– Intermède introspectif, 1 –
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Ma bien-aimée lectrice, mon bien-aimé lecteur, vous qui me rendez si heureux en me lisant, j’ai honte : voici que je vais encore manquer à ma parole.
J’avais promis d’en finir avec le Bien et le Mal. Plus exactement, avec l’impossibilité de les fonder, c’est-à-dire l’impossibilité dans laquelle nous sommes tous de définir ce qui est bien et ce qui est mal de façon incontestable, définitive, universelle…etc. Autrement dit encore, si grands savants ou si grands philosophes que nous puissions être, ou que nous ayons été, il est impossible, et il sera toujours impossible de sortir les définitions de ce qui est bien et de ce qui est mal du domaine de l’opinion, d’une opinion que certains partagent, mais d’autres pas, et demain on recommence, et demain on discute.
De façon plus intéressante, j’avais l’intention de revenir sur les heureux effets que la reconnaissance de cette impossibilité engendrerait si elle venait à être partagée par le plus grand nombre; si, rêvons un peu, un jour elle devenait un truisme de notre vie morale et philosophique, et, surtout, une ennuyeuse banalité de notre vie politique, aussi difficile à nier que la rotondité de la Terre, et même une évidence enseignée, pourquoi pas, dès l’école secondaire.
A la place, je me suis lancé dans une lecture du Coran. Et maintenant, je voudrais en rajouter une louche ! J’ai envie d’aller creuser les raisons personnelles qui m’ont entrainé dans cette lecture du Coran.
Si cela vous ennuie de me regarder fouiller dans les recoins mal fréquentés, mal odorants, obscurs de mon âme, sautez cette entrée, et la suivante qui en est le prolongement.
Dans l’espoir de me la faire pardonner, permettez-moi de tenter de justifier à vos yeux cette nouvelle digression à propos d’une première digression. Je vois plusieurs façons de le faire.
La façon personnelle et affective : rendez-moi un grand service, lisez moi, écoutez-moi, votre lecture m’est précieuse. En douce, en vous écrivant, j’espère arriver à modifier la forme de mon âme. Je tente une fois encore, une dernière fois, de me débarrasser de ce sentiment de tristesse, d’abandon, de culpabilité, de solitude, d’impuissance qui m’envahit sans raison, persiste si longtemps. Peut-être que si j’arrive à en dévoiler clairement les sources, à vous qui êtes si différent de moi, il disparaîtra un peu. Bref, soyez assez bon pour me servir, une fois encore, de psychanalyste bénévole.
La façon bravache : vaincre ma peur, étaler ce dont j’ai honte, faire ce qui me dégoûte.
La façon respectable : poursuivre cette entreprise qui m’a paru si belle, si exaltante quand j’ai commencé à écrire : conquérir et offrir des terres nouvelles à la conscience – à ma conscience comme à la vôtre.
Pour réaliser cette ambition, j’ai respecté une règle qui s’était imposée à moi avant même que je m’en aperçoive. Toutes les vérités sont bonnes à prendre. Autrement dit, t’as pas le choix, dès qu’apparaît, une idée, une intuition, un sentiment nouveau, enfin n’importe quoi qui sent puissamment le vrai, dont il y a une seconde tu ignorais l’existence, t’as pas le choix, tu dois le livrer à ton lecteur. Tu n’as pas le droit de cacher cette découverte, même si elle n’est pas dans ton domaine de compétence, même si elle ne concerne pas le sujet dont tu traites, même si elle contredit ce que tu croyais penser ou ressentir, même si elle découvre un aspect de toi-même qui te fait honte, tant pis.
Donc j’y vais… En lisant le Coran, je suis tombé sur cette expression répétée : Dieu se suffit à lui-même, il est digne de louanges. Elle a commencé par retenir mon attention comme un caillou dans une chaussure. Pourquoi diable le Coran éprouvait-il le besoin de féliciter Dieu pour si peu ? Que Dieu se suffise à lui-même, c’était bien le moins. Moi aussi, si j’étais Dieu, je me suffirais à moi-même. Inutile de le préciser.
Puis il m’est venu à l’esprit qu’une telle admiration pour l’autosuffisance était bien naturelle si elle provenait d’un enfant, d’un orphelin observant le monde des adultes. Pour l’orphelin, l’autosuffisance est un idéal lointain, un paradis provisoirement hors de sa portée.
Un peu plus tard, une deuxième idée m’est venue à l’esprit. Si tu t’es attardé sur cette expression, c’est qu’elle résonne en toi. Regarde-toi. En un sens, toi non plus, tu ne te suffis pas à toi-même. Toi aussi tu t’es enfermé dans la dépendance, l’enfance et l’orphelinat. Tu t’es servi de toi-même pour comprendre l’orphelin devenu prophète qui parle dans le Coran. Et voilà comment je me retrouve obligé de parler de ce dont je n’ai pas envie.
De fait, ce n’est pas seulement la stupéfaction qui m’a fait m’attarder à l’intérieur du Coran. J’y suis dans un pays familier et détesté.
Ce dieu indifférent, terrifiant et tout-puissant que le prophète a en partie emprunté à la Torah et en partie inventé, résonne en moi. Il est une réalité que je vis encore.
J’ai écrit que certains traits de ce dieu étaient ceux qu’un orphelin pourrait prêter, en grandissant, à un père qui l’a abandonné à la naissance. J’aurais pu écrire aussi bien : que j’ai prêté, que je prête à mon père qui m’a abandonné à la naissance. Car j’ai en moi un peu d’un orphelin et, moi aussi, j’ai fabriqué un dieu terrifiant et tout-puissant.
Mais, bien sûr, ce dieu, je ne l’ai jamais nommé. Je ne l’ai pas projeté dans les cieux. Il n’a pas vécu à l’extérieur de moi. Je n’y crois pas, je le subis. Je le subis, et je n’arrive pas à m’en débarrasser. Il vit en moi, sans forme, innommé. Il est l’image inversé de mon père, ou plutôt de mon absence de père, ou encore de l’absence de mon père, ou mieux encore de son assassinat métaphorique. Avant d’arriver à comprendre cela, il m’a fallu beaucoup de temps et beaucoup d’erreurs.
A peine m’étais-je élancé, voici plus de quarante ans, dans mes explorations au long cours, que vint sous ma plume laissée en roue libre, une énormité, au moins à mes yeux d’alors, et encore un peu à mes yeux d’aujourd’hui :
Je rêve de me faire enculer. Ouvert, offert, désiré, pris, enfin utile et enfin nécessaire ! Seulement peut‑on ramper au pied de celui qui vous rejette : de grâce, mon père, enculez-moi ? A quoi bon cette extrémité organique ? Elle vous choque ? Déshabillez‑vous et tournez la page. Il n’est pas difficile de comprendre que le désir s’obscurcisse du cerveau et se coule dans les veines de celui qui a manqué de symboles, de gestes et de paroles.
Avant de l’écrire, je ne le pensais pas. Une fois écrit cet aveu, je ne sus trop qu’en faire. Il dépassait mon entendement. Mais je l’avais écrit, il était là, impossible de l’effacer.
Aujourd’hui je me rends compte que ce fantasme d’être enculé est l’exacte compensation, le remède symétrique et parfait à ce père absent et terrifiant, terrifiant parce qu’absent, qui me hante. Au fond, ce désir était sain, naturel et innocent.
Faute d’avoir su apprivoiser cette demande d’amour si crue, je l’ai laissée en plan. Mes fouilles m’entrainèrent ailleurs. Je crus découvrir une couche plus superficielle mais néanmoins dissimulée de mon âme : de la haine de mon père.
Rétablissons : en fait, je ne me suis pas tant abîmé dans l’amour maternel, telle une île flottante dans une crème à la vanille, que je ne me suis protégé de ma haine contre mon père : on n’est pas de gauche pour rien.
Cette haine, ou plutôt ma croyance en son existence, allait longtemps m’égarer : j’avais mal nommé les sentiments que j’éprouvais pour mon père. Il s’agissait plutôt de peur et de culpabilité. En fait, je ne haïssais pas mon père. Je haïssais la peur et la culpabilité qu’il m’inspirait.
À l’époque, j’ai attribué cette haine précoce et précocement refoulée au fait que je n’avais pas connu mon père à la naissance, mais seulement quelque temps plus tard. Mais là encore, je me suis en partie trompé.
Je suis né au beau milieu de la deuxième guerre mondiale, en 1943. Mon père, qui occupait un poste diplomatique en Colombie, a abandonné ma mère enceinte pour tenter tardivement de rejoindre la France libre. Voici ma vie de nourrisson et de petit enfant, telle que je l’ai imaginée et écrite jadis :
Selon mon ancien testament, j’étais semblable à ma mère : nous ne formions qu’un seul corps. J’ai vécu les neuf premiers mois de ma vie sans imaginer un seul homme ni entendre, proches de ma tête, les coups sourds de son bélier; du moins, je l’espère. Lorsque la poche des eaux s’est crevée, lorsque mon placenta m’a quitté et que j’ai été expulsé, papa n’était pas là pour m’accueillir : il courait après la seconde guerre mondiale : entre ma mère et moi il n’y avait rien : aucune rupture : j’ai vécu encore six ou huit mois, indifférent et béat, à écouter les sons et les couleurs; je ne savais ni lire, ni écrire, ni même parler : j’ai ignoré jusqu’à l’existence de l’existence de mon père jusqu’au jour brutal de son retour, c’est à dire de son apparition.
Quelle horreur! Comme un con qui s’ouvre, l’univers s’est fendu sur la différenciation mystérieuse et béante des sexes : elle m’a coupé du bonheur et plongé dans la vie. La naissance de mon père privait ma mère de pénis, l’identité était le lien tout puissant qui m’unissait à ma mère; comme je m’étais trompé, le monde me grugeait: il me privait du seul pénis qui fût le nôtre. L’agitation de mon père dégradait ma mère. Il lui donnait des ordres : il abolissait ainsi le seul royaume qui fût le mien : la souveraineté de la femme à l’enfant. Mon père embrassait ma mère, il l’accaparait et je ne pouvais le tuer. Or je ne pouvais ni m’imaginer ni me construire seul. Me reconnaître en lui supposait que je l’accepte comme rival ; il prendrait même la première place : je serai son vassal. En le rejetant je devenais ma mère : il me possédait encore puisqu’il la possédait déjà. De toute façon j’étais refait: je serai sa créature. J’étais dans de beaux draps : faire ma soumission par derrière et me laisser châtrer à l’image de ma mère, ou métamorphoser en admirative fierté la haine que m’inspirait cet intrus qui me faisait cocu. Je me suis borné. Je lui ai gardé rancune de m’imposer un choix que je n’ai jamais su faire. Je suis devenu peureux et défiant de toutes les nouveautés. Avant de me rétracter, j’ai eu la tentation de me laisser tomber, comme un objet que l’on jette à la mer : vaciller dans les eaux glauques du sillage, être submergé par les vagues, s’abîmer dans les profondeurs de l’océan : le calme et le silence. Ne pas résister, ne pas savoir, ne pas parler : le bonheur d’être débile.
Aujourd’hui, je ne me reconnais qu’en partie dans ce tableau. La haine, si refoulée soit-elle, n’est pas si importante dans mon caractère, et il manque la terreur, la culpabilité, le délaissement.
J’ai un autre doute. Au moment où j’ai inventé cette reconstitution, je me demande si je n’ai pas mélangé deux moments différents de ma vie de tout petit : le choc que j’ai eu en découvrant mon père et le choc que j’ai eu en découvrant l’amant de ma mère. J’y reviendrai.
Un peu plus tard, toujours à la recherche des parties cachées de moi-même, je parvins à déchiffrer une rêverie :
Longtemps je me suis murmuré en allant à la selle : « On m’a donné huit cents mille balles pour assassiner le général de Gaulle. » Angoissante et agréable rêverie. Elle me met devant mes responsabilités : huit cents mille balles est un juste prix, et même la condition nécessaire et suffisante de cet attentat. Impossible de se dérober : les deux plateaux de la balance sont en équilibre. Un rien, une plume, ma volonté emporteront la décision. Le ferai‑je, ne le ferai‑je pas ? Serai‑je un homme ?
« Pour huit cents mille balles j’assassine le général de Gaulle. » De Gaulle, un père, le tuer, cela fait partie de la culture. Et huit cents mille balles ? Je me dis souvent que cela fait deux fois quat’cents mille. Quat’ : en anglais que je parlais petit, cut : couper. Balles : en anglais balls : couilles. Cents en français, s’écrit aussi sans. C’est donc deux fois sans couilles que je demande pour abattre le général. J’essaie de dire deux choses à la fois : que la juste rétribution de mon crime, son but et sa récompense serait deux couilles, et en même temps qu’il me faudrait – or il me manque – pour son accomplissement ces couilles. En somme, il me faut le fusil de mon père pour tuer mon père et lui prendre son fusil, car je n’ai pas de fusil.
Pourquoi est‑ce que j’entreprends cette expédition punitive seulement lorsque j’ai le cigare aux lèvres ou, si vous préférez, la crotte au cul ? Pourquoi vouloir ramener seulement les testicules ? Négligerai‑je la verge ? Je n’envisage de toucher que deux fois cut’sans balles : qu’ai‑je fait des milles ?
La pine à de Gaulle que l’on croyait perdue,
C’est Pompidou qui l’avait dans le cul !
(couplet de mon enfance)
Alors que les matières fécales distendent agréablement mes boyaux et appuient, en glissant, une caresse sur ma prostate, je suis halluciné, j’y crois, ça y est : la pine de papa est retrouvée : il me l’a mise dans le mille. Et l’Émile retrouvé est la seule éducation véritable : la présence dans le derrière du pénis paternel, provisoire et symbolique comme le christ dans l’hostie, me monte à la tête : je rêve aussitôt d’acquérir le reste de la panoplie : une paire de couilles. Je suis un vrai prolo. J’ai un métier, un salaire, une femme, des enfants, je parie sur le parti, pine au cul qui nourrit ma révolte et déploie mon analyse politique : les bourgeois, on se les paiera ! Coût : quat’cents balles pièce. C’est cher peut‑être, mais un bon départ dans la vie donne envie d’obtenir des satisfactions. En chiant, je cesse d’être un lecteur amoureux de romans photos, lumpen et apathique; je deviens un révolutionnaire bien nourri et conséquent : ma condition intellectuelle et matérielle s’est passagèrement améliorée. Hélas, dès que mes dernières crottes ont franchi le seuil de mon sphincter en un ultime arpège frissonnant de sensations délicates, pour s’en aller d’un gros ploupe dans la cuvette des W.C., mes rêves ambitieux et progressistes s’évanouissent comme des fleurs que l’on jette à la mer quand le bateau s’en va. Je me torche et j’oublie. Je retourne sans trop le savoir, à mes croyances plus primitives et plus apaisantes : ce sont les femmes qui portent le pénis.
Cette fois, je suis plus près de la vérité telle que je la perçois aujourd’hui. Une phrase décrit assez bien l’échec de ma vie intellectuelle et professionnelle : En somme, il me faut le fusil de mon père pour tuer mon père et lui prendre son fusil, car je n’ai pas de fusil. En un mot, je suis emberlificoté. Ou plutôt je me suis emberlificoté. Je suis pris dans une sorte de camisole de force tordue, je ressemble à un portrait de Francis Bacon : rien n’est à sa place, et rien n’arrive à bouger.
Cet échec de ma vie intellectuelle et professionnelle, il y a plusieurs façons de l’énoncer :
– Je n’ai pas réussi à transformer les fruits de ma curiosité en reconnaissance par les autres : je n’ai pas réussi à intéresser un éditeur à une œuvre interminable et ambitieuse, et seulement, par bribes, quelques rares lecteurs.
– Je n’ai pas réussi à professionnaliser ma vie intellectuelle.
– Je n’ai pas réussi à transformer ma curiosité en argent.
Résultat, je me suis contenté de me faire entretenir par ma compagne. Elle a subvenu à mes besoins et, pendant ce temps-là, moi, sans le moindre ordre de mission explicite, connu ou reconnu, j’ai recherché, solitaire, la vérité. Je la cherche encore. Je la cherche toujours. Mais personne ne me paie, et presque personne ne m’écoute. Et pourtant, je persiste. J’ai une mission. Mais laquelle ?
En un sens, j’ai vécu à la manière d’un juif haredim, un de ces ultra-orthodoxes qui consacre sa vie entière à l’étude de la Torah, tâche noble réclamée par Yahvé, pendant que sa femme travaille et fait des enfants, tâches moins nobles sans doute, mais néanmoins utiles et nécessaires à l’ordre du monde.
Quoi et qui, dans mon âme, joue le rôle de Yahvé ? Telle est la question à laquelle il serait heureux que je réponde avant que les brumes de l’âge n’envahissent mon cerveau. Le seul fait de l’énoncer me fait monter le rouge au front. Essayons quand-même.
Le Yahvé qui me gouverne est puissant. Il a une double face. Il me commande à la fois de travailler et d’échouer.
Première face : il me commande de travailler. Autrement dit, d’où me vient cet inoxydable sentiment de légitimité, si naturel que je l’ai à peine aperçu, qui m’a permis d’imposer à ma compagne, à mes enfants, à mon entourage qu’il était tout à fait inévitable que j’écrive, que j’écrive encore, que j’écrive sans cesse, pendant des années et des années, sans que cela rapporte un centime ni même que cela se sache ? Comment ai-je pu croire que je n’avais de comptes à rendre qu’à Yahvé, c’est-à-dire à la Vérité ?
Quel culot incroyable ! Pour qui je me prends ? Quelle prétention extravagante ! Oui, je ressemble au prophète. Lui, c’était Allah qui lui parlait à l’oreille par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. Moi, c’est la Vérité toute nue, sortant du puits, par l’intermédiaire de mes petites cellules grises. Chacun son truc. À chaque époque, ses fous, ses prophètes. Je suis un fou prophète ou un prophète fou, comme tant d’autres, simplement je suis compatible avec les Lumières, l’humanisme et la recherche scientifique, voilà tout.
D’où me vient cette stupéfiante légitimité ? Que j’ai sortie de mon chapeau comme un lapin ? Je ne vois que trois origines ou explications.
La première n’en est pas une… j’ai raison d’être fou… parce qu’en fait je le suis tout à fait… chers amis, c’est tout à fait vrai, je suis prophète… je veux dire par là que la vérité me parle directement à l’oreille… les hasards des combinaisons génétiques m’ont doté d’une forme d’intelligence rare : j’ai la chance de voir des choses que les autres ne voient pas, et donc j’ai bien raison de consacrer ma vie à les leur montrer, et tant pis pour mon entourage. Moi, je cause à la postérité.
Ainsi, il y a quelques mois, j’ai réussi la première psychanalyse de Mahomet, au moins à ma connaissance. Pas si mal, non ? Il y a des années et des années, j’avais découvert la dernière adresse connue de Dieu. Pas si mal, non ?
La seconde source de ma stupéfiante légitimité est affective, sentimentale et même tout simplement sensuelle. Je ne jouis vraiment intensément que quand j’essaie d’attraper avec des mots un truc que j’appelle « la vérité » et donc, tout naturellement, je cherche à jouir indéfiniment, et tant pis pour les autres : ma lucidité supérieure est seulement une couverture… dont je me sers pour me justifier, pour continuer à jouir tranquillement. Je suis juste un gros égoïste, un pervers bizarre.
La troisième explication plonge dans mon histoire la plus primitive. Lorsque je suis né, ma mère a eu un orgasme et cet orgasme m’est monté à la tête : j’ai cru que j’étais dieu, que j’étais le fils de dieu, enfin quelqu’un de merveilleux, de somptueux, d’irremplaçable. Et, au fond, je ‘y crois encore.
Dit comme ça c’est à la fois rigolo et absurde, bien sûr. Cet orgasme, je l’ai vécu en tant que nouveau-né, ou plutôt en tant que naissant, à ma façon, mais laquelle ? Je ne sais pas, je ne sais plus, en fait, je ne l’ai jamais su. J’en ai seulement entendu parler par ma mère, bien sûr. Telle est l’unique source de ce bon souvenir.
J’imagine cet orgasme comme un magnifique accord de Bach, joué à l’orgue dans une église. Longtemps ses harmoniques se prolongent sous les voutes : ce sont les premières semaines, les premiers mois d’une mère heureuse d’avoir mis au monde son enfant, son petit garçon, ce petit garçon qui l’a fait jouir. En tout cas, il y a un paragraphe d’Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci de Freud qui résonne en moi. Je l’ai trouvé absolument vrai et beau quand je l’ai lu pour la première fois quand j’avais une vingtaine d’années, je le relis encore aujourd’hui avec émotion :
« Pour le nourrisson qu’elle nourrit et soigne, l’amour de la mère est autrement profond que son affection ultérieure pour l’enfant qui a commencé à croître. C’est une relation d’amour qui procure une satisfaction plénière, et qui comble non seulement tous les désirs psychiques, mais assouvit aussi tous les besoins physiques. Et si elle représente une des formes du bonheur accessible aux humains, cela tient en grande partie à la possibilité qu’elle offre de satisfaire sans reproches, des désirs anciens, refoulés, et qu’on devrait qualifier de pervers. Dans les jeunes ménages les plus heureux, le père sent que l’enfant, surtout le fils, est devenu un rival, et une hostilité profondément enracinée dans l’inconscient prend dès lors naissance contre le préféré. »
Au tout début de mes explorations, j’ai usé d’une technique semblable à celle des collages en peinture. Lorsqu’un texte ancien d’un auteur, ou de moi, me paraissait avoir déjà exprimé exactement ce que je cherchais à dire, et mieux que je ne pourrais le faire ou le refaire, je l’ai incorporé sans prévenir, sans mentionner son origine, comme s’il faisait partie de ma réflexion du moment.
Tout cela pour dire qu’à la suite de ce texte de Freud chantant à ma place, mieux que moi, « une des formes du bonheur accessible aux humains », j’ai collé un ancien écrit personnel. Dans mon esprit, il prenait la suite parce qu’il était la description, ou plutôt la transposition exacte du commencement de ce bonheur indicible : mon entrée orgasmique et triomphale dans le monde.
« Charles Albert ! Charles Albert, mange tes pruneaux et monte au ciel 1 Disparais dans les cintres. Emporté par les violons, chamarré d’or et d’argent, niché dans une nacelle qui ressemble à une barque de pharaon, resplendissant de strass, de paillettes et de dentelles, coiffé et presque recouvert d’une immense perruque blonde, bouclée, rendue diaphane et irisée par les feux de la rampe, le faisceau multicolore des projecteurs, isolé dans l’espace tout noir, tel une étoile, Charles Albert s’élève lentement. Avec une douceur infinie, il disparaît derrière les rideaux or et rouges, là-haut, tout là-haut. Les cuivres se déchaînent, les chœurs se pâment. Debout la foule applaudit, dans un vacarme infini, hurle, lance des fleurs et emplit l’espace brusquement découvert par l’éclatement des lampes d’une foule d’objets qui papillotent, dansent sous les lustres de cristal, flottent, tourbillonnent, n’en finissent plus de tomber des poulaillers jusqu’à l’orchestre. »
Après ce début en fanfare, je suis tombé de haut, du moins c’est ce que j’imagine. Comment aurais-je pu soupçonner que la vie puisse être différente ? Je manquais d’expérience pour penser le contraire. Et pourtant impossible de retrouver ces débuts magnifiques. Amertume, déception, rancune, malheur, tristesse… A peine avais-je vécu ma vie de bébé que j’étais déjà un prince en exil.
De ces débuts lointains et magnifiques, il resterait une trace, comme un certain rayonnement cosmique est la trace du big-bang : ma stupéfiante légitimité.
En tout cas, aujourd’hui encore il me semble qu’une partie archaïque de moi n’a jamais dessoulé. J’ai gardé toute ma vie le désir nostalgique d’une relation parfaitement transparente, d’une relation qui efface toute différence entre toi et moi, entre vous et moi, entre moi et l’autre, entre moi et le monde extérieur. En grandissant ce rêve s’est enrichi de la différence des sexes. J’ai rêvé d’une relation amoureuse si amoureuse de la vérité qu’elle fasse des différences multiples et nécessaires entre ma bien-aimée et moi, entre vous et moi, entre moi et les autres, la matière inépuisable d’une complicité sans fin, d’une recherche oublieuse de tout amour-propre, d’une recherche commune de la vérité des différences.
Ce rêve et cette nostalgie, en somme, je les ai poursuivis dans l’écriture. J’ai écrit pour découvrir la vérité, et j’ai découvert la vérité pour atteindre à la communion : à chacun ses erreurs, la vérité est à tous. Aujourd’hui encore, cette communion à travers le partage d’une vérité est le remède à la solitude le plus puissant que je connaisse. Autant dire que je n’ai pas beaucoup réussi, puisque je n’arrive pas beaucoup à partager mes vérités. Mais je persiste.
Ces quelques notes suffisent-elles à rendre compte de ma stupéfiante légitimité ? Ou, si vous préférez moins de complaisance, de mon prophétisme pathologique ? Je n’en suis pas certain. J’ai plutôt l’impression d’avoir jeté quelques traits de crayon sur une feuille blanche : à peine le début d’une esquisse. Mais c’est tout ce que j’ai à vous proposer pour le moment.
En résumé, mon Yahvé intérieur me commande de rechercher des vérités afin de fabriquer des communions virtuelles qui m’évoquent ma jouissance suprême, mon orgasme originel… l’orgasme de tous les orgasmes… la communion de toutes les communions… ma naissance. Une infatuation originelle serait la source de mon prophétisme pathologique. En tout cas, j’ai réussi à imposer à mon entourage, comme une évidence silencieuse, le fait que j’ai le droit et le devoir de parler indéfiniment dans le désert, c’est-à-dire d’écrire indéfiniment sans être ni payé ni lu, ou si peu.
Reste la deuxième face de ce Yahvé puissant et contradictoire. Pourquoi me commande-t-il de n’être ni lu ni payé ? D’où m’est venue cette sorte d’interdiction voilée mais tenace qui me souffle à l’oreille : tu ne toucheras pas le fruit de ton travail ? Plus exactement, qui m’incite à me comporter de telle façon que je ne puisse toucher le fruit de mon travail, ou en tout cas très difficilement, très rarement, presque pas ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de gagner ma vie ? Pourquoi n’ai-je presque pas le droit de rechercher la reconnaissance des autres ? Ou si maladroitement ? Pourquoi dois-je remettre à plus tard, à toujours plus tard, et finalement à jamais, l’espoir de l’obtenir ?
Personne ne perçoit la sonorité incroyable de ce que je dis. Pourtant ce que je dis est d’une vérité stupéfiante, admirable et immédiate, comme celle du Coran. Je le dis sans fausse modestie, car je n’ai aucun mérite : les propos que je tiens, je les tiens directement de la vérité elle-même.
Seulement Sschhhhuutttt ! Excusez-moi de baisser la voix, je vais vous dire un secret… la vérité ne veut pas que cela se sache… La vérité me cache… Je suis son amant clandestin. Elle n’a pas voulu que nous célébrions ensemble nos noces. Selon elle, les autres n’ont pas à savoir qu’elle me parle.
Au début cet arrangement me convenait. Je trouvais même cela tout à fait élégant. J’adorais la discrétion de notre liaison. Moi, je couchais avec la vérité, et personne n’en savait rien ! Je n’en parlais à personne ! Jamais ! Quelle élégance ! Quelle classe ! Une histoire d’amour divine, dont j’avais le secret, un jour éclaterait !
Pourquoi ai-je tant aimé la discrétion de mon histoire d’amour avec la vérité ? J’ai déjà proposé dans une précédente entrée (VI) une première explication.
Jouir enfin de mon travail, être publié, lu, reconnu : « Ah ! Quel penseur magnifique ! Quelle lucidité, quelle profondeur, quel courage, j’adore ! » c’eût été en quelque sorte coucher avec ma mère.
Car je m’étais lancé dans une poursuite interminable de la vérité dans l’espoir de fabriquer une œuvre qui dévoile les secrets de sa propre conception, qui soit entièrement transparente à elle-même. Or j’aspirais à fabriquer une œuvre entièrement transparente à elle-même afin de retrouver la sensation, l’image de la toute-puissance fœtale. Et je voulais retrouver la toute-puissance fœtale pour rester fidèle au désir de ma mère de me garder comme un doudou sous sa coupe, dans son ventre. Impossible dès lors de jouir dans son ventre de son ventre ! Je n’étais qu’un fœtus et c’eût été de l’inceste. J’avais résumé tout cela ainsi :
L’épitaphe à inscrire sur ma tombe pourrait être : Ci‑gît celui qui a aimé la Vérité d’un amour si pur qu’il a renoncé à jouir d’elle, à jouir en elle. En somme, j’ai inventé l’amour courtois dans le domaine de la connaissance.
Il existe une autre origine à ma passion pour la discrétion. Longtemps j’ai trouvé un grand plaisir à ce que ma liaison avec la vérité reste provisoirement secrète parce que cette façon de me comporter était un antidote à un poison dont j’avais souffert : le narcissisme de mon grand-père, ou plus exactement les humiliations et les déconvenues que ce narcissisme m’a fait subir. Voici la description que j’ai faite de mon grand-père, il y a longtemps, au moment où j’ai commencé à essayer de me décortiquer :
Mon grand-père, être lumineux jusque dans les vertiges de son narcissisme, ressemblait à ces femmes pulpeuses et onduleuses, aux seins et au sourire éclatants, qui incarnent sur les affiches 1900 l’attrait de vélocipèdes aux épithètes homériques, ou celui de ces merveilleuses fleurs du progrès, les ampoules électriques. Il avait beaucoup de charme et il en abusait. Il avait eu les cheveux blancs très tôt : il les portait longs. Son profil rappelait Robespierre : il affectionnait des lavallières blanches en guise de jabot. Il aimait les grands principes et les grands sentiments : la Révolution française et les vieilles familles de la noblesse, la République et les têtes couronnées, le Comité de salut public et l’uniforme militaire, la défense nationale et la paix. Il adorait son père et sa mère; son père, médecin de campagne, était républicain et déiste, sa mère, très pieuse, catholique et royaliste. Lui-même se convertit au socialisme à la fin du dix-neuvième siècle, au moment où il était à la mode : il écrivit des chroniques sociales dans le Figaro et se maria dans la grosse bourgeoisie de la plaine Monceau. Il avait pour ses petits-enfants une inclination pleine de tendresse dans laquelle je puisais des forces et l’apaisement, comme une plante au soleil.
Un peu plus tard, j’ajoutais quelques touches :
Mon arrière-grand-mère était, paraît-il, une femme sévère et un peu froide. Son petit dernier, Joseph, qui devait devenir mon grand-père, était sensible : il s’enfuit du collège où, à longueur d’année, il était pensionnaire et dont il aimait à se rappeler qu’on y brisait la glace dans les seaux, les matins d’hiver. Il rentra à la maison en parcourant à pied quinze kilomètres : on le reconduisit. Il songea à devenir marin : la mer eût été son exil volontaire. Il reprenait ainsi à son compte l’exil affectif que lui imposait sa mère. Il choisit politiquement le côté d’un père tendre et affectueux : la République. Il ajouta aux libertés la compassion dont il avait manquée : il afficha un air crâne et se proclama socialiste : il encourut ainsi volontairement la désapprobation de sa mère monarchiste et en souffrit. Les femmes furent toute sa vie sa faiblesse et sa croix : il était entouré d’une volière d’admiratrices qu’il maintenait à bonne distance à l’aide d’un abondant courrier. Très vieux, il leur téléphonait avec des trémolos pathétiques et enfantins qui résonnaient à travers sa maison à cause de sa surdité, et qui me mettaient le rouge au front. Ces débordements de dépendance étaient le décor derrière lequel il cachait sa misère : il était méfiant et soupçonneux, il avait toujours peur de manquer : la générosité et l’optimisme socialistes traduisaient ses aspirations, non sa nature : dans les liens du mariage, il priva si bien son épouse de plaisir, de confiance, d’attentions et d’argent qu’elle finit par divorcer, tout en le regrettant. Il était trop assoiffé de la tendresse des femmes pour ne pas aimer séduire et être séduisant, mais il avait trop peur de leur domination pour se donner à aucune : il n’étreignait que lui-même. Faute d’avoir pu maîtriser l’image de sa mère, il l’avait multipliée pour régner, mais il n’avait réussi qu’à s’enfermer dans un palais de glaces où il contemplait à l’infini sa propre impuissance : chez lui il avait accroché un peu partout son propre portrait.
Mon grand-père a été avocat et homme politique, socialiste, tantôt à l’intérieur tantôt à l’extérieur du parti, membre de la Ligue des droits de l’Homme, défenseur de la Société des Nations. Je lui dois beaucoup de mes préoccupations, de mes goûts, de mes façons de juger. Bien des années après les esquisses précédentes, j’ai tenté de cerner mon ambivalence :
J’avais pour lui des sentiments contradictoires; ou si l’on préfère, j’avais de lui des images inconciliables. Il y avait d’un côté le héros éponyme, le chevalier à la blanche tunique. Il avait ébloui sa fille dès son plus jeune âge, et pour la vie. Ce chevalier au cœur pur était aussi tribun; il enrobait la vérité dans des paroles d’or qui enchantaient les foules.
Par la suite, sa fille devint ma tante. Elle me raconta sa légende. Lorsque je regardai le chevalier qu’elle me désignait, j’aperçus un vieillard aux amours pleurnichardes, aux pyjamas en laine blanche tachés d’urine, avare comme l’Avare, sourd comme un pot, qui traitait, à peine leur avait‑il tourné le dos, ceux qui le servaient de « salopards » et de « voleurs », sans que ceux‑ci s’en offusquent, car il n’était pas méchant au fond. De l’éloquence de mon grand‑père, qui enchantait les foules, j’avais pour tout souvenir personnel un discours de distribution des prix, prononcé dans mon école, où mon grand‑père, à force d’évoquer la lointaine guerre de 14 et « le linceul de pourpre où dorment les dieux morts », lassa tant son jeune auditoire que celui‑ci, pour écourter son supplice, se mit à taper des pieds.
Mais mon grand‑père avait aimé la vie, et il m’aimait; il avait aimé le théâtre, les femmes, la politique, plaire, la peinture d’avant les impressionnistes, Baudelaire, Balzac, Lamennais et la Révolution Française, il s’était taillé une belle vie, une vie honorable, il avait une intelligence vive, équilibrée, juste et généreuse qui lui avait permis de déjouer les écueils de son siècle : le pacifisme, le communisme, le fascisme, le racisme, le pétainisme, etc… Il ne lui avait manqué que la force patiente du caractère, l’entêtement dans l’action, pour jouer des rôles plus grands. Dans la géographie familiale qui était la mienne, il était l’isthme unique et étroit par lequel je pouvais espérer accéder au bonheur de vivre, à la réussite, à la normalité, à la société française dans ce qu’elle avait de meilleur : j’avais le plus grand besoin de lui pour assurer mon existence imaginaire, mon identité et mon appartenance.
Comment être mon grand-père sans l’être ? En bannissant loin de moi ce que je perçois comme sa faiblesse : cet amour de soi chroniquement insatisfait, fragile et tyrannique, cette façon de charmer à seule fin de se regarder soi-même. Donc moi, son petit-fils, je fais vœu de chasteté narcissique. Je renonce solennellement à chercher le regard des autres pour voir si l’on m’aime, si j’existe. Je renonce provisoirement à toute reconnaissance sociale. J’y renonce jusqu’à ce que j’aie réussi à fabriquer quelque chose de si éblouissant qu’il attire les regards tout seul, sans que j’aie à lever le petit doigt : une œuvre entièrement transparente à elle-même, une totalité totalisante à la Jean-Paul Sartre, une sorte d’Idiot de la famille écrite par l’idiot de la famille lui-même qui aurait écrit en même temps une Critique de la raison des Modernes et aurait entremêlé les deux. Bref, un chef d’œuvre.
Avec ce projet, je croyais m’être débarrassé du narcissisme de mon grand-père. Mais je me trompais. J’avais seulement trouvé un moyen plus sophistiqué que lui de m’admirer, de me regarder dans la glace. Non, non, je ne suis pas comme lui, je ne m’admire pas, loin de là, je me critique, et même je critique l’insincérité de ma critique… bien sûr, bien sûr… mais j’aime regarder dans mon miroir le vœu de chasteté narcissique que j’ai fait et la lucidité que je déploie.
Mon nouveau métier est démystificateur. Derrière le héros familial et politique, dont la parole d’or enchante les foules, je cherche toujours et je trouve parfois le vieillard pleurnichard au pyjama de laine blanche taché d’urine. Telle est le modèle de la vérité qui me parle à l’oreille. Fouiller derrière les apparences pour y trouver du cru, du dru. Le vrai, c’est ce qu’on n’a pas envie de savoir, ce qui est sale, ce qui pue.
Le fait que ma liaison merveilleuse avec la vérité reste secrète est absolument provisoire : elle est un moment, un long moment, une élégance aristocratique, un exercice spirituel, une chaste, une sainte abstinence. Je l’arrêterai quand je jugerai bon, quand la vérité, à force que je la laboure, m’aura livré assez de denrées importantes. Lesquelles ? Par avance, impossible de savoir. La vérité est imprévisible, elle ne me montre que ce qu’elle veut. Elle ne me parle que quand j’écris, et souvent elle me dit des choses auxquelles je ne m’attends pas. Aujourd’hui je peux vous lire les étiquettes de certains des paquets (forcément) superbes, qu’elle a fini par me donner.
– Notions et concepts dont beaucoup de philosophes font des divinités ont des propriétés inattendues et décevantes. Surtout ces propriétés sont innées, biologiques, appartiennent à l’histoire de la vie, échappent à notre volonté, notre intelligence, notre langue, notre civilisation.
- – La mathématique est une science expérimentale comme les autres, sauf qu’elle est une science expérimentale virtuelle; historiquement, elle a été la première science expérimentale; elle étudie les lois du mouvement.
- – Les lois du mouvement sont la seule forme restante de l’éternité; l’éternité est un oxymore en un seul mot : du temps qui n’a aucune des propriétés du temps; le temps est une divinisation abstraite du mouvement.
- – La Shoah est le chef d’œuvre inutile, absurde et gratuit dans lequel se reflète et se résume la civilisation occidentale moderne. L’horreur de la Shoah est avant tout la sienne. Le jour où elle acceptera de se s’apercevoir dans cette glace, elle fera un grand pas.
Merveilleux cadeaux ! Tout au long de mes longues années de travail solitaire et silencieux, j’ai cru en leur existence. Elles étaient là, devant moi, mes vérités, comme une bicyclette ou un porte-bouteille. Elles n’avaient pas besoin du regard des autres. Demain je les montrerai, je les publierai. Demain, leur beauté éclatera. Dès que je choisirai de dévoiler ma longue liaison secrète avec la vérité, tout le monde, ou, en tout cas, certaines personnes, les plus perspicaces, vont se ruer dessus pour les ouvrir, mes paquets.
Je suis le père Noël de la vérité ! J’apporte des cadeaux tout à fait remarquables que j’ai fabriqués très lentement, très péniblement, pendant des années. Les autres ont seulement à les ouvrir ! Quelle chance, quelle facilité ! J’aimerais être à leur place !
Mais évidemment personne ne me reconnaît, personne ne se rue. En tant que père Noël de la vérité je suis transparent. Je traverse les murs sans difficulté. En fait, un mauvais diable a déguisé mes cadeaux en élucubrations d’un vieil inconnu. D’un vieux et d’un inconnu ? Donc, selon toute vraisemblance, dépourvus d’intérêt. Si c’était bien, ça se saurait.
Je me doutais un peu du coup. Je le sais, je n’ai aucune preuve que je suis le père Noël. Je n’ai aucun papier, aucun poste universitaire, aucune réputation, aucun succès de librairie pour certifier que la vérité m’a parlé pendant des années. A force de travailler ni vu ni connu dans mon coin, je suis devenu un clochard de la cité intellectuelle. Je le sais, mais je ne voulais pas le savoir. J’espérais un miracle, un miracle quand même. Je croyais en la force, en la beauté, en l’évidence de mes cadeaux. Enfin j’y croyais un petit peu.
Ce salaud de Yahvé, avec la complicité de mon grand-père et de ma mère, m’a donc piégé. À cause de lui, je n’ai pas réussi à transformer les fruits de ma curiosité en reconnaissance par les autres. Je n’ai pas réussi à transformer ma curiosité en argent. J’ai honte. Je dois me contenter de me faire entretenir par ma compagne. J’ai honte. Salaud de Yahvé.
Je viens de dire que je n’ai pas réussi à transformer ma curiosité en argent. Je ne l’ai pas réussi, cela ne fait aucun doute. Mais l’ai-je seulement tenté ? Sérieusement ? La réponse est plutôt non, pas vraiment, enfin un peu, de façon si irréaliste, si vite découragée… d’un côté un tout petit désir de réussir, un désir qui grelotte de froid et de peur, et de l’autre une grand passion pour le difficile, l’improbable, le quasi-irréalisable. Mettez toutes les chances contre vous, car réussir relève du miracle, et échouer relève de la réalité, du normal, tel est mon mot d’ordre, ou plutôt ma façon cachée de voir les choses.
Sourdement mais fermement, le Yahvé qui me gouverne m’a poussé, me pousse à échouer. Pourquoi alors me commande-t-il de travailler, travailler sans cesse, de travailler encore, de travailler toujours ? Si finalement tout ce que j’ai fabriqué doit être parfaitement inutile ? Finir à la poubelle ? En fumée ? En holocauste à lui seul destiné ? Pourquoi Yahvé veut-il que je travaille juste pour travailler, juste pour la beauté du geste ? Juste pour Yahvé ? Tel est mon problème. Comment le comprendre. Comment l’interpréter ? Comment y remédier ?
C’est très facile me direz-vous. Pour comprendre et interpréter votre problème il suffit de constater qu’il est tout à fait imaginaire. Il n’existe absolument pas. Telle est sa solution.
En un mot comme en mille, vous n’avez pas de talent. Permettez-moi de vous parler crûment : en fait, vous ne couchez pas avec la vérité. Vous n’avez jamais couché avec elle. C’est aussi simple que cela. Elle ne vous parle même pas à l’oreille. Vous avez surestimé vos intuitions. Vos propos sont banals, approximatifs, votre style souvent lourd et redondant. Vous vous permettez de trancher de problèmes qui ne sont pas de votre compétence, des problèmes que les spécialistes n’ont pas réussi à résoudre depuis des siècles. Vous avez peut-être quelques arguments, mais vous n’avez aucune preuve. Pourquoi voulez-vous que les gens perdent leur temps à essayer de voir s’il y a du vrai dans ce que vous dites ? Vous parlez du haut de votre prétention, qui est immense, mais vous êtes tout seul là-haut. Vous n’êtes ni le premier ni le dernier à vous prendre trop au sérieux. L’humanité est pleine de demi-fous dans votre genre, ils sont inoffensifs et ennuyeux. Merci, bonsoir.
En somme, si j’ai bien compris, vous pensez que mon Yahvé à moi me commande peut-être de travailler, de travailler encore, de travailler toujours, tout simplement parce que travailler est pour moi la jouissance suprême, mais il ne me commande nullement d’échouer. Simplement, mon petit Yahvé n’est pas assez puissant pour obliger les autres à me lire et à m’admirer.
Je crois que vous avez raison. Le problème que je pose n’existe absolument pas. Simplement, ce Yahvé qui me gouverne n’est pas si fort que ça. Il est incapable d’assurer le service après-vente de mon travail. Pauvre Yahvé ! Ou plutôt, pauvre de moi.
Au fond, je ne suis qu’un pauvre type qui aurait peut-être pu faire une carrière universitaire correcte s’il avait bien voulu s’en donner la peine, s’il n’avait pas eu l’immense et absurde prétention de commencer par la fin, par ce qui est la récompense et le luxe d’une carrière réussie : les idées générales, la compétence universelle, le grand public, l’égotisme. Amusez-vous tant que vous voudrez de cette pauvre petite outre gonflée d’elle-même qui n’a pas su être assez humble, qui n’a pas eu assez de bon sens pour commencer par le début, comme tout le monde : une thèse pointue, chargée de travail et d’érudition sur un sujet difficile.
Vous avez raison. Le temps d’un éclair, je le reconnais. J’essaie de prolonger cet instant. Il le faut, mais c’est horriblement triste. Je suis pris comme une souris le museau dans ma tapette. Elle gigote frénétiquement un instant avant de mourir. Elle gigote, et puis c’est fini.
Tant pis, c’est trop tard, c’est fini. Je cherche une échappatoire à ma banalité, mais je ne la trouve pas. Il est temps d’accepter ma défaite. Il est temps de cesser d’avoir du génie. Il est temps de cesser d’être un génie. Il est temps d’arrêter les frais. Le prophète a fait faillite.
Après tout, ce n’est pas si grave si personne ne m’écoute, si personne n’a envie de m’écouter, si personne ne m’admire. Ça ne va pas durer. Je vais mourir bientôt. Dans trois, cinq, dix ans ? Qui sait ? Dans vingt, vingt-cinq ans au mieux ? Ou plus vraisemblablement au pire : dans quel état ? En tout cas, je vais perdre connaissance, perdre conscience cette fois sans retour, et après je sais parfaitement qu’il n’y a rien. Un rien si parfaitement rien que, heureusement, je ne serai même pas là pour regretter ce rien. Le vide sera plein.
Il s’agit donc de parer au futur immédiat. Au fond, si je souffre du fait que personne ne m’écoute, que personne ne m’admire, ce n’est pas parce que je suis convaincu que mes idées sont vraies et que ces vérités toutes neuves, toutes fraîches permettraient aux autres de mieux se gouverner individuellement et collectivement. Bien sûr, j’y crois dur comme fer à mes idées, et je crois que leur vérité pourrait rendre le monde meilleur, et je serai heureux de contribuer à l’ordre du monde, au bonheur des autres. Mais mon incapacité à assurer leur réussite n’est pas le noyau dur de ma douleur. Ma grandeur d’âme n’est pas si grande. Je souffre de quelque chose de plus égoïste, de plus local et de plus archaïque. Je souffre d’une dissonance. Je n’arrive pas à faire coïncider l’idée que je me fais de moi-même et l’idée que vous vous faites de moi. Autrement dit, je n’arrive pas à vous persuader de la très haute idée que je me fais de moi-même.
Cette très haute idée est en quelque sorte la clause secrète de mon existence. J’ai vécu à ne rien faire, j’ai vécu aux dépens de mes proches, j’ai vécu absent, j’ai vécu en considérant que ma vie présente n’était pas vraiment la vraie vie, qu’elle était seulement un faux semblant, une sorte de prélude indéfiniment prolongé à l’éclatement de la véritable, j’ai vécu sans vous prêter assez d’attention parce que, sans oser vous le dire, j’étais persuadé que vous n’étiez pas tout à fait assez perspicace pour deviner qui j’étais, ni précisément à quel point j’étais naturellement dans le vrai, et donc que vous n’étiez pas tout à fait un interlocuteur digne de moi, j’ai vécu comme un prince en exil qui ne savait pas, tout en le sachant, que son royaume n’existait pas, n’avait jamais existé, était un royaume imaginaire, un royaume toujours futur, un jour j’allais le conquérir, ce royaume imaginaire, il m’appartiendrait, lui qui n’était qu’un mirage, que le reflet du royaume de la mère à l’enfant.
Dont acte. J’ai vécu ainsi. C’est absurde et ridicule mais c’est ainsi. Il n’est plus temps de faire autrement. La bêtise a été commise par moi, et cette bêtise a duré toute ma vie. Il n’est plus temps de revenir dessus. Adieu veau, vache, cochon, couvée.