouveaux qui leur assuraient provisoirement une immense supériorité militaire. Que faire d’autre pour s’occuper avec de tels jouets, sinon explorer, envahir, conquérir, asservir toute la planète et ses habitants avec ?

 Ça été fait et défait. Le temps a passé. Aujourd’hui le doux optimisme de l’indéfiniment perfectible, qui reste en quelque sorte le thème musical de notre religion humaniste est caduc. Il se fracasse sur deux limites.  Ces limites sont infranchissables. Elles peuvent paraître désolantes et humiliantes, nous pouvons les nier ou les oublier, mais elles sont là, et elles resteront là. Elles transforment la condition humaine.

La première limite nous est déjà tout à fait familière, au moins  sous la forme de la scie vague et euphémisante de la transition écologique. En clair, c’est un constat de bon sens : comme la planète Terre est limité, elle ne peut faire vivre et ne pourra faire vivre ensemble et au même moment qu’un nombre limité d’homo sapiens, et ce nombre limité devra limiter sévèrement ses appétits et ses envies.

La deuxième limitation est moins familière : les homo sapiens n’ont qu’un nombre limité de jours à vivre sur cette planète Terre.

 Le soleil nous chauffe et nous éclaire en métamorphosant tous les jours un peu d’hydrogène en hélium. Quand il aura épuisé ses réserves d’hydrogène, ce sera la fin pour lui comme pour la Terre. Les détails techniques sont certains, compliqués et connus. S’étendent devant nous plusieurs centaines de millions de bonnes et douces années. Cette longue durée est tout ce qui nous reste de l’éternité. Pour l’instant, elle dépasse nos capacités habituelles d’imagination. Mais la faiblesse de notre imagination n’ôte rien au fait. Cette durée n’a rien à voir avec l’éternité. Son immensité est semblable à nos mois et nos années qui nous sont familières.

Si nous tenons compte de ces deux limites, qu’obtient-on ? Une généralisation de la condition de  l’individu. Depuis toujours la finitude éphémère de l’individu a été chantée et déplorée. Chacun d’entre nous ne vit qu’un temps limité, ne peut avoir qu’une descendance limitée, ne peut assouvir qu’une partie limitée de ses appétits et désirs. Ces mesquines barrières étaient les nôtres. Mais ailleurs, quelque part, il y avait l’au-delà, le ciel, les dieux, l’éternité, tout un autre monde différent du nôtre. Tout ça c’est fini. Désormais, du fait des connaissances nouvelles que nous avons acquises et, paradoxalement, de la puissance qu’elles nous ont conféré, la finitude précaire de l’individu a été étendue à toute l’espèce. Il n’y aura jamais qu’un nombre limité d’homo sapiens qui vivront pendant un temps limité sur la Terre : leur nombre est compté.

En fait, la finitude éphémère n’est pas une malédiction réservée à l’espèce homo sapiens, ni même à l’ensemble des espèces vivant sur la Terre. La finitude éphémère est devenue la condition, la règle absolument générale. Rien ne lui échappe. Depuis quelques dizaines d’années maintenant, les connaissances nouvelles que nous avons acquises sont formelles : l’univers a une histoire. L’univers n’est qu’une longue histoire. Comme vous et moi, il est en proie à des mouvements irréversibles – ces mouvements irréversibles dont nous avons extrait la notion de temps. Comme la tasse qui se brise et ne se recolle jamais spontanément, l’univers va dans un sens, et il ne peut pas aller dans l’autre. L’univers est né, il a grandi, il a évolué, il va continuer à évoluer, à vieillir, et cette vieillesse ne sera pas un retour aux sources, un retour au début. Ce sera tout autre chose. D’autres univers naîtront peut-être, mais pas lui. L’univers tout entier aura vécu ce que vivent les roses : l’espace d’un matin.

Donc, aussi loin que portent nos regards, l’éternité, la belle, la grande, la vraie, celle de nos rêves et de nos religions, a disparu. A vrai dire, nous venons de le comprendre, un peu honteux, elle n’avait jamais existé.

Cela posé, supposons maintenant que nous sommes assez forts pour supporter la perte de nos illusions, assez forts pour ne pas aller nous réfugier dans de nouvelles fables consolatrices. Courageusement, nous choisissons de regarder en face et de pratiquer telles qu’elles sont la condition de l’individu, la condition de l’espèce, la condition de l’univers, si semblables désormais à des différences d’échelle près. Supposons encore que nous désirons être heureux, fiers, sereins, autrement dit confiants en l’avenir du fait que celui que nous préparons est le meilleur possible. Supposons enfin que nous sommes prêts à nous donner les moyens de cette ambition.

Voilà, me direz-vous, bien des suppositions ! Leur accumulation laisse rêveur. Continuons pourtant.   

Donc, dans cet état de lucidité et de courage improbable, il me semble que le mieux à faire est de continuer à pratiquer cette forme d’éternité très dégradée, humble et familière que pratiquent les autres animaux : faire des enfants parce que nous allons mourir, et mourir parce que nous avons fait des enfants. Bref, nouer le mieux possible, le plus longtemps possible, la chaîne des générations.

Nouer la chaîne des générations le mieux possible, mais à une différence près. Puisque nous venons d’apprendre que le jeu va durer encore des millions d’années avant qu’il ne s’arrête, nous voici obligés de changer d’échelle temporelle. L’avenir le meilleur possible que nous pouvons préparer, celui qui peut nous rendre fiers, sereins et heureux, du fait que nous avons maîtrisé tout ce que nous pouvions maîtriser de lui, cet avenir maintenant s’étend très loin devant nous.

Au lieu de considérer que le bien, pour nous, en tant qu’être vivants, et donc soucieux de rester vivants, consiste à bien s’occuper de nos propres enfants et petits-enfants pour qu’ils nous survivent, et qu’à leur tour…etc., nous devons, du fait de ces savoirs nouveaux, considérer que le bien, pour nous, en tant qu’êtres vivants, et donc soucieux de rester vivants aussi longtemps que possible, consiste maintenant à veiller sur les enfants des enfants des enfants… de nos enfants. Autrement dit, le bien consiste désormais pour nous à sacrifier certains de nos plaisirs, à brider, à discipliner, à orienter notre volonté de puissance, afin que nous aiment et nous estiment ces dieux nouveaux, lointains et indifférents que nous nous venons de nous choisir : ces femmes et ces hommes que nous ne connaîtrons jamais, qui naîtrons dans des centaines, des milliers d’années et dont la gratitude éventuelle ne pourra jamais nous atteindre. 

En résumé, du fait de l’accroissement de la puissance de nos outils et de nos connaissances, le domaine à l’intérieur duquel il nous faut pratiquer l’altruisme se trouve considérablement agrandi. Nos descendants lointains deviennent les  étalons à partir desquels mesurer la moralité de nos actes. Tout ce qui leur nuit est interdit. Tout ce qui ne leur nuit pas est permis.  

L’article quatre de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 pourrait être réécrit ainsi :

La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent à ses plus lointains descendants la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.

Et l’adage que certains ont appelé la règle d’or deviendrait :

Ne fais pas à tes descendants ce que tu ne voudrais pas que tes ascendants t’aient fait.

Voilà ce que j’avais en tête quand j’écrivais que notre douce religion humaniste était déjà caduc, et que nous avions besoin, du fait des circonstances nouvelles, d’une religion du futur. Quels rites pourraient la symboliser ? Quelles institutions pourraient l’organiser et la faire vivre ? Faudra-t-il instituer une assemblée des descendants lointains ? Ou un conseil restreint ? Quels pouvoirs lui donner ? De vastes et complexes sujets de réflexion s’ouvrent. Un tel chantier aura au moins un mérite. Pendant ce temps, nous cesserons de nous adorer nous-mêmes. Cela nous changera les idées.

20 avril 2019 https://osonssavoir.wordpress.com/2019/05/15/x-une-religion-bien-a-nous/

À la Une

IX. Saint Lucide du Savoir

Suite et fin de l’intermède introspectif

Donc j’ai commis une bêtise, et cette bêtise a duré toute ma vie. Il n’est plus temps de la réparer. Je me suis enfermé dans une prison dont j’ai perdu les clefs. Il me reste à le reconnaître devant les autres, à l’accepter moi-même afin de mourir léger et sans rancune.

Bien-aimée lectrice et bien-aimé lecteur, l’enquête a été plus longue que prévue, je fais toujours plus long que prévu. Laissez-moi la terminer quand même, je vous prie, pour l’honneur. Je voudrais aller au bout de ce que je peux comprendre, un peu comme si, confronté à un crime affreux et bizarre, j’aurais envie d’aller chercher l’enchaînement singulier des circonstances et des caractères qui ont pu le faire naître, enchaînement qui ne le rendrait pas moins affreux, mais seulement moins bizarre.

Pour résumer, je suis un mégalomane qui dissimule sa folie : en fait, je suis convaincu que la vérité parle par ma bouche. Telle est la raison pour laquelle l’immense naïveté du Coran et de son créateur m’ont tant fasciné : j’ai des points communs avec eux dont je me passerais volontiers.

Mais ce n’est que la moitié de ma folie. Comme le prophète, je suis et je reste un pauvre orphelin : même à mon âge, j’ai peur, j’ai honte, je me sens délaissé. Seulement, sans fausse modestie, ma situation est pire que celle du prophète, car moi, je suis responsable de mon orphelinat. J’ai tué mon propre père quand j’avais deux, trois ans. Donc à la peur, à la honte, au délaissement d’être l’orphelin, s’ajoute la culpabilité du parricide. Mais le problème, c’est que j’ai oublié mon crime. Je ne me souviens que de la culpabilité. Les autres me considèrent comme innocent, mais moi je sens intensément que je suis coupable. Donc je suis un imposteur. En plus, je fais de la confusion mentale. Il se trouve que je vous confonds, vous ma bien-aimée lectrice, vous mon bien-aimé lecteur, avec ce père que j’ai tué, et telle est peut-être précisément la raison pour laquelle vous m’êtes si précieux, si rare et si effrayant au point d’être presque imaginaire.

Dis comme ça, cela n’a pas grand sens. J’ai été trop rapide. Je vais tâcher d’être plus clair.

Quelque part au fond de ma tête, je vous confonds avec ce que j’ai appelé Yahvé. Vous ? Oui, vous à qui je m’adresse en écrivant, celle et celui dont je scrute attentivement le visage, m’efforçant de deviner à votre expression ce que vous pensez de ce que je viens d’écrire. Trouvez-vous cela clair ? Cohérent ? Convainquant ?   

J’ai horriblement peur de vous parce que je me sens coupable vis-à-vis de vous, ou plutôt vis-à-vis de votre absence, car j’en suis responsable. En vouloir terriblement à quelqu’un dont on a horriblement peur, en vouloir terriblement à quelqu’un vis-à-vis duquel on se sent coupable, voilà un sac de nœuds peu recommandable : le mien. Telle est en quelque sorte la recette de mon caractère.

Je m’efforce inlassablement de me justifier vis-à-vis de vous, mais je n’y arrive pas, je suis comme un personnage de Kafka, coupable, mais de quoi il aimerait tant le savoir. Mais il n’y arrive pas. Enfin si. En un sens, je le sais, ou plutôt une toute petite partie peu fréquentée de moi le sait, et même depuis très longtemps. Seulement l’accusation est à la fois absurde et irréparable.

J’ai laissé l’amant de ma mère vous assassiner, vous mon père, j’ai regardé votre cadavre désarticulé gisant par terre, votre tête ouverte par un coup de hache, une mare de sang coulant de vos cheveux dans la poussière, et je n’ai rien fait. J’ai détourné le regard. Je n’ai pas voulu savoir. Je n’ai pas voulu voir. Voilà  pourquoi je n’arrête pas de me justifier, sans y réussir.

Cette scène est de la pure imagination. Mais elle traduit la réalité de mon théâtre intime. Voici comment, il y a bien des années, au début de mon interminable périple à la découverte de vérités nouvelles, j’ai décrit mon père et ses malheurs :

Mon père, en bon fils, s’efforça de résoudre les problèmes de son père; mais en voulant combler sa béance inquiète, il se colmata lui-même : il confondit l’indifférence et l’indépendance, la discrétion et l’indifférence ; il méprisa la faiblesse, y compris la sienne à l’occasion, et passa sa vie à s’élever au‑dessus des contingences : il passa à côté de ses sentiments, de crainte qu’ils ne fussent, comme ceux de son père, de la fausse monnaie. Comme il n’osa pas le tuer, il n’envisagea pas de faire mieux que lui : il eut la timidité scrupuleuse de priver pour de vrai sa femme du plaisir que mon grand-père ne faisait que semblant de donner aux siennes. Il ne tarda pas à payer les conséquences de son incapacité. Ma mère qui aimait la chaleur animale, qui manquait d’assurance comme de morale, n’imagina pas qu’elle puisse faire fondre sa froideur : elle en conçut du dépit, puis du mépris et elle se tourna vers d’autres. Cet état de fait a bercé mon enfance : comme mon père, j’ai fermé les yeux dessus. Encore aujourd’hui, lorsqu’on me raconte des histoires de tromperie, je suis sceptique, j’enjolive et j’affadis.

Donc en clair, ma mère trompait mon père, mon père le savait, le tolérait, et moi je ne savais rien, ou plutôt je ne voulais rien savoir, tout en le sachant un peu : quelque chose clochait entre papa et maman.

Ce n’est pas tout. Quand j’étais encore un homme tout jeune j’ai eu une brève histoire, j’ai couché avec une « grande et fidèle amie » de mon grand-père. Elle, à ce moment-là, était mariée avec un autre. Je n’ai jamais cherché à savoir si jadis elle avait couché avec mon grand-père. C’est plus que probable. Or cette « grande amie » avait été abordée par ma mère quelque temps plus tôt. Ma mère lui avait vivement suggéré de me dépuceler. La « grande amie » me l’a raconté, une fois que nous avions couché ensemble. Ainsi je suis tombé dans un cauchemar. En séduisant la « grande amie » juste pour la beauté du geste, j’avais cru être un jeune mâle émancipé, plein d’audace et d’allant, sachant aisément faire ployer la femelle sous son charme. Pas du tout. En fait, je n’avais fait qu’obéir, obéir au désir de ma mère, retourner dans son ventre, dans le ventre de ma mère par l’entremise de la « grande amie ». J’étais redevenu doudou et godemichet à sa maman. Il y a pire. En couchant avec la « grande amie » je venais de trahir mon père, je venais de lui planter un nouveau couteau dans le dos. Je venais de pratiquer l’Œdipe, mais en l’adaptant à mon roman familial et aux désirs pervers de ma mère. Je venais de séduire pour la gloriole une femme de mon grand-père. Donc je venais de reconnaître mon grand-père, célèbre, séducteur et séduisant pour vrai père, et du coup j’enfonçais un peu plus son pauvre fils, mon pauvre père, mon pauvre vrai père, dans le quasi-néant qui était le sien. Voici, à quelques mots près, comment j’ai décrit ma situation au début de mon si long périple, voici quarante ans environ :

…ainsi le côté de chez maman rejoint le côté de chez grand-père. Mon accouplement avec la délicieuse Mme Tintouïna (tel est le surnom que j’avais donné à la « grande et fidèle amie » de mon grand-père) est l’horreur et la honte, le modèle de l’inavouable, un punctus caecus, un point aveugle, parce que Œdipe se creva les yeux d’avoir tué son père et couché avec sa mère. J’avais mis mon grand-père à la place de mon père; or la délicieuse Mme Tintouïna était son amie : elle occupe la place de ma mère. J’ai donc couché avec ma mère. Seulement, à la différence d’Œdipe, je n’avais pas provoqué mon père au combat. Je ne l’ai pas tué, ni offert de sépulture. Je me suis contenté d’enjamber son corps malade pour aller rejoindre mon grand-père, de sorte que mon père me hante comme un spectre et que j’éprouve l’impuissance de ne jamais parvenir à m’en débarrasser avec la culpabilité de l’avoir déjà fait. A la différence d’Œdipe encore, en laissant crever mon père, je ne faisais que me ranger sous la loi perverse de ma mère. Ce n’est pas la même chose de vouloir supplanter un rival fort et heureux, et de tremper avec complaisance dans l’élimination d’un pauvre type. En armant mon bras ‑ la haine, la Mafia, l’assassinat à distance ‑ ma mère a eu l’obligeance de transformer le jeune Cid en tueur à gages: pour huit cent mille balles j’assassine le général de Gaulle. Je peux maintenant compléter le déchiffrement du rébus. Celui, celle qui m’offre le prix du crime, est ma mère: un monstre. De Gaulle, c’est un peu mon père, puisqu’il est, comme lui, centre‑droit; mais le général est surtout, et davantage que mon grand-père, chef d’État. Tuer de Gaulle, cette agréable rêverie, revient à vouloir occuper le fauteuil de mon grand-père, tout en améliorant ses prestations. Seulement la condition nécessaire et suffisante de cette rêverie, l’objet magique qui l’induit, est la crotte que j’ai au cul, pénis forclos de mon pauvre petit papa, géniteur sans image : l’enculage mêle indistinctement ma reconnaissance, ma soumission et la manifestation de son désir : il bande enfin ! Il aurait donc fallu, si j’avais voulu me sortir de la merde, qu’avant de m’attaquer à l’image du père que j’aimais, mon grand-père, j’aie assez d’ humilité pour demander à mon vrai père, le géniteur dont j’avais déchiré rageusement l’image, de m’accorder son pardon et de m’accepter pour féal; tâche malaisée, puisque j’avais gommé de l’horizon mon géniteur et que je méprisais ce cadre vide avec une fermeté qui me paraissait vertueuse, et qui l’était en effet, car le mépris que je croyais vouer à mon père, et auquel je me cramponnais frileusement, était celui que j’avais acquis pour ma propre conduite en le trahissant.

Tout est dit. Tout ? Enfin pas tout, puisque ma vie a continué comme avant. Je n’ai pas aperçu certaines des conséquences de ce que je venais de décrire. En particulier, à ce moment-là, je n’ai pas compris que l’ombre de mon père, ou plus exactement de mes relations avec mon père envahissait et pervertissait les relations innocentes que j’aurais pu avoir avec vous, mon précieux lecteur. Je n’ai pas compris que la crainte et la culpabilité sans bornes que mon père suscitait en moi, en même temps que le mépris de fer que je lui vouais, cette juxtaposition perverse et explosive de sentiments contradictoires, je les avais reportés sur vous, vous qui n’étiez pour rien dans mes tourments.

Cette confusion entre vous et mon père a brûlé et tordu nos relations, entre vous et moi, précieux lecteur. Leurs restes calcinés ont une forme bizarre et morbide. Lire, écrire, chercher, partager, comprendre, échanger, estimer, désirer l’approbation, tout ce qui fait la chair palpitante, la vie ordinaire de l’esprit, de tout cela il ne reste qu’une carcasse. J’ai passé ma vie à prophétiser à titre gratuit dans le désert. Aujourd’hui encore, ici même, d’une certaine façon, je continue, sans bien maîtriser ce qui m’arrive. En fait, je n’arrive pas à faire autre chose.

Pourquoi dans le désert ? Parce que si parvenais à atteindre une oasis un peu peuplée, si vous étiez assez nombreux à me lire avec plaisir, ce que j’aurais dit, ce que je vous aurais dit, deviendrait par là même d’une certaine façon vrai, puisque vous l’auriez lu et approuvé; et ainsi, du fait de votre bienfaisante et approuvante lecture, je serais innocent, ou du moins absous de mes péchés.

Mais du coup, puisque vous, mon cher et imaginaire lecteur, je vous confonds sans m’en rendre compte avec mon père, votre bienfaisante lecture ferait que je serais comme pardonné par mon père de ne l’avoir pas secouru jadis, et du coup comme réconcilié avec lui. Quelle douceur, quel bonheur !

Mais une telle réconciliation est impossible. Car, avant que mon père me pardonne de ne l’avoir pas secouru, il faudrait au moins que je le reconnaisse, lui mon père, que je renonce à mon mépris, que je lui pardonne à mon tour ses faiblesses et ses manques. Il faudrait que j’accepte qu’il se soit laissé effacer du tableau de mon enfance, sans beaucoup protester, par les amants de ma mère. Or je n’y arrive pas. Je n’essaie même pas, car personne au fond de moi ne comprend l’utilité de tels procédés.

Pourquoi je prophétise à titre gratuit ? Parce que la société ne paie pas un coupable pour être coupable, ne paie pas un condamné pour être condamné. Elle se contente de l’emprisonner. Or je suis coupable de n’avoir pas porté secours à mon père, et condamné pour cela. Ma place est en prison, privé de revenus, privé de liberté, privé de lecteurs, ou presque.

Pourquoi je prophétise ? Pour clamer mon innocence bien sûr. Soyez gentils. Écoutez-moi… les choses ne sont pas comme il semble qu’elles soient… je vous le dis, en vérité. Sous-entendu silencieusement elles ne sont pas coupables. Je le vois, je le sais, en général la conception répandue des choses est fausse et partielle… silencieusement sous-entendu elles sont innocentes… Telles qu’elles sont vraiment, les choses, moi seul, je peux vous les montrer, je connais la vérité vraie. Écoutez ce que j’ai à vous dire. Si les choses ne sont pas comme il semble qu’elles soient, alors je suis innocent même si j’ai l’air coupable.

Donc je prophétise à titre gratuit dans le désert, et dans ce désert je m’efforce interminablement de me justifier à vos yeux : si rare, précieux et imaginaire que vous soyez, j’essaie sans cesse de vous prouver mon innocence en élucidant des erreurs – du moins qui me paraissent telles – dans les façons de penser des autres. Ces erreurs sont des avatars du crime dont je suis accusé par le passé et que je n’ai pas commis. Je vous les offre en holocauste pour vous prouver mon innocence : non, non, je ne suis pas responsable de la mort de mon père, les choses ne sont pas comme ils croient, ils se trompent, je vous assure, et puisque je vous dévoile leurs erreurs, cela prouve que je suis innocent, n’est-ce pas ?

Mais non, cela ne prouve rien, vous restez des dieux d’indifférence et de colère, impitoyables et durs. Vous l’êtes bien malgré vous, bien sûr, mais aussi bien malgré moi. Votre métamorphose en des êtres qui me terrifient et dont en même temps je nie la légitimité, est l’œuvre de mon cerveau, un cerveau que je ne contrôle pas, un cerveau dont je ne comprends pas bien ni les forces et ni les lois, un cerveau dont les sentiments m’envahissent et me balayent sans que je puisse les contrôler, pas plus que je ne décide du temps qu’il fait aujourd’hui, un cerveau dont j’essaie de reconstituer l’histoire à l’aide de quelques vestiges, ossements, souvenirs que je tourne et retourne à la manière d’un archéologue ou d’un paléontologue, espérant que la reconstitution de l’histoire de mon cerveau me permettra de comprendre la bizarrerie de ses formes, un peu à la manière où celui qui aime les baleines a le sentiment de comprendre pourquoi elles respirent de l’air à l’aide de poumons comme le font les chiens et les chats, bien qu’elles passent leur temps sous la mer à la manière des poissons, quand il se souvient que ce mode de vie maritime des baleines est une mode toute récente à l’échelle de l’évolution des espèces, car les baleines ont vécu très longtemps sur la terre et appartiennent, malgré leur costume de bain excentrique, à la famille des vaches, des girafes et des hippopotames.

J’espère aussi, sans trop y croire, modifier le cours de mon évolution, je veux dire obtenir l’usure, l’atténuation ou même la disparition de ces formes bizarres, inadaptées, qui me font souffrir. Techniquement, c’est possible, car je travaille en circuit fermé. Je est dans mon cerveau. Ma mémoire est dans mon cerveau. Mon intelligence consciente, ma conscience, mes efforts pour comprendre et reconstituer le passé de mon cerveau n’existent nulle part ailleurs que dans mon cerveau et ne sont rien d’autre que des instances, des circuits, des excitations de mon cerveau. Il est donc possible – mais nullement certain – que les efforts que je suis en train de faire pour comprendre mon cerveau, le modifient dans le sens que je souhaite, usent, atténuent ou détruisent des formations bizarres, venues du passé.

J’aimerais que disparaissent des recoins les plus reculés de mon cerveau ces peuplades superstitieuses et naïves de neurones (ou pour être d’une précision superflue ici, de synapses) qui considèrent que je suis un grand prophète des Lumières, que la vérité elle-même me parle sans le moindre intermédiaire, et surtout – croyance la plus féconde en douleurs et chagrins – qui sont persuadées que la qualité extraordinaire de ma parole est immédiatement reconnaissable, immédiatement visible, comme pourrait l’être une auréole au-dessus de ma tête.

Du fait de leurs croyances erronées, ces peuplades vivent dans une perpétuelle mélancolie. Elles sont sans cesse déçues. Elles vivent comme un mystère insondable, une injustice, une cruauté incompréhensible le fait que mes proches, mes amis et tous les gens intelligents en général n’aient pas pour principal bonheur de contempler ces idées si profondément vraies dont la vérité elle-même m’a fait personnellement cadeau, en récompense d’une vie ascétique et d’un labeur sans fin. Comment se fait-il, se disent ces misérables peuplades, que mes amis n’ont pas simplement et naturellement envie de disséminer ces idées à travers le monde, eux qui ont déjà la chance extraordinaire de me côtoyer, de m’écouter et, si seulement ils le désiraient, de pouvoir me lire.

Je souhaite la disparition de ces malheureuses peuplades. Donc je me retrouve dans la position d’un ethnographe qui estimerait que la description qu’il fait de sa tribu ne sera vraie que si, et seulement si, cette description provoque sa disparition. Étrange domaine que celui du cerveau, c’est-à-dire de l’âme, où seule la vérité tue, où les demi-vérités ne font que blesser leur victime, où des prises de conscience peuvent être considérées comme des assassinats. Mais une description exacte de son origine et de sa nature suffit-elle toujours pour faire disparaître une croyance fausse ? Je n’en suis pas sûr. 

Parfois, me semble-t-il, pour se transformer, il faut au cerveau des actes, des actes particuliers et adaptés, des actes qui réparent et qui guérissent. Parmi les différentes vies que j’aurais aimé vivre, il en est une dans laquelle j’aurais exercé la profession imaginaire de Réparateur de romans familiaux. Voici ce que j’entends par là.

D’abord une histoire dont le souvenir est doux-amer et vivace. J’étais un homme jeune. Je devais déjà avoir une ou plusieurs expériences professionnelles. Peut-être était-ce au moment où j’ai quitté le Nouvel Observateur pour me lancer dans l’écriture. En tout cas, cela me plairait que la scène se situe à ce moment-là. J’étais attablé à un café de la place du Trocadéro, à Paris, le soleil brillait, il faisait beau, chaud, pas trop, une légère brise peut-être, entre printemps et été. J’étais en conversation avec mon père, et une conversation en tête à tête avec mon père était alors, comme avant, comme après, un événement rare, donc un évènement précieux. Je ne me le disais pas, je ne pouvais pas me dire que ce moment était précieux, mais je le ressentais. Un espoir ténu d’intimité flottait dans l’air. J’en vins à dire que j’envisageais d’écrire. En somme, devenir écrivain. Quelle serait ma couleur ? Serai-je romancier ou poète ? Penseur politique ou social ? Philosophe épistémologue ? Je n’ai aucun souvenir d’avoir abordé ces thèmes avec mon père. J’ai dû les effleurer. Dans son esprit comme dans le mien flottait sans doute, souveraine et simple, la notion si française, si respectable, si commune, si vague d’hommes de lettres. J’allais écrire, donc. Alors mon père, timide et légèrement admiratif, voulant bien faire et montrer qu’il pouvait être, si distrait qu’il fût le plus souvent, attentif à sa tâche de père, me dit qu’à l’occasion, le moment venu, il ne manquerait pas de me venir en aide, financièrement, pour publier.

 Patatras. L’intimité venait de s’envoler, le verdict de tomber. J’étais un raté. Je serai un raté. Mon fils, je t’adoube raté. Sur le moment je ne suis pas sûr de ce que j’ai compris. Mais je m’en suis souvenu. Je ne sais plus ce que je lui ai répondu : sans doute de confuses et peu convaincues syllabes d’acquiescement.

Mon père n’avait pas fait exprès. Mais une fois de plus il ne comprenait rien. Mon père et moi, nous ne faisions pas partie du même monde. Je venais de recevoir une légère pique, à moins que ce fût un petit coup de poignard, ou une dose de poison lent et insidieux. Je ne ressentais pas grand-chose, peut-être une légère et amère déception. Vite, vite j’ai dû sortir de la boite à outils de mon âme un instrument déjà prêt : le mépris, une supériorité sans bornes. Si j’avais su articuler mes états d’âme, j’aurais dit quelque chose de ce genre : « Mon pauvre papa, tu me juges à ton aune, toute petite, toute petite. Toi, bien sûr, ton univers intellectuel est étriqué. Ta prose fade et alambiquée, tes idées si convenues de respectable fonctionnaire de centre droit, dépourvu de générosité, voilà un ensemble qui ne pourrait susciter que l’ennui poli de quelques amis et connaissances. Rien que de publier quelque chose, fût-ce à compte d’auteur, serait déjà une forme de prétention de ta part.

 Mais moi ! Tu ne sais pas à qui tu as à faire ! Je suis modeste en apparence. Mais j’ai les moyens et l’intention de marquer mon siècle. Ça va barder ! Je vais abattre ces nombreuses idoles qui nous encombrent encore l’esprit, à nous autres modernes, nous empêchent de comprendre le monde tel qu’il est, donc de bien agir. Des croyances fausses, il y en a, le travail ne manque pas ! Aujourd’hui, la seule façon de devenir plus intelligent est de devenir plus athée, et réciproquement : je vais poursuivre le travail de Sartre que j’ai tant aimé. Je vais être encore plus athée que lui, je vais l’écraser sous mon athéisme. Bref, je vais mettre vraiment à nu la condition humaine, et pas à moitié comme il l’a fait. Lui, sa vision de l’homme est encore pleine de fumerolles, de superstitions consolantes, comme la liberté ou la révolution. Moi, ce sera rien que du cru et du vif. C’est dire si je serai connu ! Alors les publications à compte d’auteur, ce n’est pas mon problème, je ne joue pas dans cette ligue, je joue dans la cour des grands. Je veux dire des grands penseurs. »

A l’époque, j’étais très loin d’avoir l’assurance d’une telle tchatche : ces paroles sont une invention d’aujourd’hui. A l’époque, je n’étais sûr de rien, et surtout pas d’être capable de découvrir des vérités dignes de ce nom.

M’aider à publier à compte d’auteur… cette contribution de mon père à la solidarité des générations a provoqué quelque part au fond de moi une métamorphose étonnante… en tout cas, je le crois, je l’imagine aujourd’hui…. à compte d’auteur… instantanément, je suis devenu un petit moineau picorant sur le trottoir des miettes tombées des assiettes. Un auteur minuscule, picorant des petits riens d’intimité, des petits riens de paternité, des riens si petits que personne ne s’est aperçu qu’ils sont tombés par terre et que personne n’en veut. Entre les jambes des géants, négligeable et inoffensif, je ramasse ce que je peux. Ces géants ont des pères. Ils aiment ces pères. Ils admirent ces pères. Réciproquement ces pères aiment leurs fils. Ces pères protègent leurs fils. Ces pères admirent leurs fils. Ainsi ils sont tous grands et forts. Moi, je ne suis qu’un moineau… moineau d’un jour, moineau toujours. Comment pourrai-je aller me battre dans la cour des grands ? Des grands penseurs ? Moi, un moineau ? Ridicule ! 

Ce n’est que bien plus tard que cette offre de mon père de m’aider à publier à compte d’auteur est revenu sonner dans mon esprit comme un sortilège. Quand la durée de mon périple a dépassé toutes les limites du raisonnable, quand la rareté et le peu de conviction de mes efforts pour faire connaître mes trouvailles que j’estimais pourtant si haut, a cessé de pouvoir m’échapper, je me suis souvenu de cette conversation avec mon père. Finalement, je me suis dit, amusé et amer, je suis un fils obéissant, mon aventure va finir à compte d’auteur.

Lorsque je pense à ces longues années de travail inutiles et gratuites, je touche au vif de ma plaie. Je me suis laissé entretenir par ma compagne, en juif ultra-orthodoxe qui croit étudier dieu, ou plus prosaïquement, en mégalomane égoïste, obtus et rentré. A mes enfants, je n’ai offert qu’un père en partie là. L’autre est restée perpétuellement absorbée par la gestation d’une œuvre invisible, incompréhensible et imaginaire. La mise au monde de cette œuvre, toujours repoussée à demain, devait réunir enfin le penseur à venir et le père réel en un seul homme, adulte à part entière, estimable et tout. Mais le chef-d’œuvre est resté dans les limbes. Il n’est jamais venu au monde. Aussi mes enfants se sont débrouillés avec, en guise de père, un type un peu bizarre, travaillant avec acharnement pour pas un rond à rien de compréhensible; enfin par ailleurs l’air à peu près normal.

Aurais-je pu éviter ce gâchis ? Lorsque je pense à ce moment passé au Trocadéro avec mon père, j’imagine ce que j’aurais pu faire si j’avais été plus clairvoyant, si j’avais mieux compris mes sentiments et leur histoire.

J’aurais pu me rendre compte qu’avec cette proposition de mon père, je tenais un mince fil qui pouvait me sauver si je ne le cassais pas… il aurait pu me permettre de ne pas me noyer, de m’agripper à une racine, de me hisser sur la berge, et une fois là je me débrouille… oui, il y avait là un petit fil de transmission, un fil réparateur, capable de relier fragilement le père et le fils, j’aurais pu dire oui papa je te remercie, c’est gentil de ta part, sérieusement je veux dire, sans penser le contraire, pauvre type à côté de la plaque, t’es pitoyable tellement tu ne comprends pas ma supériorité. Et un peu plus tard je me serais mis à écrire, j’aurais écrit quelque chose d’assez court, une centaine de pages peut-être, et j’aurais essayé de le publier, si, si, vraiment, mais c’aurait été un essai biscornu, je n’aurais pas trouvé un éditeur assez risque-tout pour me dire je ne pense pas que ça se vendra beaucoup, mais oui je le prends malgré tout, on verra la suite. J’aurais pris la décision : je vais le faire imprimer, mais à une condition, une seule, que papa m’aide comme il a dit qu’il le ferait. Et il aurait été d’accord, papa. Avec ses sous, papa, je l’aurais fait imprimer, avec ses sous.

Donc mon premier opuscule, refusé à droite à gauche, finalement imprimé avec les seuls sous de papa aurait été un échec salutaire. Ainsi j’aurais fabriqué le fil de la transmission, de la reconnaissance du père, et du coup, plus généralement, de la reconnaissance du monde tel qu’il est. Papa, oui mon papa, je te reconnais comme mon papa, tu viens de me donner une aide précieuse. J’aurais même pu, pour faire les choses vraiment bien, pour mieux épaissir et tresser la corde du lien, lui dédier l’opuscule, À mon père qui a cru assez en moi pour… ç’aurait été la meilleure façon de lui dire à haute et intelligible voix, merci papa, papa je suis ton fils.

Je suis ton fils et je te reconnais comme père et donc nous pouvons enfin parler de choses sérieuses, pas sur le champ, non, mais un jour tu me raconteras comment ça t’est venu, cette idée d’être trompé par-ci par-là par ma petite maman chérie, en le sachant, sereinement, ou en tout cas en le supportant, oui, c’était entendu comme ça entre vous de longue date, je le sais, tu le sais, tu le sais que je le sais, mais pas de détails inutiles, elle courait à droite à gauche, discrètement pour ne pas te faire trop de tort, et toi tu fermais les yeux, ou plutôt tu regardais ailleurs, sur le côté, peut-être parce qu’au fond tu ne savais pas trop ce que tu voulais de la vie, sinon une certaine forme de respectabilité, et que tu ne te faisais pas de toi une très haute idée, qu’à ta façon tu étais un peu frigide et que tu ne voulais pas vivre seul, et qu’elle n’était pas méchante au fond la petite femme, en tout cas elle s’occupait de toi, de la maison, de l’intendance, et même des enfants, te rendait la vie confortable, toi qui avais été élevé avec les bonnes et j’imagine par les bonnes, toi qui ne savais pas faire grand-chose de tes dix doigts, même pas un œuf à la coque et au fond peut-être que ta frigidité, ton peu d’appétit était un peu l’image inversée des fringales de maman pour le sexe, et elle non plus ne pouvait pas vivre seule, elle avait besoin d’être dans le désir des hommes, comme on se réchauffe au soleil, très important le désir des hommes, ce soleil, pour elle, mais dangereux aussi ce soleil, elle avait peur d’y aller toute seule, au soleil, comme une grande, elle a préféré rester à l’abri, à l’ombre angoissante et rassurante en même temps de ton peu de désir, de ta maladresse, de ton manque de passion, angoissante et rassurante comme la présence d’un père gentil qui n’a pas à désirer sa fille mais la fille croit que son père est son mari, alors elle n’y comprend rien, à la vie, tout s’embrouille et elle déprime, ce n’est pas facile pour elle non plus, car de père, dans son enfance, elle n’en a pas eu beaucoup, et elle et toi, papa et maman, au fond vous étiez paumés au fond de vous-mêmes l’un et l’autre, dans des styles très différents, et sans comprendre le paumage de l’autre, vous vous êtes adossés l’un à l’autre, vous vous souteniez sans savoir par où, sans arriver à être vraiment heureux, mais quand-même survivants et vivants ensemble jusqu’à la fin, tout cela n’est pas si facile à comprendre pour un fils, enfin j’essaie.

Alors, après cette conversation discrète et même peut-être en partie silencieuse, et après avoir affiché publiquement que je soussigné reconnais pour père mon père, et reconnais du coup ma mère pour mère, et du coup le couple un peu bancal assez malheureux qu’ils forment, et par voie de conséquence le monde tel qu’il est… alors je me serai remis à écrire, mais cette fois avec un peu plus de modestie et de réalisme, et peut-être sans rancune ni mégalomanie.

Peut-être aurais-je compris que comme les autres j’avais un long combat à mener pour me faire entendre, pour me faire admettre, ni plus ni moins que les autres, car contrairement à ce que j’avais cru, je n’étais pas un miracle vivant. Moi pas un miracle vivant ? Oui, si invraisemblable que cela soit, moi pas un miracle vivant. J’aurais admis ça.

Peut-être, en proie à cette sagacité nouvelle, me serais-je dit : et comment les autres pourraient-ils me croire, comme ça, de but en blanc ? Comment pourraient-ils croire que je détiens, par miracle, sans être capable d’en expliquer la provenance, des bribes de vérités ? Sans diplôme, ni carrière, ni réputation qui puissent justifier qu’elles soient en ma possession ? Comme prouver que je ne suis pas un voleur ? Un faussaire ? Un escroc ?

Peut-être même aurais-je compris que c’était normal, inévitable que les autres, au départ, refusent de me croire, ne voient pas d’emblée que j’ai la vérité infuse, que je suis Saint Lucide du Savoir, tout simplement parce que ça n’existe pas chez nous, les Saints Lucide du Savoir.

Bref, si j’avais ressuscité mon père de ses diverses tombes, peut-être aurais-je compris beaucoup des choses de la vie… je rêve, j’imagine une vie normale… Maintenant, rechercher l’estime et la reconnaissance de gens ayant de l’influence, ce n’est plus une activité honteuse, cynique et ridicule, je peux aller fréquenter une chapelle du savoir ou de l’art afin de me faire introniser par la hiérarchie locale, dans l’espoir légitime de pouvoir prêcher à mon tour, convertir des lecteurs, des passants ou d’humbles étudiants à mes vues, moi qui, comme le prophète, les crois si vraies.

Dans quelle mesure la bifurcation dans ma vie que je viens d’imaginer avec vous, à partir d’une conversation au Trocadéro avec mon père, si elle s’était produite, aurait-elle pu réparer sérieusement mon roman familial ? Impossible de le savoir. N’existe pour de vrai que le récit de cette bifurcation, ce récit de ce qui aurait pu être et qui n’a pas été, que je viens de fabriquer : une sorte d’œuvre d’art qui tire la force de son existence de ce que je l’ai fabriquée pour vous, et que vous la regardez avec moi. Une simple représentation, semblable à une pièce de théâtre, peut-elle affaiblir ces peuplades superstitieuses de neurones dont les idées fausses font mon malheur ? Je pourrais peut-être vous le dire dans quelques temps. Pour l’instant je n’en sais rien.

Il y a une autre peuplade de neurones, ou symptôme dont je serai heureux de voir la disparition. A vrai dire, ce n’est pas une peuplade, mais un clan particulier à l’intérieur des peuplades dont je viens de parler. 

Tout au long de ma vie, j’ai gardé une fascination pour les camps d’extermination des nazis. Je suis né au moment où ils tournaient à plein régime. Comment et pourquoi ces enfers ont-ils pu exister pendant quelques années ? Comment et pourquoi bourreaux et victimes ont-ils pu les laisser exister ? Comment et pourquoi ? J’ai lu, beaucoup lu, j’ai découvert des horreurs derrière les horreurs, comme les Sonderkommandos, ces brigades d’hommes jeunes, juifs, bien logés, bien nourris et bien traités qui calmaient et rassuraient les nouveaux arrivants au moment où ils entraient dans les chambres à gaz, non, non, il ne vous arrivera rien, vous allez à la douche, et ensuite brûlaient leurs cadavres, avant d’être gazés à leur tour au bout de quelques mois.

Pourquoi ? Comment ? Qu’aurais-je fait à leur place ? Les exterminations nazies rognent et déforment l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, de la condition humaine, de la responsabilité, de la respectabilité, de la société, de la bureaucratie, de la croyance, de mille autres choses encore : de quoi être fasciné. Mais si je creuse un peu, la fascination que les exterminations nazies ont exercée sur moi a aussi une source personnelle. L’amant principal de ma mère était juif.

L’amant principal de ma mère était juif. Je le répète parce que, pendant des années, je n’ai pas réussi à le dire. Il est apparu quand j’avais deux, trois ans, et il est réapparu avec intermittence et parfois avec insistance quand j’étais un jeune homme : il était pour ma mère un recours, un appui, une consolation.

Petit enfant, j’aurais aimé le tuer, donc j’étais un nazi. Plus exactement, j’aurais aimé le tuer, donc j’aurais aimé être un nazi. Mais comme je n’ai pas réussi à le tuer, je n’ai pas réussi à être un nazi. Je suis, en quelque sorte, un nazi raté.

Je n’ai pas réussi à le tuer, lui, l’amant juif de ma mère, et papa, mon papa, mon propre père, je l’ai laissé pour mort, la tête ouverte par un coup de hache, je l’ai laissé être tué, lui mon papa, par l’amant juif de ma mère. Je ne l’ai pas défendu. Donc je suis un lâche et un parricide, un parricide par lâcheté, par défaut. Je suis coupable et je suis condamnable, et j’attends la condamnation. Elle va tomber un jour ou l’autre. Je le sais. Je ne vaux pas grand-chose, à peu près ce que vaut un juif allemand pour Hitler : je n’ai aucune place légitime sur cette terre. Dieu a raison de vouloir m’éliminer, je suis d’accord avec lui, car au fond je suis un nazi raté coupable de n’avoir pas tué un juif : l’amant de ma mère.

Il était bien plus fort que moi, cet amant juif de ma mère, alors je l’ai admiré, je l’ai jalousé, je l’ai envié : j’ai rêvé de lui voler sa force, j’ai rêvé d’être un peu lui, et longtemps, homme jeune, j’ai rêvé d’être amoureux et aimé d’une femme d’origine juive; elle était d’abord philosophe, puis mathématicienne, mais elle était toujours d’origine juive : elle était la poésie et le pardon, elle était la réparation. Ça n’a pas eu lieu. Je suis resté coupable, condamné et condamnable.

Tout au long de ma vie, je me suis demandé comment je me comporterais si j’étais raflé, si j’étais enfermé dans un camp de transit comme Drancy, si j’étais embarqué dans un wagon à bestiaux, si je partais pour un voyage de cinq jours sans presque aucune eau ni nourriture à travers l’Allemagne, pour Sobibor ou pour Auschwitz, et que je me retrouvais là-bas, et que, pas de chance, je n’étais pas immédiatement gazé. Alors la honte m’envahit car, en fait, je connais la réponse. Je sais que là-bas, j’étais, je suis, je serai incapable de résister, incapable de me battre pour me battre, de me battre pour survivre. A mon grand dégoût et désespoir, je sais que j’aurais été, que je suis, que j’étais déjà avant d’arriver, que je serai demain ce que la langue des camps appelait un « musulman », un détenu déjà résigné, déjà prêt à disparaître en fumée, méprisable et lamentable, consentant à ma propre mise à mort, à ma propre extermination.

Cette honte virtuelle, cette honte imaginée, je l’ai trainée tout au long de ma vie comme une faille de mon caractère, un secret inavouable. Je la sens, j’en ai honte, mais je n’en connais pas la cause. Elle fait partie du mauvais temps de la contrée où j’habite.

Aujourd’hui son origine me paraît claire. L’amant juif de ma mère, je n’ai pas réussi à le tuer : c’est aussi simple que ça. J’ai l’impression de bien le comprendre seulement maintenant, et pourtant cette origine de mon délaissement, de ma culpabilité, de mon malheur, de ma honte, je l’avais découverte au moment où je venais à peine de commencer ce long voyage à la recherche de vérités inconnues, à un moment où j’avais à peine passé la trentaine. En voici la description :

A deux ou trois ans, ma mère m’a délaissé. Elle a découvert l’amour, elle a inventé le plaisir. J’ai été affreusement jaloux, je suis tombé malade et j’ai maigri. Du moins, je l’imagine.

Il y a une photo de moi où je suis encore gros : je ne me reconnais pas. J’ai des boucles blondes, un air satisfait et je réponds au téléphone. C’est un jouet : il m’amuse. Or j’ai horreur du téléphone. Il résonne en moi comme la culpabilité. Il me surprend. Il me dérange. Je le décroche comme je passe devant un jury d’examen oral. Culotte baissée, il va encore falloir faire semblant d’en avoir. En fait, je ne sais rien : je n’ai pas révisé. A moins que ? Que m’a donc appris ma mère que le téléphone ne savait pas ? Quels rêves de vengeance lui ai-je susurré ? Ô saisons. Ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? La haine, la mafia, l’assassinat à distance. J’ai fait la magique étude du bonheur que nul n’élude. Mes conclusions ont été simples, mes réactions brutales : le tuer. Lui. Le rival et l’amant. Si j’avais réussi, la trace de crime se serait perdue : les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Mais je l’ai imaginé, souhaité, voulu sans jamais pouvoir le commettre, ce crime. Ma haine n’a pu se déverser. Stagnante et croupissante, elle se transformera en quelques années en culpabilité.

Avant quel festival régal, harmonie, déchéance, décrépitude, orgie, vie, plaisir, jalousie aux parfums capiteux : le sexe, le sperme, l’urine et le sang. Tout un palais épiscopal aux flottaisons douces : l’odeur du soir. Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! La nuit s’épaissit ainsi qu’une cloison, je croyais respirer le parfum de ton sang et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison ! La haine, inépuisable source de jouvence, maîtresse des maîtresses, mère des souvenirs ! Du fonds de moi la violente jalousie sort du puits : ô toi tous mes plaisirs, ô toi tous mes devoirs ! Tu sais l’art d’évoquer les minutes heureuses. Tu me rappelles la beauté des caresses, la douceur du foyer et le charme du soir. Je revis mon passé blotti dans tes genoux, car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ? La haine, je l’aime comme mon plus cher acquis, mais plus vitale est la jalousie. Comme un fruit se fond en jouissance dans une bouche où sa forme se meurt, je hume ici ma future fumée; je m’abandonne à son frêle mouvoir après tant d’orgueil et d’étrange oisiveté. Je voudrais goûter longtemps encore le miel amer et sombre de ce sentiment. La jalousie. Riche et douce au toucher comme un velours, magnifique et chatoyante, dure et traîtresse comme les fentes jaunes des yeux d’un chat. La jalousie, complice des assassinats ! Barboter dans tes tripes, maman que je haime !

Toute une chaleur archaïque et maternelle s’éveille en moi à ces mots‑là. J’avais oublié que la vie, tendre et fragile fut à ce prix : je l’ai perdue. Je l’avais si bien oublié que je l’oublie encore. Comme il est difficile de garder ce bocal ouvert ! Il se referme aussitôt – huître ‑ qu’on glisse un couteau dans sa fente. C’est pourtant là qu’il faut s’introduire – sexe que je voudrais remonter.

Un peu plus tard j’ai donné la description de l’accouplement de ma mère avec son amant juif comme si j’avais assisté en direct à cette catastrophe fondatrice. Le compte rendu que j’en ai fait, à l’époque, est rapide et succinct comme une casserole qui vous brûle :

Leurs sexes sont combatifs : ma mère me casse les oreilles avec son orgasme : un combat de coqs : on m’impose des bruits et des couleurs qui me font peur, qui me font horreur : ne pas voir, ne pas savoir, ne pas entendre : je suis un ange confus et déchu, ayant surpris ma mère en flagrant délit d’adultère, je me bannis à jamais de son lit et je dénie à mon père tout droit de me posséder.

Alors, si j’avais deviné juste il y a si longtemps, que m’a-t-il manqué pour arriver à faire disparaître mes peuplades primitives de neurones ? Pour arriver à me débarrasser de mon sentiment de délaissement, de ma honte, de ma culpabilité ? Pour, en un mot, guérir ? Si j’avais déjà compris qu’une bonne part de ma souffrance prenait sa source dans cette catastrophe fondatrice ? L’accouplement de ma mère sous, dans, avec son amant juif devant les yeux d’un tout petit garçon, celui que je suis, deux, trois ans, incapable de comprendre, horrifié, incrédule ? Que m’a-t-il manqué ? Sans doute, comme je l’ai suggéré jadis, la force de garder la plaie, ou si vous préférez, le bocal, ou l’huitre, ou encore la vérité ouverte : il eût fallu souffrir, souffrir beaucoup, souffrir durablement. Il eût fallu souffrir la vérité assez longtemps pour que meurent d’inanition les peuplades primitives de neurones.

Tâche difficile. La catastrophe était irrémédiable. Elle avait eu lieu. Elle était enfouie dans un passé très lointain, inexpugnable. Elle avait eu lieu là-bas, et je ne pouvais y retourner. Ma mémoire ne se souvenait même pas. J’avais perdu la carte de ce territoire innomé et innommable. Pourtant la catastrophe était présente quelque part dans mon cerveau, indéfiniment active, à la manière d’un volcan dont le cratère rempli d’une lave rouge et brillante, cracherait de temps en temps d’énormes blocs de pierre, des rivières incandescentes, et tout le temps d’épais nuages de cendres qui me cachaient le soleil, ruinaient le climat du pays où je vivais. Chez moi, il faisait tout le temps mauvais, tout le temps mauvais sentiment, honte, délaissement, solitude et culpabilité.

Mais ce pays était mon pays, ce climat mon climat, j’y avais pris mes habitudes. Je savais me protéger. Je me couvrais beaucoup. Je prenais mille précautions pour ne pas m’approcher du volcan. La violence de sa vérité était trop forte pour moi.

Pendant de longues années, pour éviter de m’approcher de ce volcan, tout en prétendant rechercher la vérité la plume à la main, je me suis raconté des bobards. J’ai fait mine d’être un bon élève freudien, appliqué et tout… mais, hélas ! …maladroit, tellement maladroit ! J’essayais de tuer mon père mais, pauvre bougre que j’étais, je n’y arrivais pas. En langage freudien ordinaire, tuer le père veut dire oser rivaliser avec le père, oser vouloir le dépasser, devenir  adulte, prendre femme, que sais-je… Seulement moi, en douce, je trichais. Je faisais mine de n’avoir pas bien compris qu’il s’agissait d’une métaphore, je faisais mine de croire qu’il aurait fallu que je tue mon père à balles réelles, ou peu s’en faut. Il me faut le fusil de mon père pour tuer mon père et lui prendre son fusil, car je n’ai pas de fusil. Derrière cette fausse naïveté se cachait une impossibilité. Il m’était impossible de penser, de me dire, de vous dire que j’avais vraiment envie de tuer l’amant juif de ma mère, fût-ce uniquement avec des balles sentimentales, des balles symboliques. Comment aurais-je pu le tuer, puisqu’il m’était déjà impossible de le nommer, de le désigner ? Pour éviter de l’apercevoir, j’avais dissimulé l’amant juif de ma mère derrière mon père. Je les confondais. Mes sentiments pour eux s’étaient superposés. Du coup, j’étais emberlificoté. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi mon père si absent et si doux, qui ne m’avait jamais ni battu ni engueulé, me faisait si peur et suscitait en même temps en moi une agressivité si intense, et dont, en plus, je n’arrivais pas à me débarrasser. De fait, il y avait une erreur d’adressage : ma peur et mon agressivité auraient dû se diriger sur l’amant juif de ma mère. Mais la cible était invisible.

L’impossibilité pour moi d’approcher le volcan, d’apercevoir l’amant juif de ma mère, la confusion entre mon père et lui apparaissent dans un effort que j’ai fait pour me comprendre à travers un fait-divers. Il avait eu lieu une dizaine d’années plus tôt. Il avait exercé sur moi une fascination si intense que je l’ai considéré comme un rêve que j’aurais fait, comme une histoire que j’aurais pu vivre. 

  Une nuit de Mai 1964, dans un bois au sud de Paris, un homme étouffe et étrangle sans raison apparente ni mobile clair un garçon de onze ans. Dès le lendemain, il bombarde radios et journaux de revendications, de menaces, de fanfaronnades diaboliques : attention, ne doutez pas, c’est bien moi l’auteur du crime, publiez mes messages, sinon demain je vais recommencer. Avec délice, il se roule dans la toute-puissance du mal, fût-elle imaginaire. Il couvre le père de sa victime de sarcasmes. Il s’invente des nouveaux crimes. Il a un succès fou. On l’appelle l’Étrangleur.  Mais faute de nouveaux cadavres, journaux et radios finissent par se lasser. Alors il se débrouille pour se faire prendre. Assez rapidement il refuse de reconnaître le meurtre, mais il revendiquera toujours l’énorme campagne d’autopromotion qu’il a orchestrée à partir du meurtre. Il a passé le restant de sa vie en prison, avec un drapeau anarchiste accroché dans sa cellule. 

Ce crime sans mobile – sauf la publicité – était un mystère. Il l’est resté. J’ai cru avoir percé ce mystère. Selon mon idée, le petit garçon s’était suicidé pour embêter son papa. Le petit garçon travaillait mal en classe, il avait volé de l’argent à sa mère. Son père le battait parfois. Il ne voulait pas rentrer à la maison. Il était en fugue quand il a été abordé par celui qui, quelques heures plus tard, allait l’étrangler. C’était un infirmier psychiatrique débutant et bien noté, la trentaine, âme sensible, fragile et mégalomane. Il était tombé sur le petit garçon par hasard, le soir tard, dans le métro. Il a eu de la pitié pour ce petit fugueur en désarroi, de la sympathie, il s’est identifié à lui. Il a pris son parti. Il a suicidé le petit garçon pour le venger. Par la magie de cet acte, c’était désormais le père qui était dans son tort, et pour toujours. Car le père d’un enfant qui se suicide est coupable, forcément coupable.

 Donc, selon moi, le meurtrier s’était confondu avec la victime. En tout cas, moi, je me suis confondu avec les deux. Je suis le petit garçon qui a peur de son père et qui se sent coupable vis-à-vis de lui. Je suis le meurtrier qui par son coup de maître a retourné la situation. Voici comment je me décris, ou si vous préférez, comment je m’imagine :

Enfin, mon cher papa, je te tiens. Je donne des indices. Je livre des preuves. Je deviens un criminel authentique et dangereux. Je suis le célèbre acteur qui porte le beau nom d’Étrangleur. Tu es obligé de me reconnaître : je suis le Christ. Je fais la une de tous les journaux. On me craint, on m’écoute. Je publie cinquante-six messages. J’ai retourné le sort en ma faveur. J’étais un assassin incapable de tuer et pourtant coupable de l’avoir fait. Me voici un suicidé innocent et plein d’allant qui peut t’insulter librement. Car tu es coupable, négligeant papa et méchant.

Lorsque vous en voulez à quelqu’un et que vous avez tort, comment réussir à vous venger tout en restant dans votre bon droit ? C’est simple, voyons ! Retournez l’agressivité contre vous-même, faites commettre à votre adversaire une faute irrémédiable (vous tuer) afin de le plonger à jamais dans la culpabilité.

En somme, la seule façon que j’avais trouvée pour entrer en relation avec mon père était de me suicider, technique à la fois coûteuse et malhonnête. Par cet acte de magie, mon papa négligent devenait un méchant, lui qui dans la vie ne l’était pas; et le transformer en méchant était le prix à payer pour lui faire porter les nombreux habits des amants de ma mère, ceux de l’amant juif en particulier : tous ces habits que je ne pouvais pas voir et que j’aurais aimé transpercer de mon épée dans le noir. Deux pages plus loin, j’en ai rajouté une couche :

…car j’espère bien le tenir, maintenant, ce salopard. C’est pourquoi il ne faut pas mentir : tuer le père, tuer. Là, entre les omoplates. Si j’avais menti, je me serais égaré : je n’aurais pas découvert ce bosquet propice d’où je le guette. La haine coule de ma plume. Il faut se viser juste pour atteindre les autres. C’est pour lui que j’écris, le père, pour arriver à le tuer, à le dire et que je sois exaucé.

La haine coulait de ma plume, sans doute, mais pas la lucidité. Mon obstination à faire porter à mon père les différents costumes des amants de ma mère transparaît encore dans le passage suivant, que j’ai écrit peu après :

Je crois que l’erreur de l’Étrangleur, comme la mienne, fut de ne jamais remettre sa mère en question. Il niait qu’elle ait pu fauter, il voulait absolument qu’elle fût sans tache. Il s’interdisait ainsi toute vengeance : il ne pouvait tuer le père.

Il eut fallu écrire : il ne pouvait tuer l’amant, tous ses amants. Si je l’avais pu, j’aurais gagné en sérénité quelques années. En fait, pour arriver à découvrir l’amant juif de ma mère, il m’a fallu faire un  énorme détour. Il m’a fallu affronter un objet autrement intimidant : l’Holocauste. J’ai lu, j’ai étudié, j’ai réfléchi et, du fait de votre heureuse présence, ô mon bienveillant lecteur dont je tente de me faire comprendre sans mesurer ma peine, il m’a semblé apercevoir enfin les camps d’extermination nazis : j’entends par là vaincre l’horreur, la peur, la culpabilité, la honte qu’ils nous inspirent. L’Holocauste est le péché principal et le diable vivant des nations européennes du vingtième siècle. Cet acte nous tient lieu de définition absolue du mal. Tout rapprochement entre cette horreur et la trame ordinaire de nos existences nous est insupportable. Et pourtant, si nous voulons retrouver l’innocence, la joie de vivre, la confiance en la capacité à nous diriger nous-mêmes vers le mieux, c’est précisément à la réunification de notre part diabolique et de de notre part ordinaire qu’il faut procéder, tout simplement parce que c’est bien nous, européens modernes, qui avons commis cet acte et non les Aztèques, les Jivaros ou les Romains.

Ma fascination pour cet objet terrifiant que sont les camps d’extermination était profondément liée à ma fascination pour cet objet terrifiant qu’avait été pour moi l’amant juif de ma mère. En tâchant de maîtriser avec ma raison l’horreur des camps, je suis parvenu à maîtriser l’horreur que m’inspirait l’amant juif de ma mère. Au fond, ce long travail sur les camps a joué le même rôle de réparation qu’aurait pu jouer, si je l’avais acceptée, l’offre de mon père de m’aider à publier à compte d’auteur.

Aujourd’hui, en me relisant, je m’aperçois que l’Étrangleur m’a fasciné pour deux autres raisons. J’ai  partagé avec Lucien Léger un besoin éperdu de reconnaissance et une vaste dose de mégalomanie.

Au sortir de l’adolescence, lorsque je commence à écrire, je m’imagine en Françoise Sagan, jeune, riche et célèbre, pieds nus dans ma voiture de sport décapotée. Après ce début fulgurant, je serais passé aux choses sérieuses. Mais d’abord, la gloire. Mes premiers efforts d’écriture se révélèrent d’une fadeur et d’une inconsistance infinie. En fait, je n’avais rien à dire. Ou plutôt, je n’avais pas accès à ce que j’aurais voulu dire. Il ne me restait plus qu’à faire maigre, qu’à sauter la case célébrité. Plus tard, après avoir fait des études, je suis passé directement aux choses sérieuses, si sérieuses qu’elles sont très vite devenues trop sérieuses pour être communiquées. Hier, aujourd’hui, demain, jour après jour, année après année, je travaille inlassablement à rendre transparente la totalité, mais la totalité résiste, je n’ai pas encore fini : du coup, la case célébrité se trouve repoussée à l’infini. Lucien Léger, je l’envie, je le jalouse, je l’admire sans me le dire : il a fait ce que je n’ai pas su faire : il a été directement à la case célébrité. Aujourd’hui, mon désir d’être reconnu est toujours là, comme un astre immense et pâle qui menace d’exploser. Je me dis qu’il est temps que je le fasse sauter moi-même. Mais comment ? A quoi dois-je renoncer ? Quelle défaite dois-je reconnaître ? Quelle solitude accepter ?     

Lucien Léger, enfant d’une famille très modeste, offre à son double, l’Étrangleur, des origines bourgeoises, des relations haut placées, des crimes qu’il n’a pas commis. Cette mégalomanie, je la partage. Je suis tout à fait exceptionnel. Je voudrais qu’à peine je paraisse, quelques feuillets à la main, tout le monde me reconnaisse pour ce que je suis, un penseur très haut de gamme : Saint Lucide du Savoir, l’homme à qui la réalité parle en direct, l’homme qui connaît mieux la nature des mathématiques que les mathématiciens, qui connaît mieux la nature du temps que les philosophes et les physiciens, l’homme qui sait mieux que toute la classe politique réunie quelles réformes conviennent à son doux pays, la France ; l’homme qui aperçoit si bien les détours de son âme ; bref, l’homme en qui la vérité infuse inlassablement.

Au moment où je me servais de Lucien Léger pour me comprendre, j’ai cru me découvrir une supériorité sur lui. Le créateur de l’Étrangleur s’est renié. Il est revenu sur ses aveux, il a refusé de reconnaître qu’il était bien celui qui avait tué le petit garçon. A mon sens, il avait eu raison de se rétracter car, en fait, cette rétractation était le signe d’une faute très grave : il s’était trompé de registre. Il avait confondu la réalité et sa représentation. Voici comment je l’ai raconté : 

Lucien Léger avait échoué parce qu’il avait tué, non parce qu’il avait été pris, puis condamné. Car il avait tout fait pour se faire prendre : il avait besoin que les autres l’authentifient, lui et son action, comme si son crime était une toile de maître qu’il venait de dénicher aux puces. Sa course éperdue à la reconnaissance marquait la limite de son action et, finalement, son échec. Il n’était pas sûr d’être l’auteur du crime parce qu’au fond il n’était pas sûr d’avoir tué la bonne victime. Il espérait que la considération que les autres lui accorderaient en tant qu’assassin authentique comblerait l’infranchissable distance qui le séparait de sa véritable victime. Il craignait que sa toile de maître ne fût un faux. Et, effectivement, elle l’était. Car Lucien Léger n’avait pas vraiment tué. Il s’était trompé. Non de victime mais carrément de registre, d’univers. Lucien Léger avait tué un petit garçon de chair et de sang, un petit acteur qui jouait le rôle, un rôle dans la pièce de théâtre, une pièce de théâtre à lui, Lucien Léger, alors qu’il aurait voulu tuer le personnage lui-même, celui qui était dans sa pièce, celle des malheurs de son enfance.

Mais comment faire pour tuer le personnage d’une pièce de théâtre, et seulement le personnage ? Quand on n’est pas soi‑même un personnage de la pièce ? Question difficile.

Question difficile en effet. A l’époque, je croyais tenir la solution. J’espérais bien réussir à fusionner les registres :

Je ne tue pas, j’écris, et je n’écris que pour être lu, semblable en cela à certains pervers, qui préfèrent regarder d’autres hommes faire l’amour à leur femme, plutôt que de le faire eux-mêmes. Lucien Léger, son héros et moi, nous ne jouissons que dans les comptes rendus. Plus malin qu’eux, j’ai fondu en un seul moment leurs étapes successives et inadéquates : ce livre est mon crime et ce crime est mon livre : je m’épargne ainsi la prison et j’espère échapper à la littérature.

Aujourd’hui, j’avoue ma défaite. Mon livre n’a pas été un crime. Je n’espère plus échapper à la littérature. Je me contenterais d’y accéder. Je n’ai pas réussi à provoquer chez mes rares lecteurs, chez les trois ou quatre éditeurs que j’ai tenté d’intéresser à mon propos, cette fusion miraculeuse et instantanée entre la réalité et la représentation, fusion qui leur aurait fait dire : c’est la vérité même ! C’est peut-être aussi vrai que du Proust ou certains passages de Spinoza ! Publions et avançons sur le chemin des Lumières !

Lors de son procès, Lucien Léger a tenté de décrire maladroitement, me semble-t-il, cette intrication imparfaite et cette séparation impossible des registres dans laquelle il s’était emberlificoté. Il a dit à propos de ses aveux : « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent ». 

Cette déclaration s’est fixée dans ma mémoire. Je l’ai utilisée une première fois pour moquer mon désarroi de jeune homme qui se croyait écrivain et qui découvre que toutes les phrases qu’il aligne sonnent faux à ses propres oreilles :

Longtemps j’ai rêvé d’être un artiste, mais je ne savais pas quoi dire.  J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent : je reconnais dans cette déclaration de Lucien Léger l’essentiel de mes ambitions littéraires.

La deuxième fois où j’ai eu recours à cette phrase est plus intéressante : un drame de mon enfance dans lequel se résume, comme dans une peinture primitive flamande, à la fois ma vocation de redresseur d’idées fausses, ma solitude mélancolique, ma complaisance voluptueuse et infantile à me sentir incompris. Ce drame, je l’ai raconté une première fois :

Lorsque j’étais petit, six ou sept ans, je me prescrivis des lignes :

Je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon.

J’en remplis une ou deux feuilles d’un cahier d’écolier et j’en fis une cocotte que je posais sur mon bureau d’enfant. Ma mère la trouva. Elle me demanda qui m’avait obligé à les faire. Je refusai de répondre. Elle se mit en colère. Je m’enfuis dans le jardin. Elle me rattrapa et me gifla dans un massif d’hortensias. Savais-je à l’époque qui m’avait ordonné ces lignes ? Moi, sans doute, en accord avec le bon dieu. J’ai fait brièvement appel à ses services. Il eût été plus intéressant de savoir quel crime j’avais commis : si je l’ai su, je l’ai oublié.

Je suis revenu à cette histoire deux ou trois ans plus tard. Cette fois, mon intuition a cru découvrir de quoi je m’étais puni, en quoi j’avais été un mauvais garçon. 

Lorsque je regarde en arrière, aussi loin que mes souvenirs ont un tour consistant et suivi et que ma mémoire me renvoie une image de moi, c’est à dire une âme, elle est solitaire : je n’ai personne à qui me confier. Je suis né tel que je suis encore de ce moment où j’ai éliminé ma mère. Lorsque je me prescrivis des lignes : je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon, et que ma mère me gifla dans un massif d’hortensias faute de parvenir à me faire dire le nom de l’autorité qui m’avait infligé cette punition, elle ne se doutait pas qu’elle était elle-même la solution de l’énigme que je lui proposais. J’attendais qu’elle me console, qu’elle m’absolve et qu’elle me tranquillise puisque sa puissante magie avait armé mon bras : elle était à l’origine de la disparition qui me culpabilisait : celle de mon père. « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent », aurais-je pu dire comme Lucien Léger. Sa colère tombée, ma mère oublia sa curiosité.

Aujourd’hui, repensant à tout cela, je me dis que j’ai dû me punir, me prescrire des lignes pour tenter de ne pas me sentir responsable de ce dont je n’étais pas coupable, pour exorciser le diable qui m’avait obligé à voir ce que je ne voulais pas savoir, ma mère en flagrant délit d’adultère (ma sœur avait des souvenirs de cette époque qui allaient dans ce sens), ou alors des scènes de ménage entre mon père et ma mère dont les enjeux étaient identiques.

Ce n’est que conjecture et devinerie. Je ne crois pas que je puisse retrouver plus précisément le petit garçon que je fus, avec ses pensées et ses sentiments maintenant si lointains. En un sens, peu importe, puisque le crime est prescrit et le coupable imaginaire.

Ces lignes que j’ai écrites en anglais, car telle était la langue de l’école à laquelle j’allais à l’époque : I am a naughty boy, I am a naughty boy, I am a naughty boy, repliées en forme de cocotte sur mon bureau, entourées par les évènements qui les ont fait naître et ceux qui les ont suivis, tout ce drame enfantin forme comme une sorte de mélodie affective et intellectuelle. Cette mélodie est restée gravée en moi. Maintenant, au moment où je vous écris, il me semble que la forme abstraite de cette mélodie a été le moule dans lequel se sont coulées mes ambitions intellectuelles. Mon interminable et obstinée activité de prophète perdu dans le désert de la vérité peut être considérée comme une longue suite de variations plus ou moins reconnaissables, plus ou moins ornées, sur cette mélodie fondatrice.

La proposition de Lucien Léger : j’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent m’a tant fasciné parce que, sans que je m’en rende bien compte, je l’ai entendue comme une variation tardive de la proposition implicite qui aurait pu résumer mes soucis de petit garçon se prescrivant des lignes et se sentant responsable de ce dont il n’était pas coupable : Je me suis accusé en donnant des preuves écrites mais en pensant aussi que ma mère verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent.

 Cette action, je me suis accusé en donnant des preuves mais en pensant qu’on verrait qu’elles étaient fausses, a été un échec complet. J’ai fini avec, pour tout potage, une paire de gifles dans un massif d’hortensias. Comment passer de l’échec à la réussite ? De la culpabilité à l’innocence ? Comment retrouver le goût de l’action ? Comment reprendre l’avantage sur des divinités adultes, incompréhensibles et injustes ? En faisant l’opposé. Pour vivre et prospérer, j’ai inversé, comme dans un miroir, la mélodie affective et intellectuelle et, en même temps, je l’ai généralisée. Cette mélodie, ainsi retravaillée, est devenue : J’accuse les (façons de penser des) autres d’être fausses sans donner de preuves (je ne peux pas faire de la science) mais en pensant aussi qu’on verra que mes accusations sont vraies. Telle pourrait être encore aujourd’hui, ma devise, ou si vous préférez, l’algorithme qui génère toutes mes agitations intellectuelles.

Malheureusement, ce renversement en son contraire n’a pas été une réussite non plus, de mon point de vue : personne ne prend mes accusations au sérieux, sauf moi qui les trouve d’une vérité stupéfiante. Où est l’erreur ? C’est simple, me direz-vous, vous le savez déjà : vous n’avez pas de preuves, vous ne vous êtes jamais donné la peine de prouver vos compétences, vos accusations sont sans grand intérêt, peut-être fausses. Dosez ces trois explications selon votre goût, et restons-en là ! Il n’y a rien à chercher.

Vous avez raison, mais permettez-moi d’ajouter un codicille. Cet échec tient un peu aussi au fait que j’ai gardé vivante en moi la version originale de la mélodie, et en particulier sa triste fin. Mais ma mère n’a rien compris. Elle m’a flanqué une paire de gifles dans un massif d’hortensias.  Je l’ai gardée vivante en moi : je veux dire par là que cette fin est devenue malgré moi mon expérience, ma vérité, ma vision du monde, l’idée que je me fais de l’avenir. J’ai été incompris une fois, je le serai de nouveau. La triste fin s’est produite une fois, elle va se reproduire. Ainsi va la vie. Puisque ma mère n’a pas compris que je n’avais rien fait de mal, contrairement aux lignes que j’avais écrites, puisque ma mère n’a pas compris qu’il eût fallu me rassurer sur mon innocence, me consoler, m’expliquer qu’au fond ce n’était pas bien grave qu’elle trompe mon père, que c’étaient les imperfections de l’existence qui provoquaient cela, rien de plus, que je n’y étais pour rien de toutes façons, de sorte qu’il ne fallait pas que je me fasse du souci, qu’il fallait seulement que je grandisse sans me préoccuper de tout cela, puisque ma mère ne m’a pas compris, puisque ma mère n’a pas compris tout cela, déjà moi je suis battu d’avance, et quand je pense que j’ai raison, je prévois déjà que les autres ne vont pas me croire, vont me gifler dans un massif d’hortensias. Je le sais d’avance, aucune autorité à la compétence reconnue, aucun lecteur professionnel, aucun éditeur n’arrivera à lire dans mes lignes ce qu’elles sont : un immense effort, en partie couronné de succès, pour nous rendre, tous tant que nous sommes, nous les modernes tardifs, innocents et heureux, pour nous faire reprendre, confiants et joyeux, le chemin des Lumières, au prix seulement de la pendaison haut et court de quelques idées coupables, c’est-à-dire fausses. Non, quoi que j’écrive, ils liront seulement :  I am a naughty boy, I am a naughty boy. Je suis voué à recopier inlassablement ces lignes : Je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon, élucubrations inutiles d’un vieil inconnu.

Je suis un vieil inconnu, sans doute. Mais le problème est que je suis un grand génie. Enfin, je l’ai cru. Comment me débarrasser de cet esprit universel, de ce penseur plein de morgue, imbu de lui-même, qui dissimule aux autres son sentiment de supériorité, et qui est pourtant timoré, battu d’avance, éperdu de reconnaissance, qui se roule avec une volupté amère dans l’incompréhension des autres, qui pleure silencieusement d’être si incroyablement méconnu ? Je ne sais pas, je ne sais plus, j’aimerais savoir. Je cherche.

Si j’étais sur mon lit de mort, quelles devraient être mes dernières paroles ? Les vraies, les bonnes, les justes ? Mon pauvre François, tes idées étaient excellentes mais tu n’as pas su les vendre ? Ou alors : Mon pauvre François, tu as toujours surestimé l’originalité de tes idées. Il est temps que tu dégonfles enfin ta baudruche !

J’hésite, je regarde les unes et les autres. Je ne sais lesquelles choisir. Où est la force ? La sérénité ? La douceur de la vérité ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’aimerais savoir. Je cherche.

La solution est peut-être toute simple. Mon pauvre François, tu as eu tellement peur des autres que tu as toujours remis à demain la confrontation avec eux. Tu as refusé de faire carrière parce que tu étais mort de peur, d’angoisse et de culpabilité. Plutôt que d’avoir à éprouver durablement ces sentiments si désagréables, tu t’es fabriqué une petite religion portative :

Il suffit que la vérité paraisse toute nue pour qu’aussitôt elle soit reconnue.

 La preuve : j’ai procuré un orgasme à ma mère en naissant, et comme chacun sait, moi et la vérité ne font qu’un.

Tu as cru en l’existence de cette proposition. Mais le miracle qu’elle promettait ne s’est pas produit. En fait, toute ta vie, sans t’en rendre compte, tu as fondu ta culpabilité personnelle dans la statue de la vérité générale, ou si tu préfères ton innocence dans l’erreur des autres. Tant pis. Maintenant il est trop tard. Il te reste à apprendre la solitude. 

Soit. J’admets. Mais quelle solitude ? Dois-je me séparer de vous, lecteur imaginaire à qui j’ai écrit toute ma vie ?  Vous qui m’êtes si intime ? Vous pour qui je me suis donné tant de mal avec tant de bonheur ? Vous, mon ami, mon complice, ma sœur et mon frère ? Me résigner à ce que vous n’existiez pas du tout ? Comme dieu lui-même ? Ou suffirait-il que je me fasse à l’idée que vous, mon lecteur désintéressé, ne soyez pas mon père, que vous ma lectrice professionnelle, ne soyez pas ma mère ? Que vous ne soyez ni l’une ni l’autre, mais alors qui ? Un autre moi-même ? Non plus. Mais alors…?

La difficulté est peut-être là. Ou plutôt la solution. Que je ne vous qualifie pas, que ne n’essaie même pas de vous définir, que je n’ai même pas envie de le faire, que je puisse sereinement savoir que vous n’existez pas. Plus exactement, que je puisse sereinement ne pas savoir, ne pas vouloir savoir si vous existez ou pas, que je puisse sereinement vous laisser dans un état d’indétermination quantique, entre inexistence et existence. Que je me moque éperdument de cette indétermination. Que je continue à avancer sur mon chemin, à vous parler, sans rien vous demander, pas même si vous êtes là, pas même cela. Telle est peut-être la sagesse, le grand art de vivre.

Au fond, cela revient à reconnaître que je suis un animal social. Ça parle dans ma tête. Je suis plusieurs. Au minimum je, tu, nous et il  et elle si j’étais une fille. Et je n’existe que grâce à tu et il. Cette petite troupe n’est autre que moi, que nous, de sorte qu’il est inévitable que je m’entretienne avec vous, parce que la politesse veut que je ne vous tutoie pas. Vous êtes donc en partie de moi, sans l’être.

En somme, il me faut reconnaître que, comme Robinson sur son île, je ne suis pas seul, je suis plusieurs. Même si je le voulais, la plume à la main je n’arriverais pas à l’être, seul, pas plus que je n’arriverais à m’envoler dans les airs en battant des bras. Vous êtes à la fois indéterminable et impossible à supprimer. Vous faites partie de moi sans être une partie de moi, c’est aussi simple que ça.

Bon, j’en conviens, c’est un peu compliqué, mais pas par complication, simplement par indétermination. Les rapports qui m’unissent à vous sont flous tout simplement parce que moi-même je suis flou. Les limites qui séparent mon corps du monde extérieur sont nettes : la peau. Mais les limites qui séparent mon âme de la vôtre, de celle des autres, ne le sont pas. Je suis ce que vous pensez de moi, et si vous ne pensez pas grand-chose, je ne suis pas, ou si peu. Je suis une fanfare que jouent les autres. J’écoute cette musique et j’entends mes sentiments : mon âme est une mélodie jouée par les autres. 

Autrement dit, pour être dans le vrai, il me faudrait accepter de ne tenir la vérité que de moi-même, tout en sachant que je ne la tiens pas. Accepter que ce crime n’est pas mon livre, et ce livre n’est pas mon crime. Accepter qu’il y ait seulement crime pendant le bref instant où j’écris cette phrase, ce paragraphe qui résonne provisoirement dans mon âme comme une note juste. Le reste du temps, pour moi et pour les autres, cette phrase, ce paragraphe est seulement l’exutoire de ma culpabilité.

La vérité, cette vérité que j’entrevoyais, et qui, dès que je m’en approchais, dès qu’elle devenait assez grande pour que je puisse la décrire dans un certain détail, laissait découvrir dans le lointain une autre vérité, différente, aussi intéressante, appartenant à un tout autre domaine, cette vérité n’était que l’ombre projetée et toujours renouvelée de ma culpabilité, la culpabilité pour un crime que je n’avais pas commis, une culpabilité que je ne savais pas reconnaître en tant que telle, mais que je ressentais, et dont je n’arrivais à me débarrasser passagèrement qu’en travaillant dur, hier, aujourd’hui, demain à rendre aussi ressemblant et vivant que possible la représentation de ma vérité du moment, celle que j’avais sous les yeux, qui était si captivante.

Ainsi j’ai couru de chimère en chimère, j’ai attaqué des moulins à vent délabrés dont j’étais seul à apercevoir les magnificences, et dont pourtant j’étais convaincu que dès que je les aurais montrés aux autres, leur beauté ne manquerait pas de leur sauter aux yeux.

J’aurais tort d’être amer pourtant, car j’ai vécu pendant de longues années au paradis. Quel paradis ? Celui que m’a ouvert la technique étrange d’écriture semi-automatique que j’ai pratiquée longtemps sans même bien la comprendre, et que j’ai esquissée déjà plus haut. Pendant toutes les longues années du livre, je n’ai jamais choisi le sujet dont je traitais. Cela m’était interdit. Les émotions imprévues, les compréhensions nouvelles qui naissaient du travail lui-même, du travail que j’étais en train d’accomplir, devenaient le sujet obligatoire du paragraphe suivant, si absurdes, contradictoires, antipathiques, désagréables ou dégoûtantes  qu’elles me parussent sur le moment. Il m’était interdit de vous cacher quoique ce soit, sauf le banal et le répétitif.

 Cette technique d’écriture m’a permis de métamorphoser une culpabilité sans fin et sans raison en son contraire, une légitimité universelle : les deux faces d’une même médaille, celle de la toute-puissance.

J’ai eu autorité pour parler de tout parce que jamais je ne n’ai choisi ce dont je parlais. J’étais esclave. Je me contentais d’obéir. Le sujet m’était imposé. C’était la vérité qui me l’imposait, sous la forme d’une rectification toujours nouvelle, toujours recommencée. Vous voyez-bien, me disait la vérité, que les choses ne sont pas comme elles paraissent être à vos semblables. Veuillez avoir l’obligeance de procéder pour eux aux rectifications nécessaires. Je croyais obéir à la lucidité, au bon sens, au courage intellectuel, mais en fait j’obéissais à ma culpabilité qui s’était projetée dans le ciel des idées générales, qui s’était drapée à l’antique. Elle prétendait me faire travailler pour le bien des autres. Je lui obéissais avec empressement et volupté. Elle ne me laissait jamais tranquille, elle me donnait toujours du travail et j’étais enchanté de me rendre utile. Avant même d’être arrivé à la fin d’une rectification, elle faisait surgir devant mes yeux une nouvelle perception fausse et pourtant commune qui réclamait d’être redressée; et pour cela, il fallait du travail, de l’attention, des lectures, des efforts d’écriture. Tant pis. Je n’avais pas le choix. Il ne me restait plus qu’à me lancer dans cette nouvelle aventure, à la manière d’un explorateur à la recherche de l’océan découvrant du haut de la colline qu’il vient de gravir, une nouvelle colline. Toute ma vie de chasseur de vérités, j’ai été de rectification en rectification, comme un poivrot de verre en verre. Tel a été le paradis dans lequel je me suis promené, ivre et naïf, en me prenant pour Saint Lucide du Savoir. Ce paradis, pendant que je m’y promenais, je me suis efforcé à plusieurs reprises de le décrire. En souvenir de lui, laissez-moi vous imposer cette gerbe de phrases :

Je vis au fin fond d’une vallée  mystérieuse et perdue où la Beauté et la Vérité existent encore : il me suffit de travailler avec acharnement pour les obtenir. Tout autour de moi, j’aperçois une telle abondance de beautés nouvelles, de vérités encore inconnues, et qui feraient le bonheur des autres si je parvenais à les leur cueillir, que mon seul malheur, mon seul problème, dans ce pays de cocagne, est de me sentir inférieur à la tâche. Je suis si lent, si maladroit, qu’il me faudrait des dizaines de vie pour engranger seulement les principales. J’ai seulement à me discipliner, trier, choisir, me limiter.  

Je suis libre; libre de promener parmi la splendeur inépuisable du monde;  libre de vagabonder à ma guise dans le jardin merveilleux de la connaissance.

Je travaille dans un atelier imaginaire dont je suis à la fois l’ouvrier qui produit en écrivant, le client qui passe la commande, choisit le sujet et réceptionne la marchandise en lisant, le patron expérimenté et exigeant qui renvoie le produit à l’atelier tant qu’il lui trouve des défauts qu’il sait corriger, ou qu’il croit seulement corrigibles.

L’atelier fabrique des copeaux de vérités, et comme à leur connaissance ces copeaux de vérités n’ont aucun prix, ni l’ouvrier, ni le client, ni le patron ne se soucient le moins du monde de rentabilité. A leurs yeux, la vérité est gratuite et inestimable, comme l’air qu’on respire. Cette absence parfaite, suspendue et provisoire de toute valeur marchande est l’un des charmes de cet endroit lumineux et imaginaire : à travailler là-bas, je trouve une félicité dont je ne suis pas sûr qu’une fois ce manuscrit terminé, je puisse jamais trouver l’équivalent ailleurs. A travailler là-bas, mon âme se purifie et se fortifie. Les peurs superstitieuses et insurmontables, les haines et les guerres intestines qui la ravagent, et font d’elle un pays pauvre, dangereux, mal famé, faible, sans défense vis à vis des autres, s’atténuent. Les parties bancales, discordantes se réarrangent. Si j’étais croyant, je dirais que mon âme se rapproche de Dieu, car tant que je travaille dans cet atelier lumineux et magique je ne peux commettre de péchés, c’est à dire d’actions que je juge mauvaises. Tel est, je crois, l’autre raison de mon attachement. A l’atelier, je n’ai pas besoin de boussole, car dès que j’avance, c’est forcément dans la bonne direction. Le pire qu’il puisse m’arriver est de n’arriver à rien. A l’inverse, quand je sors dehors, dans la vie ordinaire, j’ai beau être prudent, je finis forcément par faire mal, par faire le mal. Si je choisis un camp, c’est au détriment d’un autre; si je choisis la fille, je lèse la mère, si je choisis le paysan, je lèse l’ouvrier; je me nuis ou je nuis aux autres; je me trompe de fins ou je me trompe de moyens; et si c’était à refaire, bien souvent je ne le referais pas : je le referais autrement. Mais impossible de rien effacer. Ici au contraire, à l’atelier, c’est facile : il suffit de déchirer la feuille. Je recommence mes mauvaises actions aussi longtemps que n’ai pas réussi à les transformer en bonnes. Je recommence ma vie jusqu’à ce que je la réussisse.  

Voilà, arrêtons-là. En bref, j’ai longtemps exercé un métier qui je trouvais beau, exaltant, difficile, estimable, profondément utile aux autres : repousser les limites de la conscience. Ce métier m’a rendu heureux. Je l’ai exercé en imagination, c’est-à-dire en solitaire. Comme, en entrant dans une pièce, il suffit d’effleurer un interrupteur pour que jaillisse la lumière, j’ai longtemps cru qu’il suffirait que je le décide pour que, d’imaginaire et solitaire, ce métier devienne réel, collectif, social. Je me suis trompé. Je viens d’essayer de comprendre pourquoi.

Si j’essaie maintenant d’aller jusqu’au noyau dur des chagrins et revendication de mon enfance, je pourrais dire que j’en ai voulu à mon père de n’avoir pas su tenir son rôle. Il n’a pas su faire jouir ma mère. Elle a été voir ailleurs. Tel a été mon problème. Si j’avais été capable de penser cela, je me serais dit qu’au fond ce n’était pas mon problème et j’aurais eu une autre vie.