VI. Un épineux problème et un exercice spirituel

 

 

Courageuse lectrice et courageux lecteur, le moment est venu d’aborder un épineux problème.

Supposons un instant que j’ai réussi à vous convaincre…ou plutôt, restons lucides, que je me sois donné la peine de dire tout haut ce que vous pensiez depuis longtemps tout bas. Bref, nous sommes d’accord :

Le Bien et le Mal, absolus, éternels et universels ont été tués et bien tués par le progrès de nos connaissances; et ces deux-là, pauvres bougres, contrairement à d’autres qui vivaient en des temps plus cléments et plus merveilleux, ne ressusciteront jamais de leurs tombes.

    Ou pour dire la même chose de façon plus raisonnable :

Pour définir du Bien et du  Mal il faut nécessairement choisir un point de vue. Or il est devenu impossible aujourd’hui de supposer l’existence d’un point de vue qui domine tous les autres, si ce n’est de façon égocentrique et arbitraire, naïve et imaginaire : moi, ma jouissance, mes préférences, mes principes, mes mœurs, ma famille, mon milieu, ma religion (séculière ou pas), ma civilisation, ma patrie, ma classe, mon espèce, ma planète, ma galaxie…etc.

Bien sûr, restent les bonnes manières, le savoir-vivre, les conventions indispensables à la vie en société. Aujourd’hui, il est vivement recommandé à ceux qui désirent posséder une grande âme respectable, d’habiller l’arbitraire et l’égocentrisme de toute définition du bien et du mal dans de belles draperies à l’ancienne, comme la Liberté, l’Autre ou l’Homme. Mais, au fond, c’est pratiquer un art pompier, dépourvu d’intérêt. Oublions.

Donc, vous et moi, la vérité toute nue, nous la connaissons, nous la reconnaissons, et même, nous la pratiquons intellectuellement quand le sujet s’y prête : elle a cessé de nous offusquer.

Il y a mieux. Vous et moi, plusieurs fois, sur un pont de singe, nous avons franchi le gouffre du relativisme, loin au-dessus du terrifiant Tout-vaut-tout qui finalement ne vaut rien, tremblant de tomber dans l’absurde, la mélancolie du néant. Maintenant ce gouffre ne nous fait plus peur. Nous avons appris à agir, à nous battre à mains nues, à nous défendre et même à vaincre sans  recourir aux armes immémoriales du Bien et du Mal, elles qui paraissaient pourtant indispensables à la moindre dispute. C’est un acquis important.[1]

Et Maintenant ? Vous et moi, pouvons-nous avancer encore ? Faire quelques pas de plus sur le chemin de la compréhension nue et crue de de notre condition ? Est-il possible de vivre au jour le jour, minute après minute cette inexistence du Bien et du Mal que notre intelligence a constatée ? Telle est la question que je voudrais examiner.

À première vue,  non. Même si j’ai cessé de croire en l’existence du Bien et du Mal, je reste avec mes colères, admirations, exaltations, désirs, plaisirs, bonheurs, attirances éperdues comme des paradis perdus, jalousies, abandons, culpabilités, solitudes, dérélictions, tristesses et détestations. Tout ce fatras fatiguant, encombrant, tourbillonnant se répartit entre j’aime et je n’aime pas, entre j’en veux encore et je n’en veux plus, entre je le recherche et je le fuis, entre je voudrais que ça s’arrête et pourvu que ça continue; et cette immédiate répartition dichotomique, après de multiples distillations et de multiples abstractions, aboutit, en fin de compte, en définitions du Bien et du Mal.

Il en va de même pour vous, j’imagine. Bien sûr, la mélodie de votre personnalité, de vos pensées et de vos passions est toute différente de la mienne, mais cette mélodie toute différente est faite des mêmes notes, jouées sur un instrument semblable : celle de notre espèce. Et, j’imagine, vous ne vous souciez pas plus que moi de savoir, au jour le jour, en quoi et pourquoi vous aimez ou vous n’aimez pas, en quoi et pourquoi vous admirez ou vous détestez, en quoi et pourquoi vous trouvez cela bien ou mal. Car, tout simplement, vous le savez déjà. Vous le savez très bien. Inutile d’insister. Vous faites confiance à votre âme, c’est-à-dire à votre cerveau, et il ne lésine pas sur les évidences. Il en a toujours, et en abondance, pour justifier vos choix. À quoi bon vérifier qu’elles sont là, comme vos clefs dans la poche ? Vous vous laissez emporter par le flux de vos passions et pensées ‑ elles qui ne sont, en fait, que les faces différentes des mêmes objets – sans vous retourner.

En somme, nos pensées nous passionnent, nous pensons avec nos passions, et pensées et passions nous viennent inépuisablement, comme jaillit d’une grotte dans la montagne un torrent, apportant, fabriquant, emportant un flux abondant et incessant de petits biens et de grands maux, de petits maux et de grands biens.

Face à la puissance d’un tel phénomène, l’inexistence du Bien et du Mal absolus et universels apparaît comme une proposition faible et pédante. Nous savons depuis des siècles que la Terre fait un tour complet sur elle-même toutes les vingt-quatre heures. Sans doute. Mais cela ne nous empêche pas de voir et de dire le contraire tous les jours. Le matin, le soleil se lève d’un côté de l’horizon. Il grimpe dans le ciel. Le soir, il se couche de l’autre côté, et la Terre, elle, ne bouge pas : la théorie ne peut rien contre la pratique.

Vu ainsi, vouloir vivre l’inexistence du Bien et du Mal apparaît comme une entreprise presque sotte : à quoi bon lutter contre des apparences si contraires et si puissantes ? Notre condition ordinaire est de trier sans arrêt tout ce qui nous arrive, nos pensées, nos actions, celles des autres, en bonnes ou mauvaises, heureuses ou malheureuses, et d’avoir en règle générale la certitude que ces classements sont, en réalité, fondés et bien fondés, et même tout à fait évidents. À quoi bon lutter ?

Inutile. Mais l’inexistence du Bien et du Mal peut quand-même nous aider, comme par ricochet, à conduire un peu mieux notre vie. Même s’il est tout à fait impossible de vivre cette disparition au jour le jour,  dès lors que nous l’avons reconnue intellectuellement, elle devient un instrument, ou en tout un cas, elle peut le devenir. Cet instrument renforce la puissance de la conscience, la vôtre, la mienne, celle de n’importe qui, un peu à la manière dont une longue vue dévoile les détails de l’horizon, dont jadis un cheval et une épée armaient un combattant. La disparition du Bien et du Mal incite la conscience à conquérir des terres nouvelles, à les civiliser; autrement dit, à étendre sa juridiction sur ce cerveau peu connu et sauvage qu’elle habite et dont elle n’est qu’une petite partie. Résumée ainsi, cette entreprise peut paraître bizarre, peu compréhensible. En fait, il s’agit de la description inhabituelle d’un phénomène qui l’est moins. Pour rendre l’idée facile  à saisir, le  mieux  est de raconter vivante une histoire dans laquelle elle figure.

Je m’en vais fouiller dans mes affaires personnelles.

Ce matin j’ai le cœur au bord des larmes. Je me sens triste, seul et abandonné, comme si j’étais un petit enfant perdu dans un grand bois. Pas assez fort, pas assez armé, incapable de faire face aux dangers, il a peur. Mais non, je ne pleure pas. C’est juste une envie qui reste là, persistante. Comme il arrive qu’on ait envie de vomir, sans y arriver. Que faire de cette envie de pleurer qui n’éclate pas ? S’en débarrasser évidemment. Elle est du côté des je n’aime pas et des je n’en veux plus. Mais comment ? En supprimant son origine, ou sa cause, comme vous voudrez. Et quelle est son origine ? Tout le problème est là. Les candidats sont nombreux.

Je peux me tourner vers mon enfance, et me dire que je ne fais qu’entendre, que rejouer, une fois encore, ce que j’ai déjà vécu dans un passé très lointain, presque oublié. Aujourd’hui quatre ou cinq notes jouées par différents instruments ‑ à peine le début d’une mélodie ‑ ont suffi à faire résonner en moi par similarité, comme un vieux disque qu’on mettrait sur une platine, toute une situation, toute une histoire bien plus longue et bien plus grave que j’ai vécue dans ma petite enfance, une symphonie discordante et amère, emplie de jalousie : ma mère m’a abandonné pour un autre, son nouvel amant ou mon père, ou les deux, enfin elle m’a abandonné. Cette musique, je n’ai aucune envie de l’entendre, mais la platine est dans ma tête, indestructible.  Elle joue, elle joue trop fort, je ne sais comment l’arrêter.

Je peux aussi me tourner vers les quatre ou cinq notes que je viens d’entendre. Car si je ne les avais pas entendues, la vieille rengaine ne se serait pas mise en route.  Qui a frappé ces quatre ou cinq notes ?  Une amie qui n’a pas compris combien c’était important pour moi qu’elle m’emmène boire un verre avec des amis à elle dont je rêvais de faire la connaissance; un ami qui m’a interrompu au milieu d’une confidence parce qu’il n’avait pas envie de s’appesantir sur mes difficultés; deux ou trois incidents du même genre; derrière ces notes staccato et toutes récentes, il y a encore la basse continue, vieille de plusieurs années, jouée par quelques lecteurs dans des maisons d’édition. Ils n’ont pas compris que le manuscrit que je leur ai envoyé, malgré son genre indéfini, son côté ingrat, ses trop nombreux adjectifs, sa longueur, contenait trois ou quatre propositions nouvelles et profondes. Dans mon imagination, elles sont assez puissantes pour dévoiler des pans entiers de la réalité, jusque-là méconnus. En les apercevant, d’autres que moi auront envie de les explorer, de les rendre familiers. Grâce à l’exploration de ces réalités nouvelles, notre vie intellectuelle connaîtra un nouveau printemps : la confiance, l’appétit, le bonheur. Notre modernité vieille et mélancolique, dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser, laissera la place à une façon de penser plus forte, plus cohérente. Quelle tristesse que ces lecteurs m’aient abandonné, m’aient laissé tout seul avec mon manuscrit, perdu dans la forêt !

Telles sont les différentes origines de ma tristesse que je trouve. Chacun à leur façon, ma mère, mes amis, des éditeurs, tous sont responsables et coupables. Si je souffre, c’est de leur faute.

Ou de la mienne ? Maintenant que mon tribunal ne croit plus au Bien et au Mal, ces responsables et coupables peuvent aisément se retourner contre moi, et ils ne se gênent pas pour le faire. J’aurais dû dire à mon amie à quel point c’était important pour moi de rencontrer ces gens-là, je n’ai pas eu le courage de le faire; j’aurais pu deviner que mon autre ami, à ce moment-là, me posait une question de pure politesse, car il était accaparé par la cérémonie qu’il organisait, n’avait pas le temps de s’intéresser à moi.

Quant aux appréciations des cinq ou six lecteurs dans des maisons d’éditions, comment puis-je être sûr qu’ils n’ont pas raison ? Comment savoir si, naïf vaniteux mégalomane narcissique pareil à tant d’autres, je ne surestime pas le poids de ce que j’ai fini par découvrir, à force d’écrire tout seul dans mon coin, selon une drôle de méthode, imitée de la psychanalyse ? Comment savoir ?

Comment comprendre ce que je n’arrive pas à comprendre ? Pourquoi ça ne marche pas ? Qu’est-ce qui manque ? Que je ne vois pas ? Que je ne sais pas faire ? Un point aveugle de ma personnalité ?

J’essaie de comprendre. Mais comprendre, c’est attraper, et pour attraper quelque chose il ne suffit pas de claquer des doigts. Comprendre c’est comme aller à la pêche, à la chasse, souvent on rentre bredouille, on a rien attrapé, on a essayé, mais la gibecière est vide. La conscience accueille les idées nouvelles si par bonheur elles entrent à l’improviste, comme toujours, mais elle ne peut pas les inventer. Je cherche à attraper l’origine, la cause de ma tristesse, je ne suis pas sûr d’y arriver.

Un point aveugle de ma personnalité ? Lequel ? M’être isolé pendant tant et tant d’années. Pour qui, pourquoi, comment ? Écrivant, écrivant encore, écrivant toujours, cherchant des vérités la plume à la main, assemblant tous les jours des mots dans l’espoir de fabriquer avec de la vérité,  mais sans jamais chercher (provisoirement bien sûr) à être écouté, à être lu, à soumettre ces assemblages de mots au jugement des autres : ça vérité ou pas vérité ? Ça ne pressait pas, pouvait attendre, pourrait mieux faire, ne suis pas arrivé au bout du chemin… Convaincu, surtout au début, de pratiquer une abstinence heureuse, et même  admirable. Disons-le, une forme de sainteté. La grande chasteté purificatrice.

Je me rends compte maintenant que cette grande chasteté purificatrice n’était, vue de l’extérieur, que lâcheté et timidité peu compréhensibles. Pourquoi ce pauvre type asocial écrit-il tout seul dans son coin ? Sans vraiment chercher à être lu, publié ? De quoi a-t-il peur ? D’ailleurs écrit-il seulement ?

Pour que cette lâcheté et timidité se métamorphosent en une sorte d’ascèse magnifique, il faut ajouter un présupposé mégalomane, invisible de l’extérieur. Selon ce présupposé, je suis, moi, un penseur sachant penser profond, un remarquable chasseur de vérités. Sans le moindre doute, j’ai du talent, assez de talent pour que mon renoncement à chercher à être écouté, lu, publié, soit forcément, vu mon immense talent sans pareil, le strict équivalent de renoncer (provisoirement) à la jouissance que procure l’affection, l’estime, l’admiration des autres, à celle de me voir si beau dans mon miroir, comme mon grand-père politicien avait si bien su le faire. Moi, anachorète et stylite, j’ai renoncé à la jouissance suprême d’exister, selon le sens si particulier que nous autres Modernes tardifs donnons à ce terme, c’est-à-dire renoncer à me reproduire dans l’esprit de mes éventuels lecteurs.

L’épitaphe à inscrire sur ma tombe pourrait donc être :

Ci gît celui qui a aimé la Vérité d’un amour si pur qu’il a renoncé à jouir d’elle, à jouir en elle.  

En somme, j’ai inventé l’amour courtois dans le domaine de la connaissance.

Pourquoi jouir de la Vérité serait-il, pour moi, un péché ?  Il m’a fallu des années de travail pour le comprendre. En un mot, dans mon imaginaire particulier, et même carrément étrange, la vérité et ma mère ont fusionné, au moins partiellement, un peu à la manière de jumeaux siamois. Donc jouir de mes vérités (en les publiant, en les partageant avec d’autres) revient à jouir de ma mère. Or je suis un type bien, je ne vais quand-même pas jouir de ma mère !

Dite comme cela, cette fusion partielle entre ma mère et la vérité paraît, j’imagine, tombée de nulle part. J’ai été trop vite. Il manque un maillon : l’âme de ma mère. Cette âme abandonnée aurait aimé garder pour elle son nourrisson, son petit garçon, elle aurait aimé qu’il la comble éternellement comme un sexe d’homme qui n’aurait jamais quitté son ventre. Ne pas quitter son ventre : tel est le désir auquel j’ai manqué involontairement en grandissant, tel est le désir auquel j’ai obéi métaphoriquement en poursuivant la vérité de mes interminables assiduités, sans jamais conclure.

Car la recherche de la vérité et la vie intra-utérine se ressemblent. Je l’ai découvert il y a longtemps maintenant, au milieu de ce périple qui a occupé la plus grande partie de ma vie, allant de-ci de-là, excité et affairé comme un chien de chasse par l’odeur d’une vérité nouvelle à attraper.  Voici cette découverte, à peine amendée et raccourcie[2] :

 Comme le fait de nager dans une eau de mer belle, tiède, translucide et salée, permet de retrouver certaines des sensations physiques qui étaient les nôtres dans l’utérus, le fait de rechercher des vérités m’a permis de retrouver certains des états d’âme qui étaient les miens lorsque j’étais dans le ventre de ma mère, et donc de m’y croire encore, et donc de suspendre en le trompant, le sentiment de culpabilité absurde que j’éprouve à en être sorti.

Parmi les gestes, les comportements qui sont utiles, et même nécessaires à la cueillette des vérités, il en est certains qui sont contraires à nos intérêts : ne pas défendre notre amour‑propre, notre réputation, notre territoire, nous méfier de nos préférences, nous détacher de nos sentiments, soupçonner nos évidences, élever notre point de vue, prendre nos distances; bref, ne pas prendre immédiatement et nécessairement le parti de notre propre parti. Ces gestes et comportements sont contraires à la morale de notre condition, à la morale de la vie extra‑utérine. Car en tant qu’êtres vivants, nous sommes, chacun d’entre nous, une toute petite partie qui tente et doit tenter de s’agrandir aux dépens de grand Tout : croître et prospérer.

Par contre, ces gestes et comportements nous rapprochent de la vie intra‑utérine. Comme les théories les plus belles sont les théories les plus universelles, la recherche de la vérité suppose que nous nous efforcions de prendre le point de vue du grand Tout; et en tâchant de nous identifier au grand Tout de l’univers, nous faisons ressurgir du fond de notre mémoire le grand Tout que nous fûmes, ou que nous crûmes que nous fûmes, lorsque nous flottions dans le ventre de notre mère, du temps où nous étions « Unis, innocents, heureux et tout‑puissants », du temps où nous n’avions pas à lutter contre le monde extérieur, parce qu’il n’existait pas encore.

La vérité dit : « Que rien ne soit extérieur à moi ! » alors que le fœtus pense « Rien n’est extérieur à moi. » L’idéal de l’un est la réalité de l’autre. Dans les deux cas, l’abolition rêvée du monde extérieur a pour conséquence d’abolir le bien et le mal.

Mais dans la vie ordinaire il en va autrement. Nous ne pouvons échapper à une conception dualiste du monde : chaque qualité, chaque chose, a son contraire : le comestible s’oppose à l’indigeste, le haut au bas, le beau au laid, le clair à l’obscur, le chaud au froid, la générosité à l’avarice, l’intérieur à l’extérieur, la chasteté à la débauche, la modestie à la prétention, les erreurs à la vérité, les choses en elles‑mêmes à leurs apparences, le blanc au noir…etc. Ce système d’opposition est un des outils fondamentaux de notre intelligence, comme de celle des autres animaux. Ce système dualiste est indispensable à notre intelligence pour faire son travail qui consiste, en dernière analyse, à distinguer « ce-qui-est-bon-pour-nous » de « ce‑qui-est-mauvais-pour-nous » : c’est à dire le bien du mal. Mais pour pouvoir utiliser ce système d’oppositions, et pour pouvoir le développer et le raffiner à l’infini comme les hommes l’ont fait, il faut que soit établie préalablement l’opposition fondatrice entre moi et le monde extérieur. Pour savoir ce qui est bon pour moi, il faut d’abord fixer ce qui est moi et ce qui ne l’est pas.  Or cette opposition première, le fœtus ne la connaît pas bien encore, et celui qui cherche de la vérité ne veut plus la connaître : le fœtus est en deçà du bien et du mal, la vérité est au‑delà.

 

En allant chercher à votre intention ce passage écrit il y a bien longtemps, j’ai obéi uniquement à un souci d’économie. À quoi bon m’ennuyer à le paraphraser, et peut-être pour un résultat moins heureux ? Ce passage, il m’a fallu le retrouver, le délimiter, le préparer : le sortir de sa tombe, en quelque sorte. Ce travail d’exhumation a agité certaines parties de mon cerveau. Ce remue-ménage a produit un effet inattendu. Une idée a débarqué dans ma conscience. Est apparue une inconnue qui s’est présentée comme la source affective et archaïque de ma passion pour le thème central de tous mes propos ici :

Il est devenu impossible de fonder le Bien et le Mal.

La voici. Pourquoi, parmi tant d’autres vérités qui méritaient d’être aimées et chantées, celle-là, je l’ai trouvée particulièrement attirante ? Quel était son secret ? Maintenant je le connais. Sa beauté pour moi tenait au fait que, sans que je m’en rende bien compte, elle m’était, en un sens, familière : elle évoquait ce que j’avais vécu et, en même temps, elle me promettait d’alléger les difficultés qui résultaient de ce que j’avais vécu. Voici comment.

Selon le tribunal archaïque de mon enfance, où siègent souveraines les angoisses maternelles, il est Mal que je sois sorti du ventre de ma mère. Il eût été Bien que j’y reste pour la combler. J’ai eu tort de faire preuve d’indépendance; et, de fait, je me sens coupable, plus ou moins, selon les moments : je traine à travers l’existence un boulet d’inadéquation, d’usurpation, de faute dont je sens le poids dès que j’essaie d’avancer : faire, pour moi, c’est désobéir : le moindre pas me coûte plus qu’il ne le devrait, plus qu’il ne coûte aux autres.

Pourquoi moi ? Et pas les autres ? La partie tardive de ma personne trouve ce boulet d’inadéquation, d’usurpation, de faute, injuste et absurde, et, dans la mesure où elle en a conscience, elle repousse la définition étrange du Bien et du Mal qui m’oblige à trainer ce boulet dès que je bouge. Mais elle ne parvient pas à faire lever la punition. Dans le gouvernement de ma personne, elle est dans l’opposition, une opposition faible. Elle proclame que le point de vue de ma mère n’est pas le mien, et que le point de vue de ma mère n’est pas supérieur au mien. Mais la partie archaïque ne répond pas. Elle a la légitimité intemporelle d’avant la parole. Elle se moque des arguments. Elle était là avant. C’est ainsi parce que c’est ainsi. Au moindre prétexte, elle rejoue inlassablement sa rengaine : « Solitaire, abandonné, terrifié et coupable » d’être né[3].

Aussi la partie tardive de ma personne, qui ne parvient pas à faire triompher l’idée que la définition du Bien et du Mal en vigueur chez elle est absurde et injuste, et donc la condamnation qui découle de celle-ci, trouve son bonheur à militer à l’extérieur, à se battre pour que soit reconnu par les autres cette évidence générale :

Il est devenu impossible de fonder le Bien et le Mal.

Peut-être même la partie tardive de ma personne mélange-t-elle magie et logique.  Peut-être raisonne-t-elle de travers, peut-être se dit-elle :

Si j’arrive à démontrer qu’il est devenu impossible de fonder le Bien et le Mal de façon universelle et éternelle, alors, cela impliquera forcément que le petit bien et mal qui règne chez moi en despote abusif, est lui aussi infondé, et même illégitime. Peut-être même mon boulet se transformera-t-il en un léger ballon ?

Mais, bien sûr, les despotes locaux se moquent d’apprendre que le Bien et le Mal universels et éternels sont devenus des êtres parfaitement indémontrables. Ils ne vont abandonner le pouvoir pour si peu. Autrement dit, les routines archaïques inscrites dans mon cerveau ne vont pas s’effacer pour autant. La platine monotone qui joue « Solitaire, abandonné, terrifié et coupable » continuera à se mettre en route à la moindre secousse. Je vais continuer à écouter sa musique grinçante. Plus exactement, je vais continuer à la jouer, car la platine, malheureusement, c’est moi.

Pour revenir à mon propos et le résumer, le fait que j’ai compris que le Bien et le Mal n’existent pas en général, ne bouleverse pas mon paysage intérieur :

– comme avant, je ne peux m’empêcher de tout classer en Bien et en Mal.

– comme avant, je ne peux m’empêcher de classer mon sentiment de tristesse dans la catégorie du Mal.

– comme avant, je ne peux m’empêcher, en plus, de ressentir une tristesse archaïque et particulière, imprimée durablement quelque part dans mon cerveau, et qui se met à jouer pour peu que des circonstances entrent en résonance avec elle.

Ces façons sont déterminées par ma condition animale : impossible de les modifier. Ils sont les mêmes pour nous tous.

Néanmoins, il y a du nouveau : je me suis lancé dans une expédition. Je suis parti à la recherche des causes de ma tristesse. Pas seulement celles qui se situaient en dehors de moi, au moins en apparence : ma mère, mes amis, des éditeurs…etc. Ce genre de recherches, nous savons tous les faire plus ou moins bien, même les enfants. J’ai tenté de découvrir aussi ce qu’on pourrait appeler les causes intérieures de ma tristesse. J’ai été fouiller parmi mes façons de comprendre le monde et d’agir sur lui, parmi mes façons de me concevoir, pour essayer de découvrir des éléments qui pourraient avoir causé, directement ou indirectement, à mon insu, cette tristesse. J’en ai trouvé quelques-uns. Est-ce les principaux ? Est-ce les bons ? Je n’en sais rien. En tout cas, ils sont là, devant moi. Je ne les connaissais pas  sous cet angle. Maintenant je les vois. Je ne peux pas les supprimer malheureusement. Je ne suis pas magicien. Mais comme s’il s’agissait d’objets posés sur un établi de bricolage que je pourrais limer, couper, percer, modeler, remonter, je peux tenter de les modifier, de les affaiblir, de les contrôler.

À la réflexion, cette expédition ressemble à un exercice que nous autres Modernes tardifs aimons beaucoup et que nous appelons se remettre en question. Pouvoir se remettre en question, savoir se remettre en question est recommandé à tous ceux qui aspirent aujourd’hui à l’estime des autres. Il est la version portative, individuelle et psychologique de notre croyance au progrès. Chacun d’entre nous se doit d’avancer, de se développer, et l’une des façons importantes de le faire, est de se remettre en question. Bien sûr, il n’est pas vraiment nécessaire de pratiquer cet exercice spirituel, mais il est impératif de l’aimer, de l’admirer, de le respecter.

En lançant la conscience à la conquête de parties inconnues de son cerveau je n’aurais fait, sans m’en rendre compte, qu’habiller de façon peu compréhensible et fantaisiste un rituel bien connu de notre religion tribale ? Oui et non. La ressemblance cache une différence.

Se remettre en question, pour le sujet qui s’y adonne, revient à se demander si, par exemple, les moyens personnels qu’il emploie pour atteindre une fin défini, il ne pourrait les abandonner pour de meilleurs, pour de bien meilleurs, si seulement il se remettait en question. Ou encore à se demander si les fins que lui prétend poursuivre sont vraiment celles qu’il poursuit réellement. Il estime par exemple que sa compétence particulière est indispensable au poste qu’il occupe, alors que, s’il se remettait en question, il verrait qu’il a juste envie de garder le pouvoir et le beau bureau qui va avec. Se remettre en question revient, en somme, à se décentrer par rapport à soi-même, à douter provisoirement, à abandonner un point de vue trop étroit pour un point de vue plus large…etc. Tous ces mouvements se font au sein d’un paysage général resté stable, avec en arrière-fond une définition solide du Bien et du Mal. De ce point de vue la vie continue comme avant.

Mais dès lors que vous avez cessé de croire au Bien et au Mal, se remettre en question devient un exercice plus profond, angoissant et paradoxal. Pourquoi ? Parce que maintenant vous avez moins de pouvoirs et plus de responsabilités… Il y a des choses qui vous appartiennent en propre et dont pourtant vous n’avez pas la maîtrise… Vous qui pensiez habiter le monde, le vaste monde, sans que rien ne s’interpose entre lui et vous, vous découvrez qu’en fait vous habitez un cerveau, le vôtre, sur lequel vous n’avez que peu de contrôle, et qui ne vous livre du monde que sa version personnelle. Je m’en vais essayer de déplier cette idée.

Lorsque nous autres héritiers des Lumières avons été obligés de constater combien il était invraisemblable que les dieux aient créé les hommes, nous n’avons pas eu d’autre solution que d’inverser la proposition, d’en conclure que ce sont les hommes, c’est-à-dire nos lointains ancêtres qui avaient créé les dieux. Le même renversement s’impose avec le Bien et le Mal.

Quand le bien et le mal perdent leurs majuscules, inévitablement ils cessent d’être des entités extérieures à vous, extérieures à moi, extérieures à n’importe qui. Tout le bien, tout le mal du monde, tout le bonheur et le malheur du monde se situent désormais entre vos deux oreilles, entre les miennes, entre celles de n’importe qui : ils deviennent des produits manufacturés par le cerveau; et pour être plus précis, par des cerveaux d’homo sapiens qui se ressemblent et entrent en résonnance les uns avec les autres.

Le bien et le mal sont manufacturés par le cerveau, mais ils ne le sont pas par la conscience. Vous et moi, nous passons le plus clair de notre temps à partir à la recherche de ce qui nous procure de la joie ou du plaisir, et à tenter de remédier à ce qui nous fait de la peine ou de la douleur. Mais c’est notre cerveau qui décide à notre place quelles sont les choses qui nous rendent gais et quelles sont les choses qui nous rendent tristes, et il ne se laisse pas facilement influencer, ni tromper. Nous ne choisissons ni nos joies ni nos peines, ni nos plaisirs ni nos douleurs : de ce point de vue, notre intelligence consciente n’est pas maître chez elle. Elle habite un cerveau qui décide pour elle ce qui est douleur et ce qui est plaisir, ce qui est bonheur et ce qui est malheur, et même, le plus souvent, ce qui est bon et ce qui mauvais; le rôle de l’intelligence consciente est de de tirer le meilleur parti de cette classification qui s’impose à elle; d’agir en fonction d’elle; à la manière d’un majordome, elle organise, elle met en œuvre; elle exécute plus qu’elle ne décide.

Tant que la conscience croyait en les grands dieux abstraits du Bien et du Mal, ils lui dissimulaient sa condition subalterne. Extérieurs à elle, éternels et universels, le Bien et le Mal, selon elle, lui servaient seulement à s’orienter, comme des boussoles. Entre le Bien et le Mal, c’est elle, et elle seule, qui choisissait. Aussi était-elle convaincue d’agir souverainement. Elle n’imaginait pas que derrière ces entités abstraites se dissimulait son propre cerveau dont elle n’était qu’une partie, qu’elle connaissait si mal et maîtrisait si peu.

Maintenant que la conscience a compris que tout le bien et le tout le mal du monde logeaient entre ses deux oreilles, et nulle part ailleurs, elle est amené à tirer de ce constat une conséquence dérangeante : la voici devenue seule et unique responsable de la tristesse de son cerveau. Si le mal est entre ses deux oreilles, le remède, c’est-à-dire la suppression du mal, l’est aussi. Et le plus surprenant est que cette tristesse qui loge dans son cerveau, est devenue une musique toute aussi naturelle qu’un chant d’oiseau, qu’une fourmi, un brin d’herbe ou une graine de pollen.

Cette tristesse, bien sûr, est, entre autres, la mienne. Ce brin d’herbe, cette graine de pollen qui joue dans mon cerveau, ma conscience ne sait pas forcément comment l’arrêter, comment la transformer en une autre mélodie. Elle tâtonne. Elle peut, comme elle l’a toujours fait, agir ou tenter d’agir sur le monde extérieur. Disons, par exemple, tenter de séduire des lecteurs, de susciter la convoitise d’un éditeur.

Mais maintenant – c’est la nouveauté –  en cas d’échec ma conscience reste seule. Elle ne peut plus s’en prendre, disons, au manque de curiosité des autres, qui devraient pourtant se passionner pour des idées aussi passionnantes, au conformisme frileux des maisons d’édition, ni à n’importe quel autre aspect du monde extérieur pris comme une incarnation transitoire et particulière du Mal. Car, heureusement ou malheureusement, le Mal comme le Bien ont tous deux disparu.

En s’effaçant, ils ont laissé apparaître, tel un ciel transparent et bleu venu après l’orage, ce qu’on pourrait appeler la parfaite et absolue réversibilité des points de vue. Dite de façon bête et méchante : entre les camps d’extermination et les droits de l’homme, entre la haine et l’amour, entre le massacre des innocents et le pardon des coupables, entre la disparition du virus du Sida et la disparition d’homo sapiens, l’univers ne choisit pas. La réalité n’a rien à dire.

Ce silence est un défi. Ma conscience, si elle tente d’être fidèle à son savoir, n’a plus personne à qui se plaindre : ni Dieu, ni Bien, ni Mal. Il lui reste à agir, et si elle échoue, à recommencer, et si elle échoue encore, à tenter autre chose. Elle se promène à tâtons dans un paysage solitaire et nouveau. Bien souvent, elle a du mal à le voir. Bien souvent, elle oublie qu’il existe, elle n’arrive pas à y croire.

Pour le rendre plus familier je m’en vais vous raconter la première fois où je me suis affronté à la parfaite et absolue réversibilité des points de vue. Voici d’abord le contexte.

Comme j’ai déjà eu peut-être l’occasion de vous le dire, la meilleure partie de ma vie intellectuelle, je l’ai passée à essayer de faire deux choses en même temps : comprendre certains aspects du monde, et comprendre pourquoi j’avais une telle passion pour cette activité : comprendre certains aspects du monde.

Entreprendre une auto-analyse d’un travail intellectuel en train de se faire me paraissait une tâche intéressante pour plusieurs raisons. La plus simple : elle n’avait jamais été tentée. Par une telle première, j’espérais faire avancer les connaissances, conquérir des terres nouvelles à la conscience et assurer ma gloire. Rien de moins !

Il était donc probable qu’un jour ou l’autre, je cesse de me contenter de ma justification officielle, rationnelle, narcissique et sociale, et que, retournant l’arme contre elle-même, j’en vienne à me demander pourquoi, au fond, j’avais une telle passion pour cette double activité, considérée comme une seule… quel désir archaïque, quel phantasme enfoui me tenait sous son fouet ?

La réponse que j’ai trouvée : je rêvais d’écrire une œuvre qui soit totalement transparente à elle-même; qui se comprenne entièrement elle-même; autrement dit, qui soit d’une lucidité toute-puissante. Et pourquoi d’une lucidité toute-puissante ? Afin de retrouver cette sensation de toute-puissance indistincte qui est celle du fœtus : sans frustration ni désir, sans intérieur ni extérieur, le fœtus est le rêve réalisé et la réalité rêveuse de la toute-puissance. Et pourquoi retrouver la condition du fœtus ? Pour faire plaisir à ma maman, en ne sortant jamais de son ventre, puisque tel était son désir. Voici une des tentatives que j’ai faite jadis pour cerner ce désir :

Bien avant que je commence à écrire j’avais une mauvaise conscience, une conscience parcellaire et confuse des désirs de ma mère; je sentais qu’elle eût aimé que les enfants qu’elle avait fabriqués comblent ses manques; des manques anciens, archaïques et affectifs; elle eût aimé que nous la consolions, que nous la protégions, que nous la bercions, que nous la dorlotions; comme une petite fille serre sa poupée dans ses bras quand sa maman s’en va, elle eût aimé nous garder, ma sœur et moi, sous son aile et sous sa coupe; elle avait même tenté, par l’intrigue, de garder la haute main sur nos vies amoureuses respectives quand nous devînmes adolescents; je le savais et j’en avais souffert; je sentais qu’elle eût aimé que nous restions attachés à elle, ou plutôt collés en elle dans une continuité parfaite, sans la moindre rupture, sans la moindre couture, comme des sortes de placentas vivants, animés et dociles qui comblent à jamais le vide mélancolique laissé en elle par une enfance solitaire et délaissée.

Ne jamais sortir du ventre de sa mère, fût-ce, comme moi, de façon purement métaphorique, comporte beaucoup d’inconvénients. À force d’essayer d’atteindre  à la lucidité toute-puissante, en disant tout sur tout, mon œuvre magnifique et originale croulait sous les digressions, devenait de plus en plus interminable. Je n’avais plus le moral. Voici comment je m’exprimais :

Le temps de chacun commence à couler à partir du jour de sa naissance. J’ai repoussé la mienne : je me suis réfugié dans ce manuscrit pour échapper aux aléas de l’existence extra‑utérine. J’écris pour conserver ma toute‑puissance fœtale. J’écris pour ne pas naître.

Accepter que ce manuscrit soit incomplet, limité, inachevé, imparfait; estimer pourtant qu’il est  terminé, revient pour moi à oser enfin sortir la tête du vagin. A cinquante ans bien tassés, le geste n’est ni prématuré, ni téméraire; mon échec est de ne l’avoir pas fait plus tôt : d’avoir, par manque de caractère ou de lucidité, poursuivi si longtemps une entreprise si manifestement chimérique.

Cet aveuglement n’a pas d’excuse, mais il a une histoire. Renoncer à une œuvre complète et parfaite qui ait toutes les propriétés de ma toute-puissance fœtale perdue, revient pour moi à renoncer à occuper la place laissée vide chez ma mère par ma propre naissance. À première vue, un tel renoncement est inutile. Il est même déplacé et superfétatoire. Ce n’est pas mon problème. Je ne suis ni mon père, ni Dieu !

 Seulement, à la suite d’un absurde tour de passe‑passe, cette place vide laissée chez ma mère, est devenue la mienne. Je me suis confondu avec ma mère, je me suis confondu avec la perte que je lui ai infligée en naissant et grandissant, je me suis senti coupable de la souffrance que cette perte irrémédiable lui infligeait, de sorte que, en fin de compte, ma propre naissance a laissé en moi un vide dont je me sens coupable !

Avec cette brillante analyse je me croyais tiré d’affaire. Je tenais entre mes mains, à demie étranglée et à demi morte, la cause et la coupable qui rendait mon œuvre interminable et illisible : les particularités de l’âme de ma mère. Maintenant, grâce à cette proie dont s’était saisie ma conscience, mon œuvre allait se terminer. Du moins, je l’espérais.  En fait, j’avais des doutes.

Il me faut renoncer au paradis de ma toute‑puissance fœtale, c’est à dire, en pratique, de ne plus cueillir un seul fruit nouveau sur l’arbre de la connaissance.

Inutile de promettre. Si ce que je viens d’écrire dans les lignes précédentes correspond bien aux méandres de mon âme, aux entrelacements de mes neurones, la pente de mon écriture me mènera enfin vers la sortie de ce labyrinthe. Mais si les lignes précédentes sont incomplètes, inexactes ou fausses, alors je serai condamné à errer encore, à faire des détours imprévus, à entrevoir le mirage d’une fin, sans jamais pouvoir l’atteindre.

Quatre plus tard, j’errais encore dans le labyrinthe de mon œuvre. Aucun doute, ces lignes que j’avais écrites étaient incomplètes, inexactes ou fausses. Il ne me restait plus qu’à battre ma coulpe, à essayer de comprendre les raisons de cet échec. Voici mon effort, très raccourci et amendé, tel que je l’ai fabriqué en l’écrivant :

J’ai cru que mon aspiration absurde à la toute‑puissance fœtale avait été mortellement atteinte. Je me trompais. En fait, je m’étais contenté d’aveux partiels. Ils n’ont pas suffi.

J’ai évoqué le désir de ma mère de me garder dans son ventre, mais je me suis bien gardé de mentionner mon propre désir d’y retourner. Je me suis blanchi.

Comme la terre s’imprègne de pluie, comme le buvard boit l’encre, j’avais été entaché de toute‑puissance fœtale par les désirs de ma mère. Je n’y étais pour rien. Ma mère, et elle seule, était la cause active, la cause principale de mon aspiration à la toute‑puissance, qui n’était, au fond, qu’un tout‑puissant désir de régression, de retour au pays du ventre de ma mère.

Cette répartition des rôles me paraissait aller de soi. Les parents sont responsables de leurs enfants. Ils doivent les protéger. Les nourrissons et les petits enfants absorbent les sentiments des parents. Ils ne peuvent se représenter ces sentiments. Ma mère m’avait inoculé la toute‑puissance fœtale sans que je puisse faire grand-chose pour m’en défendre. J’étais une victime. Cela c’était imprimé en moi, voilà tout.

Ce choix de mon innocence avait pour lui le bon sens, la facilité. Mais il était un piège. Car derrière l’innocence se cachait l’impossibilité d’agir. Innocent, j’étais irresponsable.

Cette folle passion devenait une maladie plus ou moins incurable. J’étais un de ces fous qu’on enferme dans un asile après qu’il ait assassiné sa femme : il n’est plus rien, pas même un criminel, pas même un coupable. Je m’étais déchu de ma condition de d’homme libre et responsable, de citoyen.

Je suis tombé dans ce piège par un mélange d’ignorance et de peur. Il y a quatre ou cinq ans, je n’avais pas encore commencé à explorer le royaume d’une morale sans Bien ni Mal. Je n’avais pas encore accepté l’idée qu’en général, dans l’absolu ‑ et par là je veux seulement dire dans l’univers tel que nous commençons à le connaître ‑ il était parfaitement indifférent, équivalent et identique de dire que ma mère était la cause et l’origine de ma toute‑puissance fœtale et que je n’y étais pour rien, ou l’inverse.

Autrement dit, je croyais encore en la Justice. Je ne voyais aucune raison de prendre une part de responsabilité et de culpabilité qui ne me revenait pas. Je n’allais quand même pas être masochiste !

Pour être tout à fait précis, je n’avais pas encore bien compris deux faits complémentaires :

‑ D’abord je suis parfaitement libre de choisir entre les deux propositions :

    Ma mère est seule responsable, je n’y suis pour rien.

    Ma mère n’y est pour rien, je suis seul responsable.

comme entre toutes celles que je pourrais fabriquer sur le même modèle, puisque les unes sont aussi vraies que les autres : elles décrivent de façon complémentaire et finalement équivalente un même phénomène.

‑ En revanche, ces deux propositions sont pour moi des drogues puissantes aux effets très différents. Selon que je choisis l’une ou l’autre, mes façons de penser, mes capacités d’agir s’en trouvent profondément modifiées.

Ces deux propositions deviennent des potions puissantes quand elles sont plongées dans un champ de forces très particulier, violent et étroit : celui dans lequel nous vivons tous, formé par les interactions des consciences entre elles, considérablement multipliées, intensifiées par l’usage d’un langage articulé. Dans ce champ très puissant, la première proposition :

  Ma mère est seule responsable, je n’y suis pour rien.

paraît, à première vue, beaucoup plus avantageuse à adopter.

Mieux vaut, en général, être innocent que coupable. De plus, si je l’adopte, cette proposition me permet de plaider les circonstances atténuantes auprès de vous :

O mon lecteur et mon maître, je suis convaincu que la toute‑puissance fœtale chronique que j’ai contractée dans ma petite enfance a engendré de façon indirecte certains défauts de mon manuscrit dont je crains que vous n’ayez souffert, en particulier son inépuisable capacité à ne rien terminer, à changer de sujet sans crier gare.

O mon lecteur et mon maître, soyez assuré que j’aurais su éviter ce regrettable défaut, sans ma terrible maladie. Innocente victime des circonstances malheureuses de ma venue au monde, je souffre d’une forme légère et rare de handicap mental. Je vous prie de me pardonner. Comment pourriez-vous faire autrement ? Mes éventuels défauts méritent compassion et, en plus, je suis innocent.

Ainsi, semble‑t‑il, l’adoption de la première proposition n’offre que des avantages. Et pourtant si je regarde de façon plus approfondie, réaliste et attentive ses conséquences pour moi, la situation est beaucoup moins bonne.

D’abord, comme je l’ai déjà remarqué, mon innocence entraîne mon irresponsabilité, et mon irresponsabilité, mon impuissance à agir. La toute‑puissance fœtale devient, pour moi, une maladie difficile à guérir.

De plus, si les défauts de ce manuscrit sont aussi graves qu’il m’arrive de le croire, alors il ne sert à rien de me tourner vers vous, ô mon lecteur et mon maître, pour plaider les circonstances atténuantes. Car vous n’êtes pas là. Il n’y a personne. Jamais vous n’êtes venu à ma rencontre, ou peut‑être vous êtes parti depuis longtemps. Je me prosterne dans le vide.

Il  eût fallu, avant que je vous demande pardon, que je m’assure de votre présence. Mais j’ai oublié. Je n’ai pas vérifié. Je n’y ai pas pensé.

En fait, pour moi, cela allait de soi. En vous évoquant, en vous invoquant, sans douter de votre présence, je suis resté, sans m’en rendre compte, prisonnier de cette toute‑puissance fœtale dont je cherche à me débarrasser. J’ai supposé que vous existiez, vous, mon lecteur et mon maître, comme existait ma mère quand j’étais fœtus et nourrisson : de toute éternité, de toute nécessité, attachée à moi par un lien dont je ne pouvais imaginer qu’il n’ait pas existé, ni qu’il puisse cesser d’exister. J’ai prêté au présent, sans m’en rendre compte, les propriétés d’un passé merveilleux, archaïque et enfoui.

Or la situation est bien différente. Votre existence est aussi incertaine que votre indulgence. Comme chacun qui, un jour, prend une plume, je suis seul et isolé. En plein jour, une lanterne à la main, je cherche un lecteur. Je ne suis pas sûr de vous trouver. Je n’ai pas d’éditeur, et après de si longues années passées à la barre de ce bateau ivre qu’est ce manuscrit, je me demande moi‑même de plus en plus souvent si ce long voyage d’exploration ne restera pas à jamais un périple solitaire.

Puisque la première proposition ne m’offre pas de remède à la hauteur de la situation, il me reste à essayer la seconde :

    Je suis seul responsable, ma mère n’y est pour rien.

Le goût de cette potion est amer. Le rouge me monte aux oreilles. Il est ridicule et honteux de vouloir régresser, de vouloir rentrer dans le ventre de sa mère. Me voilà affligé d’un bonnet d’âne sur lequel est écrit : « Tente désespérément de retourner dans le ventre de sa mère ».  Tout le monde rigole : à soixante ans, le pauvre, quelle découverte ! Quelle ambition ! Vaste programme ! Pour un type qui aspire à la lucidité et qui, malgré ses efforts de modestie, prétend y réussir, quel accomplissement !

Je ne suis plus seul, sans doute, mais à quel prix ! À jamais ridicule! J’exagère. Chacun a bien le droit de rire; et les rires s’éteignent toujours. Une fois avalée, cette âcre potion a des vertus roboratives. Elle ne manque pas d’un solide bon sens. Je ne peux pas nier que ma passion incoercible pour la toute‑puissance fœtale loge quelque part entre mes deux oreilles, et non chez ma mère. Quelles que soient son origine, son histoire, les circonstances de sa naissance, les divinités qui, jadis, me l’ont conférée, cette passion est, aujourd’hui comme hier, la mienne. Elle loge dans mon crâne. Et cette instance que j’appelle « je » ou ma « conscience » est encore celle qui peut intervenir de la façon la moins intrusive, la plus facile et la plus directe dans mon cerveau, puisqu’elle en fait partie.

« Je » ou ma « conscience » comprend maintenant que mon désir très puissant et très archaïque de retourner  dans le ventre de ma mère ne s’est pas contenté d’organiser les conditions d’hébergement, la logistique de l’entreprise dans laquelle je me suis lancé. Ce désir a pénétré à l’intérieur même de l’entreprise;  plus exactement, il a imprégné à mon insu ma façon de considérer l’entreprise. Il m’a rendu amoureux, de façon étrange et perverse, de ce que j’écrivais.

Comme d’autres parlent du haut de leur élection à la présidence d’un conseil régional, du haut d’un empire agro-alimentaire qu’ils ont bâti de leur propres  mains, au nom d’un syndicat dont ils sont le secrétaire général, ou de la vaste popularité que leur ont valu leurs œuvres romanesques, ou encore du haut d’une chaire d’analyse et de géométrie du Collège de France, moi je parle du fond du ventre de ma mère. Tels sont mon mérite, ma compétence et ma situation.

Naturellement, je pourrais revendiquer la rareté, le pittoresque d’un tel point de vue. Après tout, je suis peut‑être le seul, le premier et le dernier, dans les arts, les sciences et les lettres, à parler du fond du ventre de sa mère, ou du moins à le claironner sur les toits. A ce titre, à côté de la femme sirène, de l’hyène dactylographe et du veau à trois têtes, je mérite un coup d’œil distrait.

Ainsi, finalement j’ai revendiqué haut et fort un choix que je n’avais jamais fait, un choix dont ma conscience n’avait aucune conscience quand je me suis lancé dans cette longue entreprise d’écriture.

Pour résumer toute cette histoire :

Longtemps j’ai parlé du fond du ventre de ma  mère sans le savoir.

Puis je l’ai fait en le sachant, mais en refusant de reconnaître que je le désirais.

Enfin j’ai reconnu que je le désirais.

Ce désir était en même temps l’énergie et l’envers affectif de mon ambition intellectuelle.

Découvrir ce désir, et le reconnaître pour mien, tel un enfant naturel dont j’aurais ignoré jusque-là l’existence, m’a permis de mieux décrire et comprendre mon ambition intellectuelle.

J’ai pu faire, à peu près, la  part de ce qui était réalisable et de ce qui ne l’était pas. Le labyrinthe dans lequel j’écrivais est devenu moins tortueux. J’ai fabriqué des lignes droites plus longues, je veux dire traiter des sujets plus longuement en les menant jusqu’à leur terme ou presque; et, finalement, au bout de six ou sept ans, sortir de mon labyrinthe : poser, avec un grand bonheur, le mot FIN et indiquer la date, en dessous de la dernière ligne.

Si je n’avais pas exploré un monde dans lequel le Bien et le Mal étaient des chimères, si je n’avais pas accepté la parfaite et absolue réversibilité des points de vue, si je n’avais pas choisi, arbitrairement et à ma convenance, le point de vue :

Ma mère n’y est pour rien, je suis seul responsable.

je ne pense pas  que j’aurais su parcourir le chemin que je viens de retracer.   Ce chemin très personnel n’est qu’une illustration destinée à évoquer mille autres chemins.

.

Courageuse lectrice et courageux lecteur, je vous prie de m’excuser d’avoir été si long. La prochaine fois que je vous écrirai, je traiterai de la dernière conséquence intéressante que j’ai aperçue de l’inexistence du Bien et du Mal. Je l’ai esquissée dans ma seconde entrée. Nous autres Modernes tardifs avons des rapports emberlificotés et tartuffes avec les autres tribus, cultures, civilisations. Nous nions et affirmons en même temps notre supériorité. Si seulement nous prenions en compte l’inexistence du Bien et du Mal, nos rapports avec les autres tribus deviendraient simples et clairs…

À bientôt et merci de m’avoir lu.

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[1] Je me vante, jusqu’ici je n’ai fait qu’esquisser ces nouvelles façons de se battre : elles mériteraient d’être développées. Voir I et II

[2] Écrite vers 1995

[3] Au cours de mon périple, j’ai pris l’habitude de désigner par ces adjectifs la grande mélodie malheureuse de mon caractère.

 

V. Une nécessité terrifiante et son antidote

Courageuse lectrice et courageux lecteur, poursuivons. J’espère, au fil de mes entrées  vous avoir convaincu des trois propositions suivantes :

– I. Toutes les tribus, cultures, civilisations inventées par homo sapiens (c’est-à-dire par vous et vos ancêtres) ont su fabriquer des définitions du Bien et du Mal ornées, sophistiquées, variées et bien souvent ‑ là est le problème –  incompatibles entre elles.

– II. En même temps toutes les tribus, cultures, civilisations ont toujours farouchement nié les avoir fabriquées elles-mêmes.  Pourquoi cette unanime dénégation ? Pour mille raisons, dont celle-ci. Reconnaître leur propre habilité à fabriquer ces définitions du Bien et du Mal eût été admettre que ces définitions auraient pu, tout aussi bien, être différentes; avoir d’autres formes, d’autres proportions, un autre style. Or le Bien est ce qu’il faut faire, et le Mal ce qu’il ne faut pas faire : tous deux relèvent de la coercition, et l’appellent. Comment imposer une règle si elle apparaît comme librement inventée, subjective, arbitraire, passagère ? Autrement dit, il est impossible de couper des têtes au nom des goûts et des couleurs. Pour maintenir l’ordre, il faut des dieux.

– III.  Et pourtant, le moment est venu, ai-je soutenu, (et telle est ma troisième proposition, la plus conséquente), le moment est venu d’abandonner cette commode, antique et multiforme dénégation, de nous avouer enfin que nous avons toujours fabriqué le Bien et le Mal selon notre fantaisie. Pourquoi le reconnaître aujourd’hui ? Parce que nous avons usé tous nos dieux. Ils sont élimés, nous voyons à travers eux. Il est impossible de fabriquer volontairement des dieux nouveaux, et, en même temps, il est urgent de renouveler nos définitions du bien et du mal.

 

De l’ancienne mentalité de nos ancêtres, si croyants en toutes sortes de mythes, religions et idéologies, il ne reste chez nous autres Modernes tardifs, que l’idée fermement ancrée que le Bien et le Mal existent; qu’ils existent sans nous, en dehors de nous, au-dessus de nous, éternels, universels et objectifs, à la manière dont existaient jadis les dieux, à la manière où existe encore, pour quelques philosophes, l’Être. Maintenir en vie une telle idée du Bien et du Mal, ai-je suggéré, revient à tenter de maintenir en vie un bras droit et un bras gauche qui auraient perdu le corps qui les nourrissait, la tête qui les guidait. Un exercice difficile. Plus simplement, continuer à nous mentir à nous-même sur ce sujet devient chaque jour plus épuisant. Mieux vaut abandonner la partie : après tout, aussi choquante soit-elle, la vérité est si légère et si euphorisante !

J’aurais pu en rester là : mentir est fatiguant, arrêtons ! Mais, tel un bon vendeur qui tient absolument à décliner toutes les qualités de son produit, j’ai voulu vous détailler tous les avantages connexes de ma proposition. Non seulement elle est vraie, mais en plus elle est utile !

– Elle permet une clarification et un durcissement de la morale. (III)

– Elle nous permet de devenir, pour la première fois, maîtres et possesseurs de notre destin.(IV)

– Elle rend possible un gouvernement mondial

Ce dernier avantage de mon produit, je ne l’ai pas encore développé. Peut-être d’ailleurs qu’à première vue, vous ne voyez pas en quoi un gouvernement mondial pourrait être une bonne nouvelle. Cela vous laisse plus ou moins indifférent, à moins que cela ne suscite en vous une vague inquiétude.

Dans l’immédiat, vous avez raison. Mais un gouvernement mondial est notre avenir, plus ou moins proche. Il est une nécessité, et cette nécessité est terrifiante.

Pourquoi est-ce une nécessité ? Pure affaire de circonstances. D’abord la Terre rapetisse, et nous n’y pouvons rien. Ce rétrécissement, commencé très lentement voici environ douze mille ans, est aujourd’hui très rapide. Dans le bon vieux temps d’avant le néolithique, chacun d’entre nous disposait pour vivre, chasser, s’amuser d’une belle et vaste propriété d’environ deux mille hectares, soit un domaine de cinq kilomètres sur quatre; cinq personnes, par exemple, se partageaient Paris intramuros. À l’époque de Jésus la situation s’était déjà considérablement dégradée : le domaine de deux mille hectares avait fondu : il n’en restait plus que soixante, soit une propriété d’un peu moins de huit cents mètres par huit cents mètres. En l’an 2000 l’héritage avait encore diminué : chacun ne disposait plus que d’un terrain de cent-soixante mètres sur cent-soixante mètres. Selon des estimations plausibles, en 2040 il ne restera à vous et à moi pour nous nourrir, nous promener et nous distraire qu’une parcelle de 125 mètres de côté. Désormais, entre nos mains surpuissantes, la Terre est un petit potager aux équilibres fragiles, aux beautés périssables, un objet minuscule et délicat qui, telle Jane nichée dans la main de King-Kong, est à notre merci.[1]

Ce n’est pas le seul changement de notre condition. Notre temps, je veux dire le temps dont nous avons  connaissance, celui que nous pouvons raconter à nos enfants, s’est immensément allongé aussi bien vers le passé que vers le futur.

Johannes Kepler, et aussi l’inventeur de la gravité universelle, Isaac Newton, au XVII°, considéraient encore la Bible comme une source certaine de connaissance : ils étaient convaincus que l’univers avait été créé de toutes pièces voici cinq ou six mille ans, force de gravité comprise. Par ailleurs, Aristote, dans l’Antiquité, pensait que la Terre avait existé de toute éternité. Quelques milliers d’années d’un côté et l’éternité de l’autre, celle de la Terre, ou celle des sphères étoilées, ou celle du ciel et de l’enfer, de Dieu ou des Dieux, peu importe : pour aller vite, on peut dire que jusqu’au dix-neuvième siècle, toutes les civilisations ont vécu leur vie ainsi : avec d’un côté un horizon temporel s’étendant – dans le meilleur des cas – à quelques milliers d’années, et de l’autre la certitude que, quelque part, l’éternité existait bel et bien, comme la pluie et le beau temps.

Tout cela a été emporté par notre ravageuse curiosité. D’abord, au milieu du vingtième siècle, l’éternité a été tuée. Discrètement, il est vrai : la plupart des autorités religieuses et philosophiques ont renoncé à aller à son enterrement, sans doute de crainte de troubler leurs propres consciences. Elle, si aimable, pourquoi s’obliger à signer son certificat de décès ? D’ailleurs personne n’avait voulu la tuer. Mais elle est morte quand-même, et bien morte. Il est devenu incontestable que toutes les choses que nous pouvons apercevoir et connaître  – l’univers autrement dit – avaient une histoire, c’est-à-dire un début, des modifications et une fin. Comme vous et moi, comme un coquelicot au bord de la route, l’univers est apparu, s’est transformé, continue de se métamorphoser, finira autrement qu’il n’a commencé. Bref, la totalité est devenue aussi périssable et corruptible que la plus humble de ses parties, même si l’échelle n’est pas la même.

L’information reste, pour l’heure, confidentielle. Je veux dire par là qu’elle est considérée seulement comme une curiosité d’astrophysiciens, à l’image des trous noirs ou des naines blanches. Elle serait sans aucun lien avec la morale, la politique, la philosophie, la condition humaine.

Cette mise en quarantaine ne saurait s’éterniser. Tôt ou tard, il nous faudra tirer les conséquences du fait que l’éternité, désormais, n’existe plus. Elle n’était qu’un beau rêve, ou peut-être seulement un cauchemar auquel nous avons échappé. En tout cas, désormais elle est à classer du côté des succubes, des licornes et des dragons. L’éternité est une chimère conceptuelle, un oxymore en un seul mot.

Nous disposons maintenant d’une sorte de date de naissance, assez précise, de l’univers : 13,8 milliards d’années. Nous connaissons la date de formation de la Terre : 4,5 milliards d’années. Nous savons qu’un jour notre planète sera absorbée et brûlée par un soleil devenu gigantesque. Nous disposons aussi d’estimations plus décisives pour nous : bien avant cet anéantissement, un moment arrivera où, pour diverses raisons, dont le réchauffement progressif du soleil, notre Terre cessera d’être cette planète hospitalière où il fait bon vivre. Les océans s’évaporeront. Selon les calculs les plus pessimistes, nous avons encore devant nous quelque 500 millions de bonnes et belles années.

500 millions d’années ? Pour nos esprits de primitifs temporels, ce savoir du dernier cri ne veut rien dire. C’est trop grand. Divisons par mille, pour faciliter le travail de notre imagination à la peine : nous voilà avec 500 000 ans. Disons, à la louche, que cela représente vers le futur deux cinquante fois le temps qui nous sépare dans le passé de la construction de la pyramide de Khéops : c’est déjà énorme. Ou encore plus de sept fois les 70 000 ans qui nous séparent maintenant du début de la première mondialisation, à jamais sortie de nos mémoires : le moment où homo sapiens, sans bien comprendre ce qui lui arrivait, est devenu assez malin, assez bricoleur pour s’adapter à n’importe quel climat si hostile soit-il, occuper la terre entière, et éliminer tous les hominidés qui lui ressemblaient, sans compter beaucoup d’autres grands animaux.

Pour nos esprits peu agiles, de telles immensités temporelles se perdent dans la brume de l’éternité. Mais elles n’ont rien à voir avec elle. Si nous prétendons rester, être, devenir des civilisations, des nations, des individus responsables, lucides, conscients…et vous pouvez ajouter à ces adjectifs tous ceux que vous voudrez, pourvu qu’ils décrivent l’heureuse et provisoire estime de soi qui naît d’une difficulté vaincue… il nous faut non seulement apprendre à imaginer, concevoir ces immensités temporelles, mais aussi à orienter nos actions collectives et individuelles en fonction d’elles.  Ces immensités temporelles qui passeront comme passent les nuages sont désormais notre cadre de vie et même notre condition. Nous pouvons les oublier, mais non les changer. Il nous reste à vivre sur la Terre un temps qui nous paraît trop immense pour que nous arrivions à l’embrasser, mais il est de la même veine, il est aussi limité que la vie de chacun de nous et le prochain quart d’heure.

Cela veut dire, en clair, que avons sous nos yeux une tâche à accomplir, et que cette tâche ressemble à un destin, ou à une condition : la nôtre. En effet, cette tâche, nous sommes libres de nier son existence, de l’oublier un peu, beaucoup, entièrement, de la reconnaître, de la rater ou de la réussir, mais ni de la modifier ni de la supprimer. Quelle est cette tâche ?  Apprendre (ou pas) à cultiver, entretenir, embellir notre petit potager aux équilibres fragiles, aux beautés périssables pendant tout le temps qu’il lui reste à vivre, et qu’il nous reste à vivre de lui : au moins 500 millions d’années.

Choyer et vivre d’un petit potager pendant des millions d’années ? Imaginons un instant que nous choisissons de relever ce défi. Nous commençons à réfléchir aux moyens nécessaires. Aussitôt  nous sentons confusément qu’en tant que membres de la tribu des Modernes tardifs, nous sommes très mal armés pour le faire. Mal armés est même un euphémisme. Il faudrait un mot pour désigner le fait que les outils dont nous disposons sont des contre-outils, puisqu’ils nous incitent, comme un mauvais courant de marée entraine le nageur imprudent vers le large, à nous éloigner du nouvel objectif que nous avons choisi plutôt que de nous en rapprocher.

Une façon de décrire les difficultés qui sont les nôtres est de dire que nos définitions du Bien et du Mal sont périmées, ou obsolètes. Beaucoup d’entre elles sont même devenues contre-productives.  Elles ne sont plus adaptées aux circonstances nouvelles que nous avons nous-mêmes créés. Nous avons changé le monde si vite que nous n’avons pas pris le temps de changer nos idées sur le monde. Nous sommes en retard sur nous-mêmes.

Au fond, le problème est simple. Nos institutions, nos mentalités, nos idéaux, nos représentations, nos valeurs… – disons, pour aller vite, nos outils de Modernes – sont de bons outils pour survivre, s’épanouir, être heureux dans un espace immense pendant un temps très court.

Un espace immense ? Un temps très court ? C’était hier. C’était vrai, hier. Mais hier n’est plus. La situation s’est inversée. Le problème est désormais de survivre, s’épanouir, être heureux dans un espace tout petit pendant un temps immense. Un espace tout petit ? Un temps immense ? Pour y parvenir, à l’évidence, il faudrait d’autres outils.

Puisons une image dans nos mythes : un pionnier de l’ouest américain, avec son cheval et son fusil, habitué à chasser le bison innombrable, se retrouve, sans l’avoir voulu ni bien le comprendre, passager d’une capsule spatiale : telle est un peu la situation de l’humanité aujourd’hui. Difficile adaptation !

Dans ce long catalogue des mauvais outils dont nous sommes accablés, et dont il faudrait faire l’inventaire, figure au premier rang ce que nous appelons, avec un humour involontaire « la communauté internationale ».

Pour l’heure, c’est sur elle que repose la responsabilité de la gestion de notre petit potager. Elle se réunit régulièrement et officiellement au sein de l’Organisation des Nations Unies, à New-York. Il s’agit d’une foule d’un peu moins de deux cents individus. Ils s’imitent, se jalousent, se disputent, s’invectivent, se menacent, se liguent les uns contre les autres, et parfois se battent entre eux. Ils n’ont pas d’autre ambition que d’être les plus forts, dominer leurs voisins, asservir les plus faibles. Ils refusent toute idée d’une autorité qui leur soit supérieure, toute idée d’une loi qui les réunirait sous une obligation commune, toute idée d’une justice qui pourrait sanctionner leurs manquements à une loi commune, si un jour elle venait à exister. Dans notre jargon de Modernes, ils se nomment des États-nations souverains. Égocentriques, amoraux, susceptibles, braillards, fourbes, violents, ces États-nations souverains seraient jugés, dans la vie quotidienne, des fréquentations peu recommandables.

Nous faisons mine de déplorer leur mauvaises manières, leur mauvais caractère, leur amoralité, leur brutalité, mais, au fond, nous les aimons bien comme ça, nous ne les imaginons pas autrement : ils sont notre revanche. Eux, au moins, ils se permettent encore de faire ce que nous n’avons plus le droit de faire. Nous sommes sages, civilisés, c’est-à-dire domestiqués. Leur sauvagerie nous venge. Ils sont nos maîtres et nous sommes leurs esclaves consentants, c’est-à-dire leurs bons citoyens. Nous leur versons régulièrement un tribut. Nous acceptons d’obéir à la multitude des règles qu’ils édictent. Nous avons renoncé à nous venger, à tuer, sauf en leur nom : nous faisons confiance à la justice de notre pays.

Vous et moi, mammifères ordinaires de l’espèce homo sapiens, élevés dans le vingt-et-unième siècle, n’imaginons même pas de pouvoir vivre autrement que sous le joug de l’un ou l’autre de ces État-nations souverains que nous appelons notre pays, notre patrie.  Tout au plus pouvons-nous envisager de changer de joug. Ceux qui n’ont pas de maître, nous les plaignons, nous les appelons des apatrides.

Outre leur sauvagerie, les États-nations souverains ont une autre caractéristique qui importe ici. Ils sont le plus souvent dirigés par de vieux mâles homo sapiens atteints d’une myopie temporelle d’une extrême acuité. Ces vieux mâles (et quelquefois maintenant femelles) ne voient pas plus loin que le bout de leur nez : au-delà de cinq ans, au mieux de dix, vingt ans, ils ne distinguent plus rien. Ceux qui comptent garder le pouvoir jusqu’à leur mort, quitte à faire assassiner leurs rivaux, sont les moins myopes. Les plus civilisés, ceux qui acceptent de bonne grâce de rendre leur pouvoir à dates fixes, sans assassiner personne, sont aussi les plus myopes : ils ne voient rien au-delà de leurs prochaines échéances électorales, quatre ou cinq ans en général.

Une foule de près de deux cents braillards, amoureux des armes, vivant au jour le jour, ou plus exactement de seconde en seconde à l’échelle temporelle de nos préoccupations, et tirant leur fierté, leur raison d’être du refus de toute autorité supérieure ! Difficile d’imaginer un plus mauvais outil pour cultiver, entretenir, embellir un petit potager aux équilibres fragiles, aux beautés périssables pendant des centaines de milliers, des centaines de millions d’années ! Normal que nous, simples citoyens et sujets soumis à nos États-nations souverains, nous nous sentions angoissés, impuissants et mélancoliques dès que nous songeons à l’avenir, à celui de nos descendants proches et lointains, la seule éternité qui nous reste. Nous le pressentons sans toujours le formuler : avec cette bande-là, on va dans le mur, c’est fichu.

De COP en COP (Conférences des Parties en français, déjà vingt-deux de passées au moment où j’écris),  de G5 en G7 en G20 en G.., les braillards font des efforts risibles ou pathétiques pour donner le change, faire croire qu’ensemble ils s’occupent sérieusement des problèmes, que nous, leurs sujets pouvons continuer à leur faire confiance. Ils ont senti le danger. Ils tentent d’endormir provisoirement les  mauvais sentiments, tels des aristocrates qui entendraient gronder le peuple. Ils craignent de perdre leurs privilèges et leur prestige. Ils craignent d’être déchus. Ils ont raison.

Tôt ou tard, il faudra choisir entre la souveraineté des États-nations et la bonne gestion de notre potager, c’est-à-dire l’avenir de l’humanité. Tôt ou tard, il faudra arracher les États-nations à leur sauvagerie, les déchoir de leur souveraineté et les faire entrer dans la civilisation, c’est-à-dire les domestiquer, les désarmer, les soumettre à des lois, des sanctions, aux décisions d’une autorité supérieure qui disposera du monopole de la force.

Inutile, me semble-t-il, d’illustrer cette proposition : tous les jours, les nouvelles se chargent de fabriquer un couplet différent à ce refrain dont nous sommes si las : Ah ! Que les pouvoirs en place à travers la planète sont peu capables de régler les difficultés présentes, mais surtout celles, beaucoup plus grandes  qui s’amoncellent, se rapprochent, se précisent.

Tôt ou tard donc, il faudra, pour s’en sortir, un gouvernement mondial. Mais pourquoi alors cette nécessité est-elle si rarement évoquée ? Peut-être parce que nous sommes nous tous temporellement de grands myopes, et banalement égoïstes. C’est trop nous demander ! Ceux dont la vie est assez douce, arrivent à se soucier du bien-être de leurs petits-enfants, de leurs arrière-petits-enfants. Mais après… aller plus loin… choisir comme point de vue, pour définir ce qui est bien et ce qui est le mal, celui de de nos très lointains descendants, avoir pour règle de conduite de rechercher l’estime et la reconnaissance de gens dont nous ignorons tout sauf une chose : nous ne les rencontrerons jamais et ils ne pourront jamais nous manifester leurs sentiments, – c’est trop difficile, abstrait, aléatoire, compliqué. À bas les donneurs de leçons, les prophètes de malheur, les pisse-vinaigre ! Se discipliner, s’organiser, se priver… pour que dans soixante-dix mille ans, il y ait encore des papillons, des forêts vierges, des baleines, des orangs-outangs, des plages désertes, des jolis petits nuages, vous plaisantez ? Ce n’est pas notre fantaisie !

Peut-être… mais je crois qu’il y a, en plus de notre égoïste myopie, une autre difficulté. À quoi bon parler d’un problème s’il n’a pas de solution ? Ou, ce qui revient au même, si la solution apparaît plus dangereuse, plus effrayante que le mal ? Or un gouvernement mondial est solution terrifiante.

Au fil des siècles, l’idée d’un gouvernement mondial a été souvent évoquée, souvent oubliée, souvent reprise, souvent oubliée à nouveau, comme si ses splendeurs à peine entrevues, faisaient peur. Eldorado récurrent de la pensée politique et philosophique, couronnement de l’Histoire ou couronnement de la civilisation, la baguette magique du gouvernement mondial met fin aux guerres bien sûr, mais aussi à la pauvreté, l’injustice, l’ignorance, la superstition, l’intolérance, l’exploitation de l’homme par l’homme, son aliénation… Le gouvernement mondial est forcément la paix incarnée puisqu’il n’a plus d’ennemis. Il est tout-puissant. Les seules lois auxquelles il doit souscrire sont celles de la gravitation, de la physique,  de la chimie.

Précisément, c’est cette toute-puissance qui a fait se détourner immédiatement de lui les esprits sagaces. Cette toute-puissance effraie plus encore nous autres Modernes tardifs, à bonne raison. Le vingtième siècle, celui de nos pères ou de nos grands-pères, a été ravagé par deux cauchemars de toute-puissance : le communisme et le nazisme. Pour faire régner leur toute-puissance dont ils étaient déjà enivrés, ou parce qu’ils n’arrivaient pas à l’établir, communisme et nazisme ont sacrifié sur leurs autels des dizaines de millions de vie. Ces errements ont profondément diminué la confiance et l’estime que nous autres européens avons en nous-mêmes. Surtout, il me semble qu’ils nous ont inspirés une sorte de phobie dont nous avons à peine conscience et qui nous domine.

Tout se passe comme si, pour nous autres Modernes tardifs, la maîtrise de l’avenir avait fusionné avec la toute-puissance et la toute-puissance avait fusionné avec le crime contre l’humanité.

Que nous puissions avoir envie de prendre entièrement en main notre destin, de maîtriser entièrement notre avenir, nous effraie et nous dégoûte comme un blasphème, comme une envie de meurtre. Tout sauf une telle envie. Mieux vaut lâcher prise, mieux vaut remettre notre avenir à rien, à n’importe quoi : les circonstances, les techniques, les marchés…que de replonger dans l’horreur. Les cauchemars réalisés en dur par nos proches ancêtres nous hantent avec d’autant plus de force que nous n’avons pas encore bien compris ni pourquoi ni comment ils sont advenus : ils restent à l’état de mystères terrifiants et humiliants.

Cette phobie est fondée. Pour peu que nous nous arrêtions un peu sur cette possibilité d’un gouvernement mondial, que nous commencions à imaginer sa réalité, son fonctionnement, une vérité désagréable apparaît : si bonnes que soient ses intentions, si démocratiques que puissent être ses institutions, si scrupuleux ses fonctionnaires, ce gouvernement sera, de fait et malgré lui, par sa seule situation, un gouvernement totalitaire. Pour le redire  dans le vocabulaire philosophique d’aujourd’hui, l’Autre aura disparu.  Dès que le gouvernement mondial apparaît, par sa seule existence, il transforme la Terre en une prison à ciel ouvert. Impossible de lui échapper. Impossible de le fuir. Impossible de demander à un autre gouvernement, à un autre pays l’asile politique. Il n’y en a pas. Le gouvernement mondial est partout. Il voit tout. Il sait tout.

Bien sûr, il est possible d’imaginer des parades. Bien sûr, tous ceux qui, vaccinés contre les utopies, en viennent à constater qu’à leur grand regret les circonstances imposent néanmoins de recourir à un gouvernement mondial, ceux-là peuvent se souvenir de Montesquieu, de la séparation des pouvoirs, de la liberté de la presse, des expériences accumulées à travers les différentes cultures dans l’art et la manière d’empêcher le pouvoir d’abuser du pouvoir.

Bien sûr, tout un vaste chantier s’ouvre à tous ceux qui réfléchissent, à ceux qui sont compétents en droit public, en droit international, en histoire, en sociologie : fabriquer pour ce mal nécessaire, un gouvernement mondial, les meilleures institutions possibles, en fonction des responsabilités qui lui incombent.

Voici quelques problèmes auxquels il serait bon de chercher des solutions. Comment au sein des nouvelles institutions assurer la  représentation des générations futures ? Comment assurer la défense de leurs intérêts ? Comment procéder à l’arbitrage entre les intérêts des générations futures et les demandes des générations présentes ? Comment réguler les déplacements de population  d’une province à l’autre ? Quels critères choisir, quelles instances charger de définir une taille optimale pour la population de la Terre ? Quels moyens employer pour éviter une surpopulation ? Comment organiser les tâches, répartir les responsabilités à travers les différentes provinces ? Le bassin de l’Amazonie ne ressemble pas au Sahara, ni le Sahara à la Sibérie. Comment faire le meilleur usage des différents recoins du potager Terre ? S’il est décidé que le bassin de l’Amazonie doit devenir un parc naturel, quelles compensations offrir aux Brésiliens ? S’il est décidé que le Sahara fournira de l’électricité solaire, quelle partie du Sahara exploiter ? Quel prix fixer à cette énergie ? Où la distribuer ? Quels compensations pendant combien de temps offrir aux populations dont l’habitat a été abimé ou détruit ?

Vaste chantier pour homo sapiens, pour vous, pour nous que d’apprendre à vivre dans un tout petit espace pendant un temps immense! Vaste chantier que de trouver les institutions qui conviennent à cette nouvelle condition !

Vaste et difficile chantier que d’inventer une camisole de force pour ce tout-puissant fou mégalomane délirant autiste paranoïaque que sera inévitablement, de par sa seule situation, le gouvernement suprême de la  planète Terre ! Comment empêcher ce monstre de dévorer ses propres enfants ? La camisole de force est d’autant plus délicate à fabriquer qu’elle doit rester assez souple pour que le monstre puisse quand même accomplir les travaux pour lesquels il a été fabriqué. Projet si difficile et si contradictoire, qu’à vrai dire, tout seul, il me semble difficilement réalisable.

Voici pourquoi. Si savantes qu’elles puissent être, des institutions ne sont que des institutions : des coquilles vides, des cadres, des textes. Sans doute elles contraignent, elles canalisent les agissements, comme un tuteur guide la plante. Mais à la longue ceux qui agissent l’emportent : les institutions deviennent ce que les individus qui les vivent en font. Or les individus font des institutions nouvelles ce que leur civilisation, leur culture, leur tribu leur ont appris à faire. Pour prendre un exemple facile, toutes les lois anti-corruption du monde ne serviront pas à grand-chose si tous les fonctionnaires ont été élevés dans l’idée qu’un honnête homme, et peu importe son métier, a un devoir impérieux : venir en aide à sa famille, même la plus éloignée. Autrement dit, en cas de conflit, les coutumes et les mentalités anciennes priment sur les institutions nouvelles. Autrement dit, pour empêcher le gouvernement unique de la planète Terre de glisser sur une pente totalitaire, il ne suffira pas que ses institutions aient été finement pensées. Il faudra aussi que ceux qui habitent ces institutions – élus, fonctionnaires, électeurs, citoyens des diverses provinces – soient profondément persuadés en eux-mêmes, par leur éducation, leur culture, leur vision du monde que renoncer à la toute-puissance, et à son équivalent politique, le totalitarisme, est la forme élémentaire de la morale et de la politique.

Or pour que la belle ivresse de la toute-puissance ainsi que sa transposition politique, le totalitarisme, devienne une addiction méprisée, absurde et ridicule, je ne vois pas de meilleur outil que de faire naître, croître et s’épanouir dans la tête de chacun l’évidence, aujourd’hui encore étrange ou déplaisante, qui me sert ici de leitmotiv :

 Dans l’univers tel que notre curiosité l’a dévoilé, il ne saurait exister aucune définition du Bien et du Mal qui soit universelle ou éternelle, qui soit fondée.

Si je me promène dans le futur du bonheur, si je visite le gouvernement unique de la planète, je lui prête les antidotes qui lui permettent d’échapper à la folie de sa solitude.

La  relativité du Bien et du Mal est considérée comme une acquisition importante de la civilisation. Elle devenue un thème majeur de l’éducation morale, de l’instruction civique dispensée aux enfants.

L’impossibilité de fonder le Bien et le Mal est énoncée explicitement dans le préambule de la constitution, et le gouvernement unique de la planète s’est choisi une devise qui résume les principes nouveaux de l’action morale et politique :

Les moyens justifient les fins

*       *          *

Fadaises ! Doux rêve, naïf rêveur, pensez-vous peut-être… jamais ce genre de choses ne se produira. Ou dans tellement longtemps ! Réfléchissez !

Il a fallu environ quatre siècles pour que, sous l’effet des nouvelles connaissances, une bonne partie des Français cessent d’attacher beaucoup de pouvoir, d’importance à Dieu.  Combien de siècles faudra-t-il pour qu’ils aillent au bout du chemin et rangent le Bien et le Mal au magasin des illusions perdues ? Et combien de temps encore pour qu’une telle lucidité gagne l’ensemble des nations ? Doux rêve, naïf rêveur ! Lisez les journaux ! Tous les mois des hommes tuent d’autres hommes au nom de leur dieu. Allez leur expliquer que le Bien et le Mal n’existent pas !

En fait, cette perplexité que je vous prête est la mienne. Par moments, il me semble impossible qu’un jour proche, ou même lointain, l’inexistence du Bien et du Mal puisse s’ancrer solidement dans les esprits et dans les sociétés comme, par exemple, s’ancre ces temps-ci l’égalité entre les femmes et les hommes. Renoncer au Bien et au Mal me paraît un exercice plus difficile que de renoncer à l’Éternité ou à un Dieu tout- puissant. Pourquoi ?

Pour les raisons que j’ai esquissées dans ma deuxième entrée. Les notions de Bien et de Mal sont ancrées en nous plus profondément que ne le sont celles d’un Dieu tout-puissant ou de l’Éternité. En effet, les notions du Bien et du Mal ont pour source cachée et inépuisable le plaisir et la douleur. Elles en tirent leur force et leur légitimation. Or, à l’évidence, le plaisir et la douleur ne sont pas des inventions des civilisations d’homo sapiens : au contraire, tous les animaux évolués de la planète éprouvent du plaisir et de la douleur. Donc, de façon indirecte, le Bien et le mal tirent leur existence de la biologie, non de la culture, et nous ne pouvons pas plus renoncer à croire au Bien et au Mal que nous pouvons renoncer à boire, manger, regarder, dormir.

Si tel est le cas, entre notre façon irréfléchie de vivre le bien et le mal, et ce que la connaissance de l’univers nous en apprend, s’ouvre un gouffre difficile à franchir. Se dire que mon bien, et surtout se dire que mon mal, ma douleur, mon malheur sont dépourvus de tout fondement est à la fois déconcertant, douloureux et destructeur. C’est même ridicule et scandaleux.

Apprivoiser ce scandale, ou, plus exactement, démêler toutes les confusions qui rendent cette idée nouvelle si désagréable, la comprendre en profondeur, parvenir à la fin à tirer d’elle de la force et du bonheur, implique quelque chose comme des exercices spirituels (ou psychologiques ou philosophiques, comme on voudra); autrement dit, suppose une modification et un élargissement de la conscience. Vaste programme, mais déjà mille fois réalisé au fil de l’histoire et que j’affectionne : conquérir des terres nouvelles à la conscience est mon activité préféré et mon ambition ultime, que j’y  parvienne ou non.

Je consacrerai ma prochaine entrée aux quelques lueurs qui me sont venues sur ce thème qu’on pourrait définir  ainsi : comment vivre personnellement avec l’inexistence du bien et du mal ? J’essaierai surtout, pour terminer, de décrire une dernière conséquence de l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal. Elle nous réinscrit dans le droit fil des autres civilisations. En tant que Modernes tardifs, nous sommes beaucoup moins différents des autres civilisations que nous ne l’imaginons, et  nos faiblesses sont, en fait, des forces.

 

 

 

 

[1] Pour fabriquer ces chiffres, la surface de l’ensemble des terres émergées (149 millions de km2) a été divisée par des estimations de la population mondiale. Les plus anciennes sont évidemment les plus incertaines.

I. Le Bien comme le Mal ont tous deux disparus, mais personne, hélas, ne s’en est aperçu

Judicare aude !

  En écrivant ici, je cherche des complices; pas seulement des oreilles, mais aussi des âmes. Pour quoi faire ? Pour sortir d’une solitude douloureuse.
Mais, me direz-vous, des solitudes douloureuses, il y en a en partout, il y en a beaucoup. Pourquoi voudriez vous que je m’intéresse à la vôtre ?
Dans mon cas il y a un grain de folie. La solitude à laquelle j’aimerais vous intéresser n’est pas la mienne, enfin pas tout à fait.
C’est la solitude de proches, d’amies à moi. Je les aime beaucoup. J’ai pour elles la plus grande admiration. Je les fréquente depuis des années et des années. Les avoir rencontrées, l’une après l’autre, a été pour moi parmi les grands bonheurs de ma vie. Être leur familier aujourd’hui encore, reste un grand réconfort et une fierté. Elles sont si simples ! Si évidentes ! Et l’union de leur évidence et de leur simplicité fait toute leur beauté. Car, pourquoi le nier, je les trouve très belles et je voudrais vous les présenter, les sortir de leur isolement.
Seulement voilà. Il y a un problème. Je suis à la fois leur père et leur grand père, ou alors elles sont en même temps mes sœurs et mes filles, enfin je ne sais plus, il y a une embrouille. Aussi, depuis des années, je les séquestre dans ma cave. Elles n’en sont jamais sorties. Elles n’ont jamais vu le jour. J’ai honte. Enfin je n’ai pas honte d’elles, évidemment, puisque je les trouve magnifiques, j’ai honte de moi, de la façon dont je les ai conçues.
Elles sont des fautes inavouables, les fruits de l’ivresse et de l’inceste. À leur naissance, je ne les ai pas déclarées. J’aurais dû bien sûr, mais je n’ai pas osé. Je les ai gardées pour moi, dans la cave, pour éviter les ennuis, les polémiques. J’aurais dû les sortir, les envoyer à l’école, leur laisser l’occasion de jouer, se frotter aux autres, se faire des camarades, grandir, j’aurais dû les aider à faire leurs devoirs, au lieu de les enfermer dans une cave, sans jamais voir le jour, sans rien connaître du monde. Quelle honte !
Car enfin les idées sont comme les enfants : elles ne naissent pas dans les choux et elles ne prennent pas leur essor dans le sombre humide froid silence d’un for intérieur.
Car, oui, en effet, ce sont bien des idées que je voudrais vous présenter, oui, des idées que je voudrais vous voir regarder, examiner, aimer peut être, s’échappant, sortant à l’air libre, courant dans le soleil et le vent, si vives et gracieuses !
Elles sont toute ma richesse. Plus exactement, elles sont ma vie et mon travail. Elles ne sont pas bien nombreuses, six ou sept peut-être, pas plus. Elles sont les seuls résultats que je puisse montrer au soir d’une vie de labeur intellectuel, après des années de lecture et d’écriture solitaires et gratuites. J’ai donc décidé de les montrer ici, sans plus attendre l’aval d’un éditeur.
Comment ai je pu avoir honte d’elles au point de les séquestrer ? Elles sont les enfants de l’inceste et l’ivresse, ai je dit. Ce ne sont que des métaphores, bien sûr.
Un peu comme un père viole sa fille sans comprendre qu’il la viole parce que, à ses yeux, lui et sa fille ne font qu’un, parce que sa fille est seulement, à ses yeux, l’incarnation de son propre désir, le philosophe ne connaît aucune barrière qui puisse s’interposer entre le monde et lui : il connaît le monde et le monde se connaît en lui, tout simplement.
Un philosophe ne fait pas d’enquêtes, ne déchiffre pas des liasses d’archives, ne prend pas des notes dans un petit carnet, ne gratte pas la terre, ne déterre pas des os, ignore jusqu’à la possibilité de répéter une expérience pour la vérifier puisqu’il n’a même pas besoin d’en imaginer une seule pour énoncer la vérité. Le philosophe n’a que faire de tout ce fatras d’outils pour se rapprocher d’elle. Lui seul décide qu’il sait ou qu’il ne sait pas, s’il peut savoir ou ne pas savoir, ce qu’il peut savoir ou ne pas savoir. Lui, le réel et la vérité vivent dans une union primitive et mystique.
J’ai joué à ce jeu-là, je joue encore à ce jeu-là, je suis en ce moment même en train de jouer à ce jeu-là : j’énonce, je prophétise, la vérité parle par ma bouche, et qui m’aime me suive. Et quelle est la preuve que la vérité parle par ma bouche ? L’ivresse ! Ma propre ivresse ! Celle que me procurent les mots que j’aligne, quand j’arrive à bien les aligner. Ivresse dont j’espère sans savoir comment et sans avoir la moindre certitude qu’elle envahira pareillement l’esprit de celui qui viendra à me lire, et qu’il prendra à son tour cette ivresse pour la vérité elle même.
Il y a plus de vingt ans, quand j’ai commencé à écrire, voici comment je racontais ce tour de passe passe :

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Qu’importe sur quel sujet j’écris, pourvu que je la retrouve, la saveur limpide, euphorisante, légère, qui me nettoie et me vivifie, m’amuse et m’enivre. Qu’importe ce que j’écris, le mal que je dis de moi ou des autres, pourvu que j’y goûte à nouveau, à la griserie joyeuse, au bonheur aérien du héros antique, revenu du combat victorieux, à l’aube d’un jour nouveau, après s’être battu toute la nuit contre l’horreur d’un monstre. Qu’importe, pourvu que je puisse revenir voyager dans ce pays merveilleux où le Bien est encore séparé du Mal, où tout est simple : paradis somptueux, drogue dure. L’accoutumance est rapide. Par commodité, le pays, le combat, l’ivresse, la drogue, je l’appelle la Vérité.
Au début en écrivant je la rencontre par hasard, cette sensation nouvelle, violente, sauvage. J’ignore lequel de mes gestes l’a engendrée. Je ne songe pas à la cultiver. Bientôt je la recherche à tâtons, et devenant plus adroit, je deviens plus dépendant d’elle : son intensité relative me tient lieu de boussole pour m’orienter dans le dédale des pensées qui naissent et meurent en moi, et qui ne peuvent toutes se loger sur la portée unidimensionnelle de la phrase. J’abandonne ma liberté. Toujours à la recherche du plaisir qu’elle me procure, les variations de la sensation nouvelle deviennent ma loi. Avec mon consentement s’installe la dictature des neurones : me voilà esclave de la liqueur exquise, vagabond alcoolique, prêt à sacrifier à la divine bouteille le plus clair de mon temps, mes meilleurs amis et ma respectabilité. Qu’importe! Cela ne regarde, après tout, que moi et mes proches. Hélas! Je lui sacrifie aussi la cohérence de mes propos. A la surface de cette feuille, c’est plus grave. Je vous rends la vie difficile au point de mettre en péril, de rendre douteuse votre existence. Je compromets la réussite de ce voyage. Je risque sa réalité. Je m’en fous! Je me fous de tout, pourvu que je boive encore un coup! En vrai poivrot, j’appelle ma liqueur la Vérité. Mais je ferai mieux de l’appeler Château Lamour Perdu, ou Clos du Haut Combast, ou Bàtard Montrachet, car je la recherche et je la reconnais, cette soi disant Vérité, non à son adéquation au monde, adéquation mystérieuse et insaisissable faute de protocoles d’expérience, mais à l’effet délicieux qu’elle produit sur moi! Glouglou.
En dehors de quelques éclairs de lucidité, comme celui ci, je suis un poivrot heureux j’oublie le tour de passe passe que j’opère et je l’applaudis des deux mains. Je suis crédule. J’ai la foi. Je crois en mon ivresse. Elle mesure l’adéquation entre ce que j’écris et le monde. Plus les lignes que je viens de tracer me rendent vif, léger, sémillant, allègre, plus je suis sûr du poids de vérité qu’elles contiennent, plus je suis convaincu d’avoir capturé sur ma feuille un petit bout du monde. Ma façon intime de penser est même beaucoup plus abandonnée : l’origine de ma joie est simple, selon moi, et sa cause évidente : elle tient au degré d’alcool, de vérité que contient la boisson qui me saoule et que je secrète avec ma machine à écrire. Le fait important, objectif, premier est la profondeur redoutable à laquelle mes lignes s’enfoncent dans le con si cru de la réalité, ou si vous préférez, leur extraordinaire degré de concentration en vérité; quand à mon plaisir, à l’ivresse qu’elles me procurent, c’est une affaire personnelle! Elle mérite à peine d’être mentionnée. Je ne vais quand même pas vous raconter ma vie! Pourquoi s’attarder sur un effet secondaire, volatile, subjectif qui pourrait ne pas exister? Je pourrais, tout aussi bien, avoir les cheveux noirs, la Vérité triste! Mes petites ébriétés figurent parmi ces à-côtés de la vie qu’il est à peine convenable de mentionner, comme la coutume des érections matinales, l’enveloppe pleine de billets qu’on glisse au conférencier catholique qui sait si bien parler de la pauvreté et de la charité, ou l’odeur si originale des toilettes des amis chez qui on dîne. Passons. Je suis un ami de la vérité. Voilà pourquoi j’écris. Je veux partager ma passion avec le plus grand nombre. C’est tout simple. Notez-le. Vous le ferez graver sur ma pierre tombale. Je suis un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et qui vaut n’importe qui. Merci. Au lecteur suivant.

Donc j’ai gardé pour moi seul ces ivresses incestueuses et honteuses qui formaient au fil des jours les perles successives de mon bonheur de travailler.
Plus étrangement, du fait de défauts de mon caractère qu’il n’est pas opportun d’examiner ici, j’ai aussi gardé par devers moi les origines de mes plus grandes ivresses : ces idées nouvelles si belles qui, inopinément, une fois de temps en temps, à vrai dire tout à fait rarement, apparaissaient devant moi : somptueux cadeaux offerts à ma conscience par mon cerveau qui avait travaillé sans que je le sache, pendant que je m’efforçais, moi, laborieusement, de fabriquer des assemblages de mots qui représentaient le mieux possible ses travaux plus anciens.
À vrai dire, si seulement une fée descendue du ciel était venue me demander de lui confier une de mes idées si belles, afin de la présenter au monde, telle une jeune fille allant à son premier bal, j’aurais accepté bien volontiers. J’aurais aussitôt oublié les ivresses incestueuses de sa conception, pour me métamorphoser en un père heureux et fier.
Aujourd’hui cette fée, c’est vous, et puisque vous vous êtes aventuré au fin fond de ce blog obscur, ce dont je vous remercie, je m’en vais, sans plus tergiverser, vous confier l’une de ces idées; et même, tant qu’à faire, la plus simple et la plus évidente, et aussi de loin la plus vertigineuse, celle dont l’amplitude est immense :

Le Bien et le Mal n’existent pas.

Dit comme cela, c’est idiot, évidemment. Autant nier l’existence du soleil, me direz vous. J’ai choisi cette formulation parce qu’elle prend la suite de l’expression:

Dieu n’existe pas

qui est en quelque sorte la formulation élémentaire de l’athéisme. Or celui qui est athée entend par là que Dieu (et en fait tous les dieux) sont de pures inventions, qui n’existent pas en dehors de la tête des hommes. Mais il reconnaît par là même, comme une évidence, que les divers dieux existent bel et bien dans la tête des hommes, aussi bien chez ces individus qui y croient que dans les civilisations qui les utilisent, c’est-à-dire toutes.
Il en va de même du Bien et du Mal. À l’évidence, ce couple existe bel et bien dans nos têtes; ils y sont même, dans la vie de tous les jours, omniprésents, sans cesse sollicités, y compris dans la mienne. Provisoirement, ici et maintenant, je nie leur existence, mais hier et demain je continuerai à fabriquer du Bien et du Mal; et vous aussi, et tous les autres hommes.
Dans nos têtes, nous ne nous débarrasserons jamais du Bien et du Mal parce qu’ils ont été, de façon indirecte, inventés par la vie et qu’ils lui sont indispensables. Je reviendrai sur ce sujet plus tard. Reste à reformuler mon idée de façon moins élémentaire. Voici une proposition :

Il est impossible de fonder le Bien et le Mal.

Un peu à la manière des mathématiciens, j’entends par fonder disposer de procédures, de moyens, de définitions qui permettraient de savoir partout et toujours et pour chacun et pour tous ce qui est le Bien et ce qui est le Mal, comme il est possible de savoir si un nombre est pair ou impair. Dans notre jargon de Modernes, cela donne :

Il est impossible de définir de façon universelle ou objective le Bien et le Mal.

Au fond, mon idée que je trouve si éblouissante, revient tout simplement à prendre au sérieux, et même tout à fait au sérieux, à élever au rang de vérité indépassable, de principe de tous les principes, des banalités et des truismes qui parsèment notre parler et notre penser quotidien comme : « Le bonheur des uns fait le malheur des autres » et « Tout est affaire de point de vue » et « Il faut relativiser » et même « On ne discute pas des goûts et des couleurs ».
D’habitude ce genre de propos ou de pensées nous sert à tempérer notre indignation, ou notre sympathie, ou notre pitié, ou notre colère, ou notre incompréhension. Au moment où nous les pensons ou les prononçons, nous gardons en arrière fond, comme une chaîne de montagnes à l’horizon, la conviction qu’au-delà des complications des apparences, des aléas du quotidien, il existe bien là-bas, au loin, le Bien et le Mal, éternels et indestructibles. Ce sont les applications qui sont compliquées et discutables. Nous savons confusément que découvrir, même en suivant la jurisprudence, pour chaque cas particulier, la juste ligne qui sépare le bien du mal est une tâche inextricable, qu’aucun mortel ne peut prétendre réussir à tous les coups. Mais au delà de ces difficultés, il y a des principes qui ne le sont pas, il y a des lois simples dont nous avons une intuition immédiate : celles qui permettent de distinguer le Bien du Mal. Aucun doute, le Bien et le Mal existent.

D ’une certaine manière nous ressemblons à certains petits enfants de nos sociétés avides de marchandises. Ils voient lors des fêtes de fin d’année une abondance d’hommes déguisés en père Noël se promener sur les trottoirs et dans les grands magasins, et ils savent très bien que ce sont de faux père Noël. Ces faux confirment plutôt qu’ils n’infirment l’existence du vrai père Noël : celui qui peut distribuer une infinité de cadeaux dans une infinité de cheminées en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le faux père Noël jouent le même rôle pour eux que pour de bons catholiques les innombrables statues de la Vierge.
Autant que je sache, dans notre tardive modernité, philosophes, essayistes et pratiquants des diverses sciences humaines font à peu près pareil. Ils croient au vrai Bien et au vrai Mal, mais ils ne les ont jamais vus. Qu’ils écrivent ou qu’ils réfléchissent, ils font comme s’il allait de soi, aussi bien pour eux mêmes que pour leurs lecteurs, que le vrai Bien et le vrai Mal existent et qu’ils en sont les familiers, de sorte qu’ils discutent exclusivement des moyens justes, intelligents, efficaces qui permettent ou qui permettraient, si seulement on voulait bien les écouter, de s’éloigner du Mal et de se rapprocher du Bien. Mais ils se gardent bien d’essayer de les définir, ou de les décrire, ou de mettre à jour les fondements sur lesquels eux-mêmes les font reposer. Le Bien et le Mal existent, mais entre gens bien élevés il va de soi qu’on n’a pas à les montrer, pas plus que son propre derrière. Le Bien et le Mal ont été soigneusement remisés dans un placard, et il est entendu que c’est là désormais leur vraie place : implicites, indéfinis, sous entendus mais jamais vus ni entendus. Ce sont de pures absences, sourdes, muettes, aveugles ! Surtout, ne les dérangez pas, ne les réveillez pas !
En fait, nous autres de la modernité tardive, nous sommes semblables à ces héros de dessins animés qui fuient si vite, qui courent si désespérément qu’ils n’ont pas vu la falaise arriver : ils continuent à courir, suspendus dans les airs, comme s’ils étaient sur la terre ferme.
Il nous reste à prendre conscience du vide qui est sous nos pieds et à tomber. Mais où? Là où toutes ces connaissances que nous avons pourchassées avec passion depuis plusieurs siècles, et ces derniers temps avec encore plus de détermination, de succès et de moyens que jamais, nous font atterrir : au beau milieu de la réalité. Et là, il est désormais impossible de croire que le Bien et le Mal existent. Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’il est devenu impossible d’imaginer qu’il existe, et donc que nous puissions découvrir, un point de vue privilégié, le point de vue privilégié – le plus beau, le plus haut, le plus général, celui de Dieu, ou mieux du Dieu de tous les Dieux, ou de l’Homme, ou du Progrès ou de l’Histoire, enfin le point de vue de tous les points de vue, celui qui les dominerait tous – à partir duquel il serait possible d’apercevoir le vrai Bien et le vrai Mal,  de les décrire, de les définir,  une fois pour toutes et pour tout le monde.
Pour dire les choses vite : les connaissances que nous avons accumulées nous répètent de bien des façons, une seule et unique rengaine : vous n’êtes pas le centre de l’univers, et même si, dans un élan de naïve ignorance, vous parveniez encore à vous en considérer comme le centre, vous les homo sapiens, vous n’auriez aucun moyen de définir pour vous même quel est le vrai Bien et le vrai Mal.
Survolons les pièces à conviction.

       – L’univers, tel que nous le connaissons maintenant, est inimaginablement trop vaste, trop extrême, trop violent, trop hostile pour que nous puissions croire une seule seconde qu’il a été créé pour nous. Il n’est même pas possible de penser qu’il a été créé pour abriter, ici ou là, de façon parcimonieuse et distraite, de la vie. Dans l’histoire tourmentée du cosmos, l’apparition de la vie sur notre planète et sur d’autres peut-être ressemble et ressemblera à la découverte d’un trèfle à quatre feuilles : la vie est une maladie rare, délicate et fragile de la matière.¹

    – À son tour, l’histoire tout à fait particulière qui mène jusqu’à nous, et commence avec l’apparition sur la Terre des formes de vie les plus simples, les premières cellules, est trop longue, compliquée, circonstancielle, hasardeuse pour que nous puissions imaginer une seule seconde qu’homo sapiens en soit l’unique et nécessaire aboutissement. Nous pourrions aussi bien ne pas être là, ou mesurer trente centimètres, avoir peur des lapins, disposer de quatre pieds palmés, de deux ou trois cris pour communiquer. L’apparition d’homo sapiens apparaît comme une longue suite de coups de dés heureux – heureux rétrospectivement et seulement de notre point de vue.
Cette longue suite de hasards a rendu possible, à un moment donné, sans que nous sachions encore très bien ni comment ni pourquoi, le surgissement d’un objet inconnu jusque là sur la Terre, une sorte d’organe collectif : le langage doublement articulé.
Cet objet, dont l’utilité provient uniquement de son partage, est la grande force et la grande originalité d’homo sapiens, celle qui nous a permis de dominer les autres espèces. Une série très limitée de consonnes et de voyelles permet de former, par combinaison, une multitude de mots. Ces assemblages sonores permettent d’étiqueter et donc de faire circuler des notions qui jusque-là, chez les autres espèces, restaient enfermées, isolées dans le cerveau de chaque individu. Ensuite et surtout – c’est là le grand bond en avant ces étiquettes sonores, ces bruits stylisés, par de nouvelles combinaisons réglementées, qu’à l’école nous apprenons sous le nom de grammaire, permettent de former une infinité de phrases, dont la plupart ô miracle ! N’ont jamais été prononcées, et dont la signification précise est, à chaque fois, inédite.                        Des phrases, des propos, des idées inédites ! Ainsi, à l’aide de cet instrument merveilleux, la nouveauté et l’invention deviennent facilement transmissibles ! Les connaissances nouvelles peuvent s’accumuler rapidement. Ce n’est pas tout. Il devient possible aux uns de raconter aux autres ce qui s’est passé avant hier derrière la colline, ce qu’on fera demain au bord de la rivière, dans quelle vallée après la saison des pluies il fera bon aller, et même au petit enfant qui ne l’a jamais connu comment son grand père est mort. La prison de l’éternel présent, de l’ici et maintenant, s’ouvre sur le passé et le futur, sur le possible et le probable, sur la spéculation.
Muni de cet instrument, devenu un éparpillement de langues diverses et changeantes, homo sapiens parvient à inventer, accumuler, transmettre des techniques, des savoirs, des coutumes, des croyances, des institutions d’une variété et d’une complexité tout à fait inconnues des autres espèces. Autrement dit, il fabrique à tire larigot des cultures, des sociétés, des civilisations.
Ces civilisations sont souples, adaptables, changeantes : elles permettent à homo sapiens de se diversifier en pseudo espèces culturelles adaptées aux recoins les plus différents et les plus hostiles de la planète. Grâce au langage parlé, aucune niche écologique ne lui est plus étrangère.
Aujourd’hui, grâce au travail des archéologues, des historiens, des ethnologues, il nous est possible de feuilleter quelques-unes des pages de l’immense encyclopédie des cultures et civilisations inventées par homo sapiens. Ces pages suffiraient à nous convaincre, si nous ne l’étions pas déjà depuis longtemps, que toutes les civilisations ont connu les notions du Bien et du Mal et que toutes les ont appliquées de façon différente. Or ces façons différentes sont très souvent incompatibles, sinon tout à fait contradictoires, et en plus, à nos propres yeux, extravagantes. Montaigne et Pascal, avec beaucoup moins d’exemples à leur disposition, le remarquaient déjà. Ceux qui ont pour coutume de faire cuire et de manger des morceaux de leurs proches parents quand ils viennent à mourir, afin que ces êtres chers reposent au moins symboliquement bien au chaud dans leur ventre,² trouvent que ceux qui les enterrent dans le froid et la solitude n’ont ni cœur, ni respect, ni vraie culture. Et pour le plaisir de citer Claude Lévi-Strauss,

« À ses propres yeux, chacune des dizaines ou des centaines de milliers de sociétés qui ont coexisté sur la terre ou qui se sont succédées depuis que l’homme y a fait son apparition, s’est prévalue d’une certitude morale – semblable à celle que nous pouvons nous-même invoquer – pour proclamer qu’en elle – fût-elle réduite à une petite bande nomade ou à un hameau perdu au cœur des forêts – se condensaient tout le sens et la dignité dont est susceptible la vie humaine. »³

  • Or, pour ce qui est du sens et de la dignité, nous autres membres tardifs de la tribu des Modernes, nous sommes bien embarrassés. Nous nageons dans la contradiction.
    D’un côté, nous sommes persuadés, comme toutes les autres tribus avant nous, qu’au fond nous sommes les seuls vrais hommes, ou en tout cas les plus vrais, que notre civilisation est la plus civilisée, même si elle pourrait l’être davantage, et que, par voie de conséquence, nous détenons les seules vraies définitions du Bien et du Mal, ou en tout cas les meilleures, et de loin. Bref, trivialement, en un mot comme en mille, Nous ne sommes plus au Moyen-Âge ! et Nous ne sommes pas des sauvages ! ou encore Nous ne sommes pas des barbares !
    Mais nous n’avons ni le droit ni la possibilité de nous rouler agréablement dans le sentiment naïf de notre supériorité. Car nous sommes la tribu qui affirme sa supériorité en la niant. En effet, contrairement aux autres tribus avant nous, nous reconnaissons explicitement aux autres civilisations une dignité égale à la nôtre.

    Pour nous autres Modernes tardifs, il en va des civilisations comme des hommes : elles naissent et demeurent libres et égales en droit. Tout comme nous voyons en chaque individu une incarnation de Personumène (cf. dans le blog Le culte de Personumène) nous proclamons que chaque société, à sa façon particulière, et à égalité avec les autres « condense tout le sens et la dignité dont est susceptible la vie humaine » pour reprendre les mots de Lévi-Strauss.  Du coup, nous sommes pris dans une sorte de paradoxe logique, semblable à celui qu’inventa Bertrand Russel pour ruiner la formalisation de la théorie des ensembles, ou à celui, plus quotidien, du barbier. Ce barbier de village, un familier des logiciens, rase tous les hommes du village qui ne se rasent pas eux mêmes. Donc, s’il ne se rase pas lui même, il se rase; et s’il se rase lui même, alors il ne se rase pas.

    Peut-être serait il plus judicieux de dire que nous sommes pris dans ce qu’on pourrait appeler un énoncé contre performatif. Car il nous suffit d’énoncer notre supériorité sur les autres civilisations, pour détruire ce qui fait notre supériorité : le fait que nous rejetons notre supériorité. Et dès que nous rejetons notre supériorité, nous l’affirmons implicitement et silencieusement, puisque les autres n’ont pas su, ne savent pas encore en faire autant.
    Comment sortir de cette fausse modestie ? Probablement en tirant toutes les conséquences de la disparition du Bien et du Mal. Ce n’est pas le moment d’essayer. Pour l’heure, il suffit de constater deux choses :
    – Du fait des connaissances que nous avons acquises, l’égocentrisme naïf des civilisations du passé, qui leur permettait de se croire seules détentrices du vrai Bien et du vrai Mal, nous est interdit.
    – Or il est impossible de tirer du corpus de toutes les autres civilisations une définition, si vague soit elle, du Bien et du Mal. On trouve tout et son contraire dans l’extraordinaire foisonnement des croyances, des institutions, des coutumes, des lois et des mœurs inventées par homo sapiens. Si abjectes, si cruelles et si absurdes que certaines d’entre elles nous paraissent aujourd’hui, toutes ont connu leurs siècles de gloire, toutes ont été acceptées et reconnues comme inévitables, ou raisonnables, ou naturelles, ou civilisées, ou divines, ou dignes de plusieurs de ces qualificatifs à la fois.
    Par qui ? Par les autres, sans doute. C’est-à-dire par nous-mêmes évidemment ! Car nous sommes biologiquement pareils aux habitants des siècles passés et des civilisations différentes. Il serait absurdement présomptueux de soutenir que si nous étions nés là bas, dans d’autres siècles et des civilisations différentes, nous n’aurions pas pensé et jugé comme eux, là bas. À Mexico, au quinzième siècle après J.C., en bons Aztèques, nous nous serions réjouis d’entendre pleurer abondamment les petits enfants dont les ongles venaient d’être arrachés et qui dans quelques heures seraient sacrifiés au dieu de la pluie, car leurs pleurs abondants indiquaient que les pluies de l’année à venir seraient abondantes.4 À Athènes, au cinquième siècle avant J.C., ou plus tard à Rome, nous aurions possédé, vendu, battu nos esclaves d’un cœur léger, à moins que nous fussions esclaves nous-mêmes, et dans ce cas, nous aurions acceptés docilement notre condition d’esclave, comme les jeunes gens de la France, en 1914, ont accepté docilement, et parfois avec enthousiasme, d’aller se faire tuer.
    Notre condition d’homo sapiens est double : nous appartenons non seulement à une espèce biologique qui détermine la forme de notre corps, mais aussi à une pseudo espèce culturelle qui, elle, détermine la forme de nos sentiments, de nos jugements, de nos pensées, bref, celle de notre âme; et si, en bons Modernes tardifs, nous estimons que, si différentes soient elles, toutes les pseudo espèces culturelles qui existent et ont existé, ont leur dignité, leur cohérence et même leur beauté, méritent notre intérêt et notre respect, alors la dernière corniche à laquelle nous pouvions accrocher le Bien et le Mal s’effondre, et nous avec.
    En résumé, ni notre place dans l’histoire de l’univers, ni notre place dans l’histoire de la vie sur Terre, ni notre place dans l’histoire des cultures ne nous permettent de découvrir un point de vue suprême à partir duquel on apercevrait enfin le Bien et le Mal, pour chacun et pour tous, et pour les siècles des siècles. Pire, supposer seulement qu’un tel point de vue puisse exister relève aujourd’hui soit de l’ignorance, soit de la bêtise.
    Mais alors que faire ? Sans le Bien et le Mal nous voilà perdus, paralysés. Plus aucun moyen de juger, de savoir, de choisir, d’agir. Si tout vaut tout, rien ne vaut. À peine si nous existons. Ni défense, ni projet. À quoi bon Le courage? L’effort ?  Si le Bien se transforme en Mal sous nos yeux ? Un brouillard de lâcheté et de mélancolie recouvre tout. Le relativisme absolu, une idée de l’enfer : là où un Mal est considéré comme un Bien : l’assassinat, le viol, l’esclavage, l’escroquerie, le cannibalisme, les castes, la pédophilie, les sacrifices de masse, les génocides, la torture …que sais je encore, …tout ce dont nous avons horreur, et même, dans le cas de la Shoah, ce que nous considérons comme un Mal si incommensurable qu’il en devient incompréhensible, nous n’avons plus d’autre choix que d’en dire : Oui, évidemment, vu sous un certain angle, c’est pas mal du tout ! Entre nous, ce n’est pas mon goût, ce n’est pas mon genre, mais qui suis-je pour juger ? Chacun fait ce qu’il veut ! Un autre génocide ? Non merci ! Mais pour vous, pourquoi pas ? À votre santé !
    C’est évidemment la peur d’en arriver là, de tomber dans ce trou noir du relativisme absolu qui a retenu jusqu’ici nos divers intellectuels de proclamer à haute et intelligible voix ce que leur disaient tout bas les connaissances qu’ils avaient contribué, peu ou prou, à fabriquer : le Bien et le Mal ont disparu, et il nous faut renoncer à croire en eux, comme nous avons renoncé à croire en Dieu. Saisis de vertige devant un si vaste néant, nos intellectuels ne savent même pas qu’ils ne veulent pas savoir.

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Mais, en fait, cet enfer de relativisme absolu est une illusion d’intelligence, ou plutôt de son manque. À force de rendre visite, en cachette et par intermittence, à ce pays encore si peu connu où le Bien et le Mal n’existaient pas, j’ai fini par comprendre d’où me venait la peur, le vertige qu’il m’avait d’abord inspiré. Je manquais d’imagination.
La difficulté de comprendre l’inexistence du Bien et du Mal est assez semblable à celle que nous avons à appréhender la mort. Aucun d’entre nous ne se souvient de sa conception, ni même de sa naissance. Lorsque la conscience a enfin pris forme en nous, il y avait déjà là un corps, des sensations, des sentiments et même quelques savoirs. Donc, autant que nous le sachions, nous n’avons pas de commencement. Aucun d’entre nous, de même, ne se souvient de sa mort, ni ne l’a vécu. Donc nous n’avons pas de fin. Donc nous sommes éternels. Mais comme nous voyons les autres naître et mourir, nous en inférons, au contraire, que nous sommes mortels. De cette contradiction, chacun se débrouille à sa façon, chez nous autres Modernes. Pour orner, organiser, apaiser, embellir cette contradiction, les civilisations ont fabriqué d’innombrables pratiques, cultes et croyances. Mais au fond le problème est toujours que la mort n’est jamais tout à fait morte, que toujours, de mille façons différentes, les morts vivent encore, puisqu’étant semblables à notre expérience vécue, au moi de chacun d’entre nous, ils sont quand même un petit peu immortels. Ceux qui, désarmés et désarmants, figurent dans les vers de Baudelaire regrettent peut-être,  préfèreraient sans doute – qui sait ? – reposer bien au chaud dans le ventre des proches :

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats
De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver,
Et le siècle couler, sans qu’amis ou famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

À leur façon partielle et bizarre, les morts vivent encore, et de même, lorsque des connaissances nouvelles nous apprennent que le Bien et le Mal éternels et universels n’existent pas, nous comprenons d’abord la nouvelle de travers : nous entendons qu’ils viennent de disparaître, qu’ils sont seulement absents, provisoirement peut être. Comme des orphelins, nous attendons leur retour; et leur absence, au sein d’un monde dont ils étaient familiers, nous plonge dans l’angoisse sans fond du relativisme absolu.
Il faut des cérémonies et du temps pour que les morts soient tout à fait morts. Semblablement, il faut des efforts et du temps pour cesser d’espérer que le Bien et le Mal ont malheureusement été victimes d’une éclipse, pour faire l’effort de concevoir un monde dans lequel ils n’ont jamais existé, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur. Il faut du temps pour reconnaître que ce Bien et Mal éternels et universels, nous les avons toujours fabriqués sans le savoir, et que la seule nouveauté maintenant est que nous allons les fabriquer en le sachant, et en acceptant qu’ils ne soient ni éternels ni universels.
Ce passage d’un monde avec, à un monde sans n’est qu’une prise de conscience, la rectification d’une erreur. Mais c’est un gros bouleversement dans nos façons de penser. Car jusqu’ici, des récits mythologiques les plus ornés en passant par les religions instituées, jusqu’aux philosophies les plus récentes, tous les tentatives pour élucider notre place et notre rôle dans l’univers, pour donner, selon notre étrange jargon « du sens à notre existence » ont partagé un seul et même schéma :

Voici comment a été, est fabriqué l’univers, et voici comment ont été, sont fabriqués les hommes,
DONC
Voici ce qu’il vous faut faire pour conduire votre vie, vous approcher du Bien et vous éloigner du Mal.

Même Nietzsche, quand il se propose d’aller Par delà le bien et le mal, veut seulement dépasser la définition courante, qu’il juge chrétienne, ridicule et décadente, pour la remplacer par une définition qu’il estime plus conforme à l’homme, à la nature et à l’univers : il se contente d’ajouter sa variante du schéma général. Pareillement le marxisme se résume ainsi :

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes,
DONC
il faut faire la Révolution pour s’approcher du Bien et s’éloigner du Mal.

Jusqu’à nos jours, qu’ils soient définis par les dieux, cachés dans les profondeurs de l’Être, inscrits dans les replis de l’Histoire ou qu’ils feignent de découler directement des lois de la Nature, le Bien et le Mal ont toujours été des réalités indépendantes et fondées, quoique d’un accès difficile. Entre ces divinités et nous, prêtres et philosophes servaient d’interprètes.
Or voici que les connaissances nouvelles que nous avons conquises avec tant de voracité nous chantent une chanson imprévue :
« Désolé, chassez vos interprètes, le Bien et le Mal ne sont inscrits nulle part, et ne sauraient l’être. Nous ne pouvons pas les fonder. Ils sont votre affaire, pas la nôtre. Vous êtes libres de les définir à votre guise, et malheureusement, nous ne disposons d’aucun instrument pour vous aider à les définir. Prenez vous donc en main, et cessez de nous importuner. Bonsoir. »
Sapere aude ! À force d’oser savoir, nous voilà dans l’obligation maintenant d’oser juger par nous mêmes : Judicare aude !
Ainsi une tâche nouvelle attend ceux qui veulent avancer sur le chemin des Lumières : explorer tous les bouleversements que provoque l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal. Vaste chantier, mais réjouissant ! Car, mieux que tout autre, il peut, me semble-t-il, nous aider à sortir de l’ornière de mélancolie, d’insécurité, de faiblesse, d’interrogation, de répétition dans laquelle nous sommes tombés, nous autres Modernes tardifs, lorsque nous réfléchissons à nous mêmes, à notre légitimité, et à notre avenir. Paradoxalement, par son indubitable solidité, ce constat d’impossibilité offre enfin une base sur laquelle bâtir. Et contrairement à mon sentiment premier, il me semble que dans les domaines de la morale, de la politique et donc de la philosophie, beaucoup de propositions intéressantes et nouvelles, capables de nous aider à décider, à agir, à vivre, peuvent être obtenus en prenant pour point de départ, pour fondement, cette impossibilité.
Dans la suite j’essaierai d’esquisser les quelques intuitions qui me sont venues à ce sujet, et de combler une lacune : quelle est l’origine de ce bien et de ce mal qui occupe tant nos âmes.

Notes

¹L’auteur de cette image m’échappe
²Comme, par exemple, les Wari’ du Brésil jusqu’au début du XX° siècle. Voir Consuming Greif. Beth. A.Conklin, Univerty of Texas Press
³La Pensée sauvage, ch. IX, p.329
4La Fleur létale, Christian Duverger, éditions du Seuil, 1979, p.142