Encore un clou dans le cercueil de la matière

Dans le dernier numéro de La Recherche (mai 2015), on apprend que le kilo d’entre tous les kilos, le grand peseur de toutes les pesées, la référence absolue des tomates, du sable et de l’or prendra sa retraite en 2018.

C’est un petit cylindre en platine iridié de quatre centimètres de haut. Il règne en majesté depuis 1889, précieusement gardé dans le pavillon de Breteuil, à Saint-Cloud dans les Hauts-de-Seine, au siège du Bureau international des poids et mesures.

Il est un enfant de la Révolution française, et le représentant solide d’un litre d’eau, mais le pauvre n’est plus à la hauteur des exigences extraordinaires de la recherche actuelle : trop flou, trop variable, trop incertain : une sorte de nuage en quelque sorte.

Un autre objet plus dur, plus inaltérable ne prendra pas sa succession, mais une expérience de physique, un équilibrage de forces produites par un appareillage compliqué, et dont l’ultime référence sera très probablement la constante de Planck, une constante découverte en 1900, devenue depuis omniprésente en physique, et considérée, elle, comme plus fiable, plus stable, plus précise que n’importe quel morceau de matière.

Le petit cylindre aura été le dernier objet familier, accessible à nos sens, à servir d’étalon de mesure. Le dernier objet matériel, dirions‑nous.

Son cousin, le mètre en platine iridiée a été retiré de la vie active en 1960. Aujourd’hui, selon les accords internationaux, qui veut fabriquer un mètre étalon compte 1 579 800,298728 oscillations de la lumière d’un certain  laser. De même qui veut fabriquer une seconde, oublie qu’elle fut, au départ, une fraction du jour solaire, et compte 9 192 631 770 oscillations bien définies de l’atome de césium 133.

Quelle importance, me direz-vous, pour nous, pour vous, pour notre façon commune et habituelle de voir le monde ? Aucune en apparence, et pourtant.

Avec la destitution du petit cylindre, et son remplacement par de simples oscillations, des ondes, c’est tout un pan de nos façons de penser qui achève de s’effondrer. La matière se meurt et nous n’en savons rien. La matière se meurt mais nous ne voulons pas le savoir. La matière se meurt depuis la fin du XIX°, depuis la relativité et les quanta, mais elle si familière, si tutélaire, si indispensable à notre équilibre que nous continuons à faire semblant qu’elle est en pleine santé, comme ces dictatures qui se refusent à annoncer la mort de leur dictateur.

La matière est une divinité indispensable. En tant qu’animaux, en tant que homo sapiens, nous ne pouvons nous passer d’elle dans la vie quotidienne. Si nous mangions des briques et construisions nos maisons avec des pommes, nous ne survivrions pas longtemps. Connaître les matières, être capable de les reconnaître, de les utiliser, est un savoir élémentaire, qui fait le pont entre la nature et la culture.

Pour nous, Modernes, la matière est aussi le socle sur lequel repose bien d’autres constructions plus sophistiquées qui nous tiennent à cœur : les substances, les essences, et jusqu’à l’Être des philosophes, l’opposition entre les biens matériels et les biens spirituels, le matérialisme avec ou sans dialectique, et j’en oublie certainement.

Comment se passer d’elle ? Les matières, la matérialité des choses, la matière en général est le parangon de l’objectif, de l’existence. La matière est le propre de ce monde extérieur qui nous résiste et résiste à nos pensées. Nos songes, notre âme ‑ si nous la croyons immortelle ‑ sont peut‑être immatériels. Mais la réalité est matérielle ou elle n’est pas. Et de même pour l’univers. S’il n’est pas matériel, que pourrait‑il être d’autre ? Pourrait‑il seulement exister ?

En fait, les scientifiques eux-mêmes et, en particulier, les physiciens sont complices de cette survie artificielle. Par conservatisme, pour ne pas dérouter le grand public, ils évitent de dire que la matière s’est presque entièrement évanouie, qu’elle n’a de sens et d’existence qu’à l’échelle des grandes foules d’atomes, des molécules et des macromolécules, et qu’ailleurs elle n’est qu’un fantôme, celui de connaissances dépassées.

Nous savons maintenant – avec une absolue certitude depuis que la composition chimique de l’ADN est connue ‑  que tous les êtres vivants de la Terre se sont jadis peu à peu inventés, et se construisent encore tous les jours entièrement et uniquement à partir d’éléments qui n’ont rien de vivant.

Contrairement à ce qui a été longtemps cru, le vivant est donc une pure organisation dépourvue de toute substance propre. Il n’y a pas de matière vivante. Il y a seulement des assemblages si sophistiqués de matière morte qu’ils deviennent vivants.

Loin d’être une exception, cette situation est devenue la règle. Les molécules non plus n’ont pas de matière : ce sont des assemblages d’atomes, les atomes des mouvements stables et organisés de protons, de neutrons et d’électrons, les protons des mouvements stables et organisées de gluons et de quarks, et ensuite commence notre ignorance. La matière n’est plus qu’une façon commode de désigner les propriétés de mouvements organisés et relativement stables, empilés les uns dans les autres comme des poupées russes.

La matière n’est plus qu’organisation et mouvement, mais de quoi ? Il sera temps d’y réfléchir une autre fois.

En tout cas, saluée par la grande presse comme une vedette, la dernière particule élémentaire découverte par l’expérimentation au CERN, le boson de Higgs, ne peut être considérée comme matérielle que par tradition et complaisance. En pratique, ce boson est un événement si rare qu’il faut fabriquer des milliards de collusions pour en faire apparaître un seul, et surtout c’est un événement si extraordinairement bref que même les appareils les plus sophistiqués ne peuvent détecter que les débris de son existence passée !

Mais cet événement si rare et si bref  est la signature d’un champ, la preuve de son existence, et c’est cette preuve qui intéressait les physiciens. Seulement comme intéresser le grand public à un champ qui ne comporte pas de coquelicots, qui ne se voit pas, ne se sent pas, ne se touche pas ?  Qui n’a rien de matériel ?

Pourquoi Jamel Debbouze n’a pas mangé son père ?

Pour une raison simple. C’est que papa n’avait pas bon goût, ne sentait pas bon. À vrai dire,  il puait la civilisation arabo-musulmane, méditerranéenne et traditionnelle, et le petit Jamel ne voulait pas manger de ce pain-là.  Telle est, du moins,  la leçon implicite de de son film d’animation : « Pourquoi j’ai pas mangé mon père ».

Le petit Jamel avait de l’ambition : il a préféré tuer le père  symboliquement, à la Freud, à la moderne en le privant de sa légitimité, en le dépassant plutôt qu’en le dégustant. Et aujourd’hui le grand Jamel Debbouze  est si convaincu de la supériorité de la civilisation moderne et européenne sur la civilisation traditionnelle arabo-musulmane de son papa, qu’il s’imagine en héros civilisateur, en nouveau Moïse, en nouveau Prométhée, menant son peuple arriéré et crédule à marcher droit, comme des hommes, vers les terres promises de l’amour courtois, des lumières, du mariage d’amour, des inventions technologiques, et autres merveilles de la modernité.

Telle est, en effet, très précisément la mission qu’accomplit le petit héros du film et, pour que personne ne s’y trompe, le petit héros civilisateur a la voix, les expressions verbales, la bouille et le bras dans la poche du grand Debbouze, même si par ailleurs il est un singe. Et pour que personne ne s’y trompe encore, sa tribu de grands singes dont il est le vilain petit canard est hystérique comme la rue arabe, amateur de foot comme un mâle méditerranéen, dominée par un dictateur égocentrique à la Kadhafi, lui-même servi par un lieutenant obséquieux  et fourbe inspiré de Louis de Funès mais aussi du grand vizir Iznogoud.

Nous baignons aujourd’hui dans culpabilité postcoloniale et pour énoncer de tels jugements de valeur, une si impétueuse préférence pour la civilisation occidentale moderne, il faudrait se revendiquer de l’extrême-droite, ou risquer d’y être classé. Mieux vaut se cacher ses préférences à soi‑même, user de métaphores, faire de l’humour. Jamel Debouzze n’est pas sérieux. Ce n’est qu’une fable rigolote.