X. Une religion bien à nous, les Modernes

Lectrice bienveillante et bienveillant lecteur, vous dont le regard me suit par-dessus mon épaule, je vous dois bon nombre des idées qui me sont venues.  Elles jaillissent des efforts de clarification que vous m’imposez. Ces compréhensions nouvelles, je ne les attends pas. Elles me sont tombent dessus. Parfois elles m’ont fait très peur.

Ainsi je me souviens, la première fois où je me suis dit, au fond, si je suis tout à fait honnête avec moi-même, si je vais au bout de toutes mes connaissances et de tous mes raisonnements, je ne trouve aucun moyen sérieux, fiable pour distinguer le bien du mal. Aucun.

Alors, un gouffre s’est ouvert devant moi. J’allais glisser, sombrer. Impossible de rester tout nu, à grelotter dans l’air glacé, sans le moindre bien ni le moindre mal, c’est à dire sans savoir que faire. Chatouiller ? Torturer ? Fais ce qui te plaît !  Assassine, pardonne, extermine, suis ton inspiration ! Quelle horreur !

Aucun moyen de distinguer le bien du mal ? Alors là, me direz-vous, vous fanfaronnez ! Vous faites l’intellectuel ! Vous compliquez inutilement les choses simples. Votre désarroi, je n’y crois pas une seconde. Vous auriez pu, au moins, vous souvenir de l’adage : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ». Il suffit, bien souvent, à distinguer le bien du mal. Ne cherchez pas à m’embrouiller avec vos finasseries !

Vous avez raison. L’adage est plein de bon sens. Il est même tout à fait profond. On  pourrait l’appeler la règle élémentaire de la vie en société, ou encore le principe de réciprocité. Il a été reconnu un peu partout dans les sagesses, les philosophies, les religions. Il a été appelé la règle d’or. Dans le Nouveau Testament il apparaît sous une forme généreuse et entreprenante : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la loi et les prophètes. » (Mathieu, 7,12). Il figure dans la déclaration des Droits de l’Homme de 1789 sous une forme indirecte et négative : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. » Quoique rustique, ce principe de réciprocité permet de séparer, en première approximation, le bien du mal, d’orienter nos actions en société. Il a pourtant des limites évidentes, dont George Bernard Shaw s’est moqué en déclarant : « Ne faites pas aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent. Il se peut que leurs goûts ne soient pas les mêmes. » Plus sérieusement, il faudrait ajouter : « Il se peut que leurs mœurs, leur morale, leur civilisation ne soient pas les mêmes. »

Ce moment de désarroi que je viens d’évoquer n’est pas survenu au moment où j’essayais de m’orienter dans le dédale de ma société, au jour le jour. Là, comme tout le monde, je me débrouille : je ne manque pas de préjugés. Je cherchais une définition générale, objective, qui vous permette, vous, moi et n’importe qui d’autre, de distinguer le bien du mal dans le siècle des siècles. Et bien sûr, après un instant de réflexion, je me suis rendu compte à quel point cette ambition était absurde, irréaliste, et même tout à fait ridicule.

Peut-être, me direz-vous, sur le moment avez-vous eu le vertige, mais vous prenez vos petites pensées trop au sérieux. Excusez-moi d’être désagréable, vous veniez de découvrir l’eau tiède ! S’il existait une bonne définition du Bien et du Mal, tout à fait solide, quelque part sur la Terre, ça se saurait. On s’en servirait, elle se serait répandue, comme tous les bons outils, les kalachnikovs, les ordinateurs…etc.

Vous avez encore raison. Au fond, si je vous écris depuis tant de pages, c’est juste dans l’espoir de provoquer dans votre esprit un glissement très léger, mais lourd de conséquences heureuses. Lequel ?

Supposons qu’on puisse représenter notre façon habituelle de penser, à nous autres Modernes tardifs, de la façon suivante – façon que je vous prête par défaut, faute de vous connaître mieux :

C’est vrai que, si j’y réfléchis, il n’y a pas, et aujourd’hui moins qu’hier, de définitions solides du Bien et du Mal… mais rien n’empêche qu’il pourrait y en avoir, et rien n’empêche, en attendant, de faire comme d’habitude, de faire comme si elles existaient quelque part et, en discutant, d’essayer de s’en approcher. Dans la vie de tous les jours comme dans la vie de l’esprit, s’en rapprocher, pouvoir s’en rapprocher, c’est le plus important. La direction suffit, arriver à un but définitif est sans doute vanité d’intellectuel.

Et moi j’essaie de vous convaincre de remplacer cette idée par la suivante :

Il n’existe pas, et il ne pourra jamais exister aucune définition solide, durable, générale du Bien et du Mal. Cette impossibilité est l’évidence fondatrice à partir de laquelle il faut désormais partir pour construire toute morale et toute politique. Contrairement à l’intuition, les conséquences de cette impossibilité sont heureuses et constructives.

Mais, me répondrez-vous, vous vous contredisez vous-mêmes ! Comment faites-vous pour dire qu’elles sont heureuses et constructives, ces conséquences, sinon en vous appuyant sur une définition du bien et du mal ? Une définition que vous estimez bonne pour vous, mais bonne aussi pour moi, puisque vous me la proposez, donc potentiellement universelle ? Il vous est donc possible de définir du bien et du mal juste après avoir affirmé l’impossibilité de définir le bien et le mal ? Vous êtes absurde et ridicule !

Pas du tout, vous répondrai-je. Sans doute je viens de reconnaître l’impossibilité de définir le bien et le mal de façon universelle, objective, …etc. mais, maintenant que je l’ai fait, je reste tout à fait libre de continuer à vous proposer ma définition personnelle du bien et du mal. La seule obligation nouvelle que j’ai contracté vis-à-vis de vous, si je ne veux pas sombrer dans l’incohérence, est d’aller chercher au fond de mon âme et au fond de l’âme de ma tribu, de ma civilisation, les sources, les origines, les fondements de mes définitions, ou si vous préférez, les postulats implicites, méconnus ou inconnus sur lesquelles elles reposent; d’aller les chercher, de les trouver et de vous les montrer, ce qui suppose un gros effort de réflexion : telle est la nouveauté du travail qui nous attend.

Donc je viens d’écrire que les conséquences de cette impossibilité de fonder le bien et le mal sont heureuses et constructives. Et cela, je peux toujours l’affirmer. Mais maintenant, du fait que j’ai reconnu l’impossibilité de leur fondation universelle, autrement dit de la fondation universelle de la morale et de la politique, j’ai contracté vis-à-vis de vous une obligation nouvelle : vous dire très explicitement pour qui, quoi, où et comment ces conséquences pourraient être heureuses et constructives. C’est-à-dire, dans le langage de tous les jours, de quel point de vue je me place pour dire qu’elles pourraient l’être. 

Je dois préciser qu’elles seront heureuses pour vous, si et seulement si vous n’avez pas une passion pour la violence et la guerre; qu’elles seront constructives, si et seulement si vous prenez comme point de vue l’avenir de l’espèce humaine sur la Terre, ce que j’ai fait implicitement au moment où j’écrivais la phrase.

Mais qui vous empêche d’aimer la guerre et la violence ? Ni moi, ni personne, ni le soleil, ni la lune. Qui vous oblige à vous soucier de l’avenir de l’espèce humaine sur la Terre ? Ni moi, ni les fourmis, ni les bactéries qui s’accommoderont très bien de notre décadence et de la disparition de beaucoup des espèces que nous sommes en train d’éliminer.

Mais si, comme moi, vous avez la passion des problèmes qui vous dépassent, dont les réponses sont difficiles ou inconnues, comme la raison d’être de l’univers, l’origine de la vie, la nature des mathématiques, alors je voudrais, pour conclure provisoirement ces réflexions, développer une idée que j’ai déjà effleurée.

Si nous autres membres de la tribu des Modernes tardifs parvenons un jour à considérer l’impossibilité de définir le Bien et le Mal comme une évidence, comme un truisme aussi définitivement acquis que la rondeur de la Terre, comme une vérité assez banale pour être enseignée et commentée dès l’école secondaire, nous en tirerons deux avantages.

Le premier avantage, je l’ai déjà raconté. Mais je ne résiste pas à la tentation de le récrire une nouvelle fois,  dans l’espoir d’être plus simple, plus clair :

Désormais, nous autres homo sapiens sommes si nombreux et nous avons des outils si puissants que pour continuer à vivre agréablement sur cette planète, devenue petite et fragile, pendant les millions d’années que nous avons devant nous, il nous faut l’entretenir et la préserver comme un jardinier cultive son potager. Un tel jardinier ne peut être qu’une forme ou une autre de gouvernement unique, de gouvernement mondial, capable, si nécessaire, d’imposer ses sages décisions par la force à toutes les nations. Or envisager seulement un tel gouvernement mondial, qui aurait, en dernier recours, le monopole de la force légitime, et auquel aucune nation, aucun  individu ne pourrait échapper en fin de compte,  est déjà un cauchemar, un cauchemar totalitaire.

Pourquoi ? Parce que nos âmes de Modernes, tardifs ou pas, entretiennent avec toutes les transcendances, comme Dieu, Allah, l’Histoire, la Révolution, la Liberté, la Nation, l’Homme, etc… des rapports violents et amoureux : nous aimons les nôtres, nous haïssons celles des autres; et pour défendre les nôtres, nous croyons inévitable et finalement légitime de recourir à la violence, même lorsque ces transcendances nous l’interdisent explicitement.

Or il me semble que les rapports entre violence légitime et transcendance sont réversibles : celui qui a le monopole de la violence légitime a, en fait, le monopole de la transcendance, et qui a le monopole de la transcendance a, en fait, le monopole de la violence légitime. Un gouvernement mondial, du fait qu’il aurait le monopole de la violence légitime, aurait le monopole de la transcendance : il serait à lui-même sa propre transcendance. Autrement dit, de par sa seule situation, avec nos mentalités actuelles, il serait déjà totalitaire, de sorte qu’il ne manquerait pas de le devenir en fait. La seule façon d’échapper à cette difficulté est de changer en profondeur nos façons de penser, plus précisément de reconnaître explicitement et définitivement l’inexistence de toutes les transcendances, comme nous avons reconnu la mort des dieux anthropomorphes.  Une telle renonciation ne sera, en fait, qu’une autre façon de reconnaître l’inexistence du Bien et du Mal. Elle m’a suggéré une nouvelle mouture de la règle d’or :

Les moyens justifient les fins.

Donc en résumé, si et seulement si nous avons pour ambition de cultiver notre jardin terrestre de façon à pouvoir y vivre agréablement encore quelques millions d’années, il est politiquement indispensable de reconnaître urbi et orbi l’impossibilité de fonder le Bien et le Mal.

J’en viens au deuxième avantage : mieux comprendre la place que nous autres Modernes, tardifs ou pas, occupons dans la suite des civilisations.

Imaginons un instant que nous ayons réussi à exiler définitivement le Bien et le Mal sur l’Olympe des divers dieux à la retraite, là où paressent et s’amusent tous ceux qui jadis ont gouverné nos esprits, comme Uitzilopochtli, Zeus, Odin ou Osiris. Imaginons que nous ayons réussi à admettre que du point de vue de l’univers, de la galaxie, des termites ou des fourmis, nos chères institutions, rites, valeurs et croyances de Modernes ne sont ni meilleures ni pires ni mieux fondées que celles que nous trouvons extravagantes et cruelles, comme celles qui ont amené Aztèques et Nazis à pratiquer le sacrifice de masse d’innocents. Imaginons enfin et surtout que, dans un effort intellectuel suprême, nous ayons tiré les conséquences de toutes ces évidences.

Pris de scrupules, nous nous sommes précipités au commissariat général des idées politiques, morales et philosophiques et nous sommes passés aux aveux. Voici notre déclaration. Nous autres, soussignés rationalistes et athées, enfants des Lumières, adeptes du doute scientifique, fine pointe de l’intelligence humaine, de la modernité et de la raison en général, reconnaissons avoir menti de façon répétée et durable. Contrairement à nos affirmations, nous avons une religion. Nous avons un ensemble de croyances et de pratiques dépourvues de fondement qui règlent nos vies.

C’est par pur snobisme, afin d’asseoir de façon indirecte et masquée notre supériorité intellectuelle que nous avons pratiqué la dénégation répétée. Voici le raisonnement caché qui sous-tendait le mensonge. Selon l’image que nous nous avons de nous-mêmes, chez nous tout est rationnel ou cherche à l’être. Telle est notre supériorité. Nous y tenons. Or nous avons l’habitude de traiter de religion n’importe quelle croyance qui nous paraît absurde, irrationnelle ou simplement infondée. Donc nous ne pouvons pas avoir de religion.

Et pourtant aujourd’hui nous l’avouons, nous avons une religion comme tout le monde, comme n’importe quelle tribu ou civilisation, une religion  bien à nous, de notre invention, originale et récente.

Nous avons décidé de rompre le mensonge afin qu’un voile se lève, afin qu’il devienne possible de réfléchir et de répondre à des questions qui jusque-là restaient invisibles, dissimulées par notre mauvaise foi. Des questions comme :

  • – en quoi notre religion est-elle différente de celles qui l’ont précédée ?
  • – en quoi notre religion est-elle  mieux adaptée à certaines circonstances présentes que les anciennes ?
  • – en quoi notre religion est-elle déjà vétuste et néfaste face à d’autres aspects du présent et du futur immédiat ?

Quelle est cette « religion » qui est la nôtre ? Vous connaissez déjà la réponse. Appelons-la l’humanisme, ou la religion des droits de l’homme, dont le texte fondateur est, en France, la déclaration de 1789. En voici une esquisse légère et rapide.

Les uns et les autres, nous sommes tous différents, et même uniques. Uniques et différents, nous nous valons tous, car nous sommes tous inestimables. Nous croyons un peu, beaucoup, passionnément et souvent pas du tout en dieu et en pas mal d’autres choses du même genre, comme l’homéopathie. Mais tous, sauf quelques fous,  nous croyons en l’Homme. Nous ne doutons pas un seul instant que la Personne Humaine est sacrée, et comme chacun d’entre nous est une incarnation de Personne Humaine, nous croyons que nous sommes tous, d’une certaine façon, sacrés. En tout cas qu’il beau, noble, exaltant de le penser, et surtout de nous efforcer d’agir en conséquence : le caractère sacrée de la Personne Humaine, quel que soit son sexe, sa culture, sa religion, son handicap, est la clef de voute de notre morale et de notre politique. Avec ça, nous avons nos rites collectifs : le suffrage universel, les campagnes électorales, les élections, les matchs sportifs…etc. Nos dogmes : nous sommes tous d’accord pour n’être pas d’accord entre nous. Nous avons aussi nos rites privés : les anniversaires, Noël,…etc.

Non seulement nous avons notre religion, mais je pense qu’il raisonnable de dire que nous avons la foi. En effet je me souviens de ma surprise et de mon amusement lorsqu’un jour je suis tombé sur un  hadith, c’est-à-dire un propos rapporté du Prophète, qui disait :

« Tout enfant qui naît, naît musulman. Puis ce sont ses parents qui en font un juif, un chrétien ou un adorateur du feu. Il en est des enfants comme des animaux : en voyez-vous jamais qui naissent avec des oreilles coupées ? »(Bokhari 23,93)      

Tous les enfants naissent musulmans ! Quelle naïveté, ai-je pensai-je, quel égocentrisme enfantin !

Mais, à la réflexion il m’est apparu que cette attitude est exactement la nôtre. En effet Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits est l’article premier de la déclaration des droits de l’homme de 1789. Cette proposition pourrait être qualifiée de postulat fondateur et indémontrable de la religion humaniste. Que les hommes (et aussi les femmes) naissent, est un fait indubitable, mais qu’il naissent et demeurent libres et égaux en droit est une pure création, invention, fantaisie de nos ancêtres, presque toujours contredite dans le passé, une proposition tout à fait arbitraire et indémontrable, une entité semblable, au fond, à celle de Zeus ou de la Sainte Trinité, dans un registre différent. Mais comme cet article appartient à la religion de notre tribu, il nous paraît à la fois vrai, naturel et exaltant; et comme au fond je suis un bon croyant, je partage tout à fait ce point de vue. Je pense qu’il est vrai que tous les hommes et les femmes naissent libres et égaux en droit, même si, dans la réalité ça se passe pas comme ça.

Voulez-vous un autre indice de notre foi ? Il va tellement de soi, il va tellement sans dire que l’humanisme en général, ses institutions, ses valeurs, les droits de l’homme en particulier, sont les seules et uniques représentations exactes et réalistes du bien et du mal en matière d’organisation sociale, qu’à nos yeux, il va de soi qu’elles aient pu s’imposer, qu’elles continuent de s’imposer et que nous désirions qu’elles achèvent de s’imposer à ce qui reste des autres tribus, cultures, civilisations. Nous ne voyons pas d’autre avenir à l’humanité que de pratiquer toujours plus assidument et plus sincèrement notre belle et bonne religion humaniste. Croire au caractère sacré de la Personne Humaine, tirer de son caractère sacré toutes les conséquences juridiques, politiques, économiques possibles et imaginables, que faire d’autre dans les siècles des siècles ?

Vous êtes exaspérant ! Arrêtez avec vos glissements de vocabulaire ! Vous cherchez uniquement à vous rendre intéressant. La preuve que l’humanisme et les droits de l’homme ne sont pas une religion saute aux yeux : non seulement ils ne tentent pas d’éliminer les autres religions, mais ils se posent en protecteurs de leurs existences, et, de fait, ils les protègent réellement,  voilà peut-être ce que nous avez envie de me répondre. Et peut-être auriez-vous envie d’ajouter vous seriez plus près de la vérité si vous affirmiez que le communisme, du temps où il était triomphant, a été, à sa façon, une religion. Dès qu’il arrivait au pouvoir, il faisait tout pour éliminer les anciennes religions : cela prouvait au moins qu’il les considérait comme des rivales.

De fait, vous avez raison, superficiellement, le communisme ressemblait davantage à une religion. Peu importe. Ce n’est pas le propos. Maintenant que nous avons reconnu que notre cher et bon humanisme n’est qu’une religion comme les autres, ni plus vraie ni moins vraie, il est possible de sortir de la bienséance et de l’hypocrisie. Il est possible de montrer en quoi cette religion est mieux adaptée aux circonstances que traversent actuellement l’humanité, en quoi elle plus puissante, plus rusée, et donc pourquoi, selon mon opinion, elle va triompher des autres.

La première force et la première ruse de la religion humaniste est précisément de protéger les autres religions, les anciennes comme les nouvelles. Mieux : garantir leur droit à l’existence est un devoir qu’elle se donne, dans lequel elle se reconnaît, dont elle tire fierté.

Mais, à y regarder de plus près, notre religion humaniste ne protège la vie des autres religions qu’à ses propres conditions. En apparence, elles sont bien douces. Mais ces conditions agissent comme un sortilège : les autres religions cessent peu à peu de croire pleinement en elles-mêmes, deviennent des sortes de fantômes, de morts vivants, inoffensifs et doux.

Bien sûr, explicitement, la religion humaniste ne réclame rien de tel. Elle est civilisée et raisonnable. Elle n’est pas pressée, elle a l’avenir devant elle. Elle demande seulement aux autres religions qu’elles renoncent à la violence. Quoi de plus normal ? Le vaste et débonnaire parapluie de l’humanisme les protège toutes, et les protège les unes des autres. Puisque la paix règne, à quoi bon s’armer ? 

Mais la vérité crue et nue est que la religion humaniste s’est emparée de l’instance qui, dans nos tribus modernes, a le monopole de la violence légitime : l’État.

Cet État, la religion humaniste l’imprègne de part en part, elle en est l’âme ou, si vous préférez, elle est son directeur de conscience, son guide spirituel, la seule et unique source où il va puiser sa légitimité. En effet, l’État de droit, l’État démocratique, l’État tel que nous le souhaitons, le bon État pour lequel nous nous battons, l’État tel qu’il devrait être, que pourrait-il être d’autre sinon un État qui protège la naissance, qui veille à l’existence, qui assure l’épanouissement de la personne humaine ? Un État pour lequel la personne humaine est la fin ultime ?

Or la notion de personne humaine est, avec celle de l’homme, une des formes que prend la divinité  dans notre religion humaniste.

Prenez n’importe lequel des traits de l’État que nous jugeons bon, heureux, admirable, mais trop souvent mal mis en œuvre dans l’état actuel des États existants, comme le suffrage universel, le vote secret, la séparation des pouvoirs, la liberté de pensée, la liberté de la presse, la liberté de circuler, le droit du pire des criminels à être défendu par le meilleur des avocats…etc. Demandez-vous pourquoi ces traits sont si souhaités et si souhaitables, et, à la fin de vos recherches, vous découvrirez que, d’une façon ou d’une autre, ils permettent à la personne humaine d’exister, de s’épanouir. En fait, nous demandons à l’État de rendre possible les personnes humaines, comme on demanderait à un jardinier de faire pousser des roses.

Or l’État est bien la seule instance qui, dans nos sociétés de Modernes, a le droit de contraindre, de juger, de punir, d’emprisonner et même dans certaines circonstances et certains endroits, de tuer. Autrement dit, il est la seule instance qui peut légitimement imposer par la violence ses propres définitions du bien et du mal. Autrement dit encore, parce qu’elle est la religion de l’État, seule la religion humaniste peut imposer par la force ses propres définitions du bien et du mal.

Les autres religions peuvent continuer de définir à leur guise le bien et le mal, désormais leurs définitions ne sont plus qu’opinions, préférences, goûts, coups d’épée dans l’eau. « Qui suis-je pour juger ? » comme l’a si bien remarqué le pape François, actuellement au pouvoir. Il a compris quelle était sa place. Puisqu’il ne dispose plus de la force pour faire exécuter ses condamnations,  mieux vaut pour lui jouer de l’empathie et de la compassion. Cette leçon, aujourd’hui si bien apprise par l’église catholique et les dissidences protestantes, beaucoup aimeraient que la religion islamique la sache aussi bien. Certains penseurs, avides de syncrétisme, d’amitié et de paix, appellent de leurs vœux un « Islam des Lumières ». Ils n’osent pas penser qu’ils appellent de leurs vœux, en fait, un « Islam presque entièrement rongé par les Lumières », un Islam qui aurait cédé de bon cœur à l’État moderne, à l’État humaniste le pouvoir d’imposer par la force les définitions du bien et du mal.

La première force et ruse de la religion humaniste est donc de protéger toutes les autres religions à condition de garder pour elle le monopole de la violence légitime. Sa deuxième force et ruse, je ne sais trop comment la définir.  Avoir fait disparaître, par un tour de magie, la conversion ? Ou, plus exactement, avoir décidé que cette conversion avait, depuis toujours, déjà eu lieu ? Était, pour ainsi dire, une donnée de la nature ? Était une évidence si évidente qu’elle ne méritait pas d’être mentionnée ? Tout cela n’est pas très satisfaisant. Voici l’idée.

Les autres religions, en particulier les religions monothéistes familières à nous autres Modernes tardifs européens, ont toutes un tourniquet qu’il faut accepter de franchir, un ticket d’entrée qu’il faut payer pour pouvoir bénéficier des avantages qui se trouvent à l’intérieur; le plus merveilleux de ces avantages étant, le plus souvent, un séjour dans un endroit très réputé après la mort. Tourniquets et tickets se nomment baptême, circoncision, chahada, première communion, bar mitzva…etc. De plus, pour rester à l’intérieur de l’enceinte magique et continuer à bénéficier des promotions, il faut, à intervalles réguliers ou irréguliers continuer à payer en nature : ne jamais manger de ceci ou de cela, ne pas coucher avec la femme du voisin ni avec sa propre femme quand elle a ses règles, porter une perruque, marcher pieds nus, déchirer sa chemise, ne pas allumer la lumière certains jours, prendre ses repas la nuit pendant un mois chaque année. Signes d’allégeance, ces pratiques et ces renoncements sont nécessaires pour rester à l’intérieur de l’enceinte magique. Enfin, sous l’effet de circonstances diverses, ces organisations transforment très souvent leur enceinte magique en une prison à ciel ouvert. Le tourniquet par lequel on peut entrer ne laisse sortir personne. Ceux qui ont envie de voyager, d’aller voir ailleurs, découvrent qu’ils sont entourés de barbelés et de miradors : la mort attend ceux qui tentent de s’évader. Voici, à titre d’illustration, un passage de l’Ancien Testament, (Deutéronome, ch.13, 7-12) :

Si ton frère, fils de ton père ou fils de ta mère, ton fils, ta fille, l’épouse qui repose sur ton sein ou le compagnon qui est un autre toi-même, cherche dans le secret à te séduire en disant : « Allons servir une autre organisation  (d’autres dieux dans le texte) que tes pères ni toi n’avez connus, (…), tu ne l’approuveras pas, tu ne l’écouteras pas, ton œil sera sans pitié, tu ne l’épargneras pas, tu ne l’écouteras pas et tu ne cacheras pas sa faute. Oui, tu devras le tuer, ta main sera la première contre lui pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple continuera l’exécution. Tu le lapideras jusqu’à ce que mort s’en suive. »

Ainsi, en installant des tourniquets à l’entrée de leur domaine, en demandant des paiements en nature à ceux qui sont à l’intérieur, en jetant toujours l’opprobre et souvent des pierres mortelles sur ceux qui sont tentés de sortir, ces organisations fabriquent des appartenances et des exclusions, définissent des frontières : les fidèles et les infidèles, les purs et les impurs, ceux qui iront au paradis et ceux qui iront en enfer, les bons et les méchants. Bref, Nous et les Autres.

Or l’ambition de ces organisations monothéistes qui nous sont familières est tout à fait claire. Elles sont convaincues qu’elles possèdent des vérités, des recettes pour atteindre la vertu et le bonheur, des définitions du bien et du mal qui sont d’une qualité si indiscutable, si parfaite, qu’elles les qualifient d’« universelle » dans leur naïve mégalomanie, bien que l’univers n’ait pas l’air de s’y intéresser beaucoup, et qu’il vaudrait mieux appeler pour rester précis et prosaïque « intertribale », ou « supra culturelle ». Selon elles, leurs denrées morales et spirituelles sont aptes à satisfaire tous les homo sapiens, quel que soit leur langue, leur tribu, leur civilisation, leur État : la fin explicite de ces organisations est d’exercer un monopole.

Mais cette fin, pour elles, est inatteignable. Pourquoi ? Aujourd’hui, avec le recul, il est plus facile de repérer en quoi ces organisations sont, en quelque sorte, des machines impossibles, un peu comme l’étaient jadis les machines à mouvement perpétuel, en quoi ces organisations sont des machines qui se contredisent, des machines qui se mettent des bâtons dans leurs propres roues, se condamnent à échouer. Comment font-elles ?

Pour exercer un monopole, il faut, dans le domaine choisi, être tout. Par exemple, être le seul et unique fournisseur de grains de café. Si personne d’autre ne dispose du moindre grain de café et ne puisse jamais imaginer pouvoir disposer du moindre grain de café, alors vous êtes l’unique et le tout pour ce qui est des grains de café : vous avez réussi.

Mais à partir du moment où vous dites : Si vous allez vous fournir chez les autres, vous aurez du mauvais café, vous allez vous empoisonner…etc., vous reconnaissez que les autres existent, et vous avez déjà perdu la partie. Pour dire la même chose autrement,  à partir du moment où vous délimitez un intérieur et un extérieur, un Nous et un les Autres, vous avez perdu. Telle est l’erreur, inévitable à l’époque, commise par les premiers monothéismes. Ils tentaient de supplanter des polythéismes, il y avait des autres  partout. Impossible de nier leur existence.

Cette erreur, notre jeune, belle et chère religion humaniste ne l’a pas commise. Telle est sa deuxième force et sa deuxième ruse, et même son coup de maître. Retournons à la profession de foi française, la Déclaration des droits de l’homme de 1789, relisons son article premier :

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

Cela veut dire en clair :

Les homo sapiens naissent et demeurent dans la religion humaniste.

Car il est indéniable qu’être « libres et égaux en droit » est la condition nécessaire et presque suffisante pour que des homo sapiens ordinaires puissent devenir de vraies personnes humaines, c’est-à-dire des incarnations plausibles de l’idée abstraite de personne humaine, dotée de libre-arbitre, de raison, d’empathie et d’un tas d’autres belles qualités du même genre. Or, pour parodier l’antique, Personumène, à côté de Lomme et de Lumanité est une des trois formes que prend la divinité dans la religion humaniste. Pour dire la même chose autrement encore, et parodier le jargon philosophique, l’être et le devoir être des personnes humaines est d’être « libres et égales en droit ». 

D’emblée, donc, tout est dit : depuis l’éternité les homo sapiens naissent et demeurent dans religion humaniste.  S’ils ont la malchance d’apparaître dans une région où cette religion est peu ou mal pratiquée, ou pas pratiquée du tout, ils naissent et demeurent virtuellement dans la religion humaniste. Ils naissent et demeurent réellement dans la religion humaniste s’ils apparaissent là où cette religion est à peu près correctement pratiquée, comme chez nous. Quoiqu’il arrive, et c’est là l’important, ils font partie de la religion humaniste.

 Ainsi, si vous êtes un homo sapiens, les dés sont jetés. Vous n’avez pas le choix. Vous n’avez rien à décider. Rien à déclarer. Rien à promettre. Vos parents non plus. Vous naissez et vous demeurez dans la religion humaniste. Vous mourrez aussi dans la religion humaniste. Pas de baptême, pas de circoncision, pas d’excision, pas de scarification, rien, aucune formalité, aucun ticket d’entrée. Vous faites partie du club du fait de votre seule naissance. Personne ne pourra jamais vous en chasser, à moins qu’il ne soit capable de vous transformer en moineau ou en souris. Vous pouvez être un mauvais pratiquant, un très mauvais pratiquant, faire à autrui ce que nous ne voudriez pas qu’il vous fasse, diminuer ses droits, les abolir, attenter à ses libertés, le réduire en esclavage, le tuer, le torturer, et même commettre le pire de tous les crimes, un crime contre la forme la plus générale de la divinité, un crime contre Lumanité, vous resterez un membre du club – lamentable et méprisable, haïssable même, mais un membre. La religion humaniste ne connaît pas d’extérieur. Elle ne connaît pas d’hérétiques, elle ne connaît pas d’ennemis. Elle ne connaît que de mauvais pratiquants. Elle a trouvé le bon moyen d’être tout. Elle a trouvé le seul moyen d’être universelle, et pour échapper à notre vocabulaire naïvement égocentrique, elle a trouvé le moyen d’être supra-tribale, ou si vous préférez, omni-étatique.

Notre chère et bonne religion humaniste a donc trouvé le bon truc théorique pour être tout, et en pratique, elle a déjà avancé loin sur le chemin de l’hégémonie. Elle a acquis un quasi-monopole de la légitimité. Aujourd’hui la plus grande partie des États de la planète vont puiser la raison d’être de leurs lois dans l’amour et le culte qu’ils vouent à Personumène. Telle est, le plus souvent, la seule et unique divinité qu’ils prétendent servir. S’ils punissent, s’ils sévissent, s’ils légifèrent, c’est, proclament-ils, avec la seule ambition d’assurer la protection et l’épanouissement de Personumène, qui leur est sacrée; et plus précisément, de ces incarnations de Personumène dont ils ont la charge.

La profession de foi française de 1789 a donné lieu à de nombreuses répliques. Une Déclaration universelle des droits de l’homme a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948, réunie à Paris, au palais de Chaillot; elle a été votée par cinquante des cinquante-huit États membres de l’époque, les autres s’abstenant. En 1953 une Convention européenne des droits de l’homme a été adoptée par les dix États fondateurs du Conseil de l’Europe. Une Cour européenne des droits de l’homme a été créée en 1959. Aujourd’hui quarante-sept pays, dont la Russie, ont reconnu, sur le papier, sa juridiction. En 1969, une Convention américaine relative aux droits de l’homme a été adoptée à San José, Costa Rica. Depuis, elle a été ratifiée par tous les grands pays d’Amérique du Sud et le Mexique. Une Charte africaine des droits de l’homme et des peuples a été  adoptée en juin 1981 à Nairobi, Kenya. Elle a été ratifiée par tous les pays africains, sauf le Maroc qui s’est fabriqué un Conseil national des droits de l’homme. En 2012, les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ont signé à leur tour une déclaration des droits humains. Cette déclaration a été vivement critiquée comme insuffisante et non contraignante, mais elle existe. Épars dans les préambules des constitutions des quelque cent quatre-vingt-dix États qui sévissent aujourd’hui sur la planète, se trouvent des articles qui chantent le caractère sacrée de Personumène, le respect infini qui lui due. Ainsi l’article 12 de la constitution de 1991 du Rwanda déclare que « La personne humaine est sacrée, la liberté de la personne humaine est inviolable ».

Bien sûr, entre les grands principes et les grands sentiments, il y a un gouffre. Trois ans après que cette constitution ait été adoptée par referendum, environ huit cent mille incarnations en bonne et due forme de Personumène furent massacrées, non qu’elles avaient fait quoique ce soit de mal, mais elles se trouvaient là et elles gênaient : elles étaient considérées comme plus ou moins Tutsis. Une nouvelle fois, le pire des péchés à l’aune de notre religion, un crime contre Lumanité venait d’être commis. Inutile de poursuivre. Il ne fait aucun doute pour personne que la mise en pratique de la religion humaniste est longue, difficile, incertaine, souvent tout à fait inexistante, bien souvent complètement bafouée et ridiculisée. Nul doute, le péché est partout.

Aussi, en Europe, nous  autres Modernes tardifs sommes souvent en proie au pessimisme, nous avons le sentiment que la situation s’aggrave plutôt qu’elle ne s’améliore. Il me semble que ce pessimisme n’est pas fondé. Notre religion est encore jeune; impossible de lui assigner une date de naissance, mais disons très approximativement qu’elle a moins de trois cents ans : c’est peu pour changer les mentalités, les mœurs juridiques et politiques : la christianisation de l’Europe a duré bien plus que cela.

Le plus souvent, aujourd’hui, la pratique ne suit pas. Demain peut-être ? Ou dans un siècle ? Qui sait ? N’empêche, en attendant, pas de respectabilité pour un État s’il ne prétend pas aimer, protéger, servir Personumène.

Cet immense ascendant de la religion humaniste, dans le domaine des mœurs, de la morale et de la politique, a beaucoup embarrassé les autres religions, devenues vétustes. Pour survivre, elles ont dû abandonner certaines de leurs prérogatives, absorber certains traits de la religion humaniste. Ainsi, lors du rite catholique de la messe, prêtres et fidèles regardaient jadis ensemble dans la même direction : vers Dieu. Le prêtre tournait donc le dos aux fidèles. Maintenant le prêtre tourne le dos à Dieu : il contemple et parle seulement aux belles et bonnes incarnations de Personumène qui sont dans l’église. Jadis le dieu des catholiques grondait, menaçait de punir, punissait. Maintenant il se contente de consoler, d’aimer, de réconforter. Qui est-il pour juger ? Seule la religion humaniste a les clefs de l’État, les armes de la punition.

La religion islamique est particulièrement en difficulté. Elle ne dispose que d’un seul texte sacré, le Coran. Or ce texte, croient les croyants, a été dicté par dieu lui-même. Malheureusement ce dieu entre dans une foule détails politiques, moraux, sociaux qui appartiennent uniquement à la société et l’époque où son prophète a vu le jour, de sorte qu’il donne des prescriptions qui apparaissent aujourd’hui cruelles, archaïques, enfantines ou absurdes. Sentant venir la mort de leur religion, ou plus exactement,  pressentant que son seul avenir sera de perdre de ses prérogatives, de son emprise, de s’étioler face à la montée irrésistible de notre douce et belle religion humaniste, certains de ses fidèles, depuis des dizaines d’années maintenant, tuent, tuent encore et se tuent. Que demandent-ils ? Rien. Leur violence est si désespérée qu’elle se borne à détruire. Ce désespoir érigé en spectacle macabre frappe les imaginations. Il est fait pour cela.

Heureusement moins suicidaires et plus pragmatiques, certaines autorités de la religion islamique ont usé d’une autre tactique pour tenter de rester dans la course : puisque nous n’arriverons pas à les vaincre, imitons-les. Ainsi en 1981, une « Déclaration islamique universelle des droits de l’homme »a été proclamée par un certain « Conseil Islamique d’Europe ». On peut y lire : « Il est malheureux que les droits de l’homme soient impunément foulés aux pieds dans de nombreux pays du monde, y compris dans des pays musulmans. Ces violations flagrantes sont extrêmement préoccupantes et éveillent la conscience d’un nombre croissant d’individus dans le monde entier. » En 1990, l’Organisation de la conférence islamique, qui regroupait alors une cinquantaine d’États, a promulgué  au Caire une « Déclaration islamique des droits de l’homme ». En 2004 la Ligue arabe a adopté une « Charte arabe des droits de l’homme » qui, quatre ans après, avait  été ratifiée par une dizaine de pays. Parmi les objectifs que cette charte se donne : « Placer les droits de l’homme au cœur des préoccupations nationales dans les États arabes de façon à en faire de grands idéaux qui orientent la volonté de l’individu dans ces États et lui permettent d’améliorer sa réalité en accord avec les nobles valeurs humaines ». Et encore : « Enraciner le principe selon lequel tous les droits de l’homme sont universels, indivisibles, interdépendants et indissociables ».

L’extraordinaire emprise qu’exerce notre chère et belle religion humaniste apparaît encore dans l’attitude des régimes communistes vis-à-vis d’elle. Les prophètes fondateurs du communisme comme Marx ou Lénine l’ont dénigrée, les partis communistes une fois au pouvoir l’ont bafouée, et pourtant les régimes communistes ont finalement été chercher leur sainteté, leur légitimité et leur vertu dans le culte de Personumène.

En 1936, Joseph Staline est au sommet de sa puissance. Il est devenu à lui tout seul la dictature de prolétariat,  même ses amis les plus proches commencent à le craindre. Il va bientôt lancer de grandes purges. Pour satisfaire sa sombre imagination avide d’ennemis, des centaines de milliers de crimes seront inventés de toute pièce afin de tuer des centaines de milliers d’innocents. Mais avant que la nuit de sa terreur absurde ne s’étende sur ces concitoyens, il leur offre une constitution nouvelle. Elle est une défense et illustration de l’art de faire s’épanouir la personne humaine, un hymne à notre belle et bonne religion humaniste. Toutes les libertés « formelles », toutes les libertés « bourgeoises » y figurent, elles qui n’étaient pourtant, selon la glose marxiste de l’époque, que des faux-semblants, des tromperies, un opium destiné à endormir le prolétariat, à l’empêcher de faire la Révolution.

 Voici, en guise d’illustration, quelques fleurs tirées de ce beau bouquet constitutionnel de 1936. Article 127 : l’inviolabilité de la personne est garantie aux citoyens de l’URSS. Article 128 : l’inviolabilité du domicile des citoyens et le secret de la correspondance sont protégés par la loi. Article 125 : (…) sont garantis par la loi aux citoyens de l’URSS : a) la liberté de parole, b) la liberté de la presse, c) la liberté des réunions et des meetings, d) la liberté de cortèges et démonstration. Article 135 : Les élections des députés se font au suffrage universel : tous les citoyens de l’URSS ayant atteint l’âge de 18 ans, indépendamment de la race ou de la nationalité à laquelle ils appartiennent, de leur religion, du degré de leur instruction, de leur résidence, de leur origine sociale, de leur situation matérielle et de leur activité passée, ont le droit de prendre part aux élections des députés et d’être élus. Article 140. Aux élections des députés le scrutin est secret. Article 122. Des droits égaux à ceux de l’homme sont donnés à la femme, en URSS dans tous les domaines de la vie économique, publique, culturelle, sociale et politique.

Que pouvait demander de mieux le plus fervent humaniste, l’amoureux le plus respectueux de Personumène, de Lomme, de Lumanité ? Rien. Il ne manquait que la pratique.

Si vous ouvrez la constitution de la République populaire de Chine actuellement en usage, vous trouverez la même belle chanson en l’honneur de Personumène. Inutile d’en reproduire les couplets tant ils sont proches de ceux qui viennent d’être cités. Un détail seulement. La constitution  actuellement en usage date de 1982. Elle a été modifiée substantiellement en 2004. En bas de l’article 33 une seule petite phrase a été ajoutée :

L’État respecte et garantit les droits de l’homme.

À lire la constitution, cela sautait déjà aux yeux. Pourquoi éprouver le besoin de le proclamer ? Dans son étrange généralité cette proposition sonne comme un accès involontaire de novlangue. L’État chinois ne respecte pas et ne garantit pas les droits de l’homme, il vit dans le péché et il le sait.

Inutile d’insister davantage, me semble-t-il, sur la souveraineté que la religion humaniste exerce sur les esprits des Modernes; j’ai peut-être déjà été trop long. Pour terminer, je voudrais revenir sur ses causes ou, si vous préférez, ses sources.

D’abord notre religion est la mieux adaptée aux circonstances que traverse l’humanité et que nous appelons de façon un peu brumeuse la « mondialisation ». Comme j’ai tenté de vous le montrer, la religion humaniste a trouvé la première le truc pour être « universelle », c’est-à-dire polyculturelle ou omni-étatique, comme vous voudrez. Elle est, en fait, la première religion gratuite et obligatoire. Gratuite parce qu’elle ne comporte aucun prix d’entrée et obligatoire parce qu’elle ne comporte aucune procédure d’exclusion. Autrement dit, notre religion humaniste est celle dans laquelle le Nous est (potentiellement) obligatoire et l’Autre (potentiellement) n’existe pas.

Cela tombe à pic, car cette « mondialisation » à laquelle nous ne sommes pas près d’échapper, rend le Nous de plus en plus envahissant et l’Autre de plus en plus inexistant. Nous vivons de plus ne plus nombreux, sur une Terre de plus en plus petite, avec des voisins de plus en plus proches, visibles et audibles. A ces voisins envahissants, nous ressemblons chaque jour davantage du fait que nous sommes reliés les uns aux autres par des moyens de communication de plus en plus puissants, de plus en plus rapides et de moins en moins coûteux. Nous partageons les mêmes vêtements, les mêmes objets, les mêmes marques de vêtements et les mêmes marques d’objets. Nous regardons les mêmes films, les mêmes séries, nous écoutons les mêmes musiques. De plus, nous fabriquons des armes de plus en plus puissantes  qui rendent la guerre officielle et déclarée entre États de plus en plus destructrice, donc de moins en moins rentable, donc de moins en moins probable. Si demain nous persistons à nous tuer, à nous torturer, à nous faire exploser, ce sera de façon artisanale, entre gens du même milieu, tels des joueurs de football qui appartiendraient à des équipes différentes et qui ne se distingueraient les uns des autres qu’à la couleur de leur maillot.

Au fond, l’uniformisation des cultures n’est peut-être qu’une forme particulière de ce que les physiciens appellent l’entropie. Chez eux, elle ne peut qu’augmenter. A force de circuler, tout se mélange, tout ce ressemble. Mettez de l’eau chaude et de l’eau froide dans une tasse, vous obtenez très rapidement de l’eau tiède. Mais n’essayez pas de séparer l’eau chaude de l’eau froide qui viennent de se mélanger, c’est impossible. Notre religion humaniste est donc en harmonie avec ces circonstances, puisque pour elle, tous les Autres sont des Nous en puissance, des Nous qui n’ont pas encore eu la chance d’être pleinement Nous, mais leur tour viendra.    

Il y a une autre raison pour laquelle il me semble  que notre belle et douce religion humaniste a de beaux jours devant elle. Elle rend plus fortes les sociétés qui la pratiquent. Or les sociétés réagissent comme tous les organismes vivants : elles cherchent plutôt à être fortes que faibles. Faibles, elles sont conquises et disparaissent. Les faibles imitent les fortes pour leur voler leur force. Aussi tôt ou tard, la pratique de la religion humaniste se répandra : le temps que les sociétés prennent conscience du fait que cette pratique les renforce, et qu’elles en ont besoin pour survivre.

Comment la religion humaniste fortifie-t-elle les sociétés ? De plusieurs façons. D’abord en renforçant leurs capacités à apercevoir leurs propres défauts et les difficultés qui les attendent. A ceux que nous aimons, à ceux à qui nous voulons du bien, nous souhaitons qu’ils regardent la réalité en face plutôt que de se raconter des histoires, car c’est en regardant la réalité en face qu’ils surmonteront leurs difficultés. Ce truisme de la vie quotidienne s’appelle, pour les sociétés, la liberté de la presse, et aussi la séparation des pouvoirs. Les pouvoirs, lorsqu’ils sont des entités indépendantes les unes des autres, se critiquent, s’évaluent, se contrôlent mutuellement, dévoilent l’égocentrisme des uns, la courte vue courte des autres. Au contraire, les sociétés dont les États sont autoritaires se racontent des histoires, se mentent à elles-mêmes, car chaque pouvoir dissimule la paresse, la gourmandise, la myopie des autres.

La religion humaniste rend les sociétés plus fortes d’une autre façon. Les sociétés qui vouent un culte à Personumène sont convaincues que chaque individu est unique, irremplaçable, d’une valeur infinie, doué de raison et de libre-arbitre. Comme chaque précieux individu est capable de juger par lui-même, de décider par lui-même, il doit être laissé aussi libre que possible de le faire. Il peut et doit juger par lui-même ce qu’est son propre bonheur, et il peut et doit partir à la recherche de ce bonheur. Cela vaut pour l’amour, mais aussi pour le travail. Il peut et il doit pouvoir chercher – et aussi, en principe, trouver – un travail qui le rende heureux. Or un truisme de la vie quotidienne dit qu’on fait mieux ce qu’on fait avec plaisir et même par passion, que ce qu’on fait par obligation. Même si notre religion humaniste ne s’intéresse pas directement au travail, même si elle ne prône pas le travail bien fait, elle crée des conditions favorables pour qu’il le soit, et une société où le travail est bien fait, est plus forte.  

Enfin il y a une dernière façon dont la religion humaniste contribue à fortifier les sociétés. A la différence d’autres religions, elle ne propose pas, et donc n’impose pas un majestueux récit historique. Ni Lomme, ni Personumène, ni Lumanité n’ont créé la Terre et le Ciel en six jours. La religion humaniste ne prétend pas non plus savoir quel est le sens de l’Histoire, c’est-à-dire quel est le seul bon avenir pour l’espèce homo sapiens, ni quelle est la seule bonne recette pour y  parvenir. Elle n’a pratiquement pas de dogmes, et donc elle ne pose pas de limites à la connaissance. Par la haute idée qu’elle se fait de Personumène, elle encourage la curiosité, la liberté d’esprit et la volonté de puissance des individus. Or les États ont désormais le projet réfléchi, afin d’assurer leur prestige et leur domination, de fabriquer des outils de plus en plus puissants, aussi bien théoriques que pratiques : aller sur Mars, accumuler les prix Nobel et les brevets, inventer l’hyper-portable…etc. La création de ces outils théoriques et pratiques nécessite précisément de la liberté d’esprit, de la curiosité, de la volonté de puissance. Ainsi les sociétés qui pratiquent la religion humaniste sont-elles avantagées.

 J’ai un peu honte d’énoncer de telles banalités. Je le fait pour contrer une idée reçue. Parmi ceux qui aujourd’hui aiment et pratiquent la religion humaniste, beaucoup voient en elle une sorte d’objet politique de luxe, et presque une forme de raffinement moral et spirituel. Elle est bien belle, notre religion humaniste ! Suivre ses commandements fait de nous des êtres tout à fait civilisés. Nous en ressentons de la fierté et même, il ne faut pas trop le dire, de la supériorité. Il serait merveilleux que tout le monde la pratique ! Mais hélas, rien n’est simple. La mise en œuvre scrupuleuse des droits de l’homme est un exercice sophistiqué et coûteux. Soyons réaliste, il fragilise les sociétés. Un profond et généreux déploiement des droits de l’homme n’est à la portée que de sociétés riches, puissantes et qui ne craignent pas grand monde. Dès que le danger menace, il faut arrêter tout cela, le suspendre en tout cas : restreindre ou supprimer les libertés, renforcer le pouvoir central, ne pas être trop regardant sur les procédures, torturer un peu si besoin est, bref, passer aux choses sérieuses, et tant pis pour les belles âmes !

Cette attitude équivaut, à mon sens, à se tirer une balle dans le pied, par manque de confiance en soi. Elle provient de ce que la religion humaniste est neuve, à l’échelle des religions. Nous sommes tous des convertis de fraîche date. Pour filer la métaphore, nous gardons au fond de nous une bonne part de mentalité païenne à l’ancienne. Lorsque le danger menace, lorsque nous avons peur, nous replongeons dans vieilles habitudes. Tuer, massacrer, torturer l’ennemi, violer ses femmes,  telle est la tradition. Elle doit avoir du bon.

Cette tentation du retour en arrière, les politiciens se jettent dessus. Nous tremblons ? Vous avez bien raison, clament-ils. Mais heureusement, eux, ils sont là ! Ils sont costauds ! Nous pouvons compter sur eux ! Ils vont nous protéger !  En fait, ils se comportent en mafieux : ils utilisent un danger largement imaginaire pour nous asservir. Ces braves qui ne prennent aucun risque prétendent « faire la guerre au terrorisme », « lutter contre la barbarie ». En fait, au nom de combats livrés contre des mots abstraits, c’est-à-dire contre le vent qui souffle dans leurs propres cervelles, ils tentent de nous persuader, et y parviennent en partie, de rogner les libertés fondamentales, de restreindre les droits de l’homme au profit de l’État, de la police, d’eux-mêmes. Ils nous affaiblissent et nous perdent. Nous devrions avoir plus de confiance dans la force de notre religion. Au lieu de la réserver aux temps calmes, nous devrions l’appliquer avec un scrupule redoublé et tatillon à ceux qui la rejettent, la combattent et la craignent, à la manière où jadis le prêtre jetait de l’eau bénite pour chasser le diable.

Le 2 mai 2011, les forces spéciales américaines ont réussi à capturer Oussama ben Laden. Elles l’ont tué, ont jeté son corps à la mer et les droits de l’homme avec. Bon débarras. Peu de protestations, ni aux États-Unis, ni ailleurs. Pourquoi ? Sans doute beaucoup d’entre nous ont-ils considéré qu’Oussama ben Laden n’était en aucun cas une incarnation en bonne et due forme de Personumène, doué d’intelligence, d’un libre-arbitre, d’une morale, bref, quelqu’un comme vous et moi. Non, c’était plutôt une sorte de grand Satan, d’incarnation du Mal. Une bande d’exorcistes venait de chasser le diable. Tant mieux, et peu importait comment.

En somme, implicitement, nous avons cru un peu au diable, et nous avons estimé que les droits de l’homme ne devaient, ne pouvaient pas s’appliquer pas à lui. Seulement, dans notre religion, il n’y a pas de diable.  Ce n’était pas très vertueux ni, me semble-t-il, très efficace. Imaginez le contraire : que les commandements de notre religion humaniste aient été scrupuleusement appliqués. Aujourd’hui Oussama ben Laden s’ennuierait confortablement au fond d’une prison. Sa famille aurait le droit de lui faire des visites. Il aurait eu un procès en bonne et due forme, pendant lequel il aurait pu proférer toutes les inanités qu’il désirait. Il aurait une soixantaine d’années au moment où j’écris ces lignes. Il lui faudrait constater que le dieu tout puissant qui habitait son imagination n’était pas arrivé à grand-chose ici-bas, dans ce siècle, et que lui-même avait raté sa vie : il s’était fait prendre vivant. Il n’avait pas réussi à mourir en martyr. Il ne serait jamais ni un modèle, ni un héros, juste un personnage aux idées folles qui avait été dangereux et qui ne l’était plus. Il lui resterait à regarder les mouches voler. Telle aurait été, à mon sens, la bonne façon d’assurer la suprématie de la religion humaniste.  

J’en reviens à mon propos. Pour résumer : la religion humaniste est beaucoup mieux adaptée à la mondialisation actuelle que les religions plus anciennes. Par ailleurs, à long terme, les sociétés qui la pratiquent bien deviennent plus fortes que celles qui la pratiquent mal, et celles qui la pratiquent mal deviennent plus fortes que celles qui ne la pratiquent pas du tout : elle a donc l’avenir devant elle.

Au moins pour le moment : car par d’autres côtés, elle est déjà vétuste. Elle ignore certains aspects importants de la condition humaine qui sont apparus récemment. Aussi oriente-t-elle les comportements dans des directions qui aujourd’hui sont mauvaises, et le seront plus encore demain. Elle nous incite à commettre des actes qui ne peuvent que faire naître en nous de la tristesse, de la peur, de l’angoisse. En résumé, son principal défaut est d’être une religion du présent, alors qu’il nous faudrait une religion du futur. Pour dire la même chose autrement, nous nous adorons et nous nous respectons nous-mêmes, du moins nous nous y efforçons, en bons humanistes. Mais, il nous faudrait désormais adorer et respecter nos lointains descendants,  si nous désirons nous sentir sereins, confiants et fiers. Laissez-moi encore quelques paragraphes pour développer cette proposition.  

En allant vite, et même très vite, on peut dire que toutes les religions jusqu’à notre religion humaniste, ont été des religions du passé. Elles expliquaient comment et pourquoi le ciel et la terre étaient advenus, comment et pourquoi les hommes et les animaux avaient été créés. De ces histoires découlaient, plus ou moins directement, des règles de conduite plus ou moins précises, des définitions du bien et du mal. En gros, le bien consistait à se conformer à la nature des choses telles qu’elles avaient été conçues et fixées dans des passés très lointains par des êtres qui nous étaient supérieurs. Nous étions des effets, à nous de respecter nos causes. Nous étions des enfants, à nous de respecter nos parents. Sous une forme ou une autre, le culte des ancêtres fondateurs – imaginaires ou réels – a été un point commun de toutes les cultures. D’une certaine façon, les religions juive, chrétienne et musulmane ne sont que des abstractions, des généralisations du culte des ancêtres : un seul et même père pour toute l’humanité, un seul et même père pour toute la création, un seul et même père pour tout l’univers, c’est plus simple, plus beau, plus puissant ! En matière de métaphysique, c’est, en quelque sorte, le passage à la monnaie unique et universelle.

Notre belle et douce religion humaniste est encore un monothéisme. Mais elle a rompu avec le passé et la sacralisation de ce passé. Nous n’adorons pas nos ancêtres sous quelque forme que ce soit. Nous nous adorons nous-mêmes, ici et maintenant; et sous une forme trinitaire, Personumène, Lomme, Lumanité dont on peut se demander si elle n’est pas involontairement copiée  sur la religion chrétienne avec son dieu unique en trois morceaux : le père, le fils et saint-esprit. Du coup, le passé, notre passé n’est plus qu’une histoire parmi tant d’autres possibles. Il n’est que le récit de notre enfance, une enfance pauvre et semée d’embûches, dont nous aimons à exagérer la rudesse et les difficultés afin de mieux mettre en valeur notre réussite de jeunes adultes pleins de fougue. Ah, regardez… quel chemin parcouru ! L’Homme… quelle épopée, quelle réussite quand-même ! Pas vrai ?

Infiniment précieux et inépuisablement différents, nous sommes tous des incarnations de Personumène, mais nous en sommes que des incarnations : nous ne sommes pas la divinité. La divinité est conceptuelle et abstraite. En tant que simples incarnations de Personumène nous sommes perfectibles. Ceci est important. La religion humaniste est aussi la religion de l’avenir immédiat. Demain, nous en sommes convaincus, nous serons, nous devrions être en tout cas, de meilleures incarnations de Personumène qu’aujourd’hui. En un mot comme en mille, nous serons des humains plus humains. Car nous croyons encore au progrès, même si nous y croyons beaucoup moins que nos grands-parents et nos arrière grands- parents, du fait des terribles péchés et bêtises qu’ils ont commises au siècle dernier.

Donc demain nous serons encore plus beaux, encore plus forts, encore plus civilisés, encore plus développés qu’aujourd’hui. Ce narcissisme du présent et du futur immédiat nous transforme en super-héros de rêve : à bas toutes les limites, à nous tous les infinis.

L’ivresse d’un avenir indéfiniment perfectible convenait aux nations européennes du XVIII° et du XIX° siècle. Elles avaient fabriqué et inventé des outils de guerre nouveaux qui leur assuraient provisoirement une immense supériorité militaire. Que faire d’autre pour s’occuper avec de tels jouets, sinon explorer, envahir, conquérir, asservir toute la planète et ses habitants avec ?

 Ça été fait et défait. Le temps a passé. Aujourd’hui le doux optimisme de l’indéfiniment perfectible, qui reste en quelque sorte le thème musical de notre religion humaniste est caduc. Il se fracasse sur deux limites.  Ces limites sont infranchissables. Elles peuvent paraître désolantes et humiliantes, nous pouvons les nier ou les oublier, mais elles sont là, et elles resteront là. Elles transforment la condition humaine.

La première limite nous est déjà tout à fait familière, au moins  sous la forme de la scie vague et euphémisante de la transition écologique. En clair, c’est un constat de bon sens : comme la planète Terre est limité, elle ne peut faire vivre et ne pourra faire vivre ensemble et au même moment qu’un nombre limité d’homo sapiens, et ce nombre limité devra limiter sévèrement ses appétits et ses envies.

La deuxième limitation est moins familière : les homo sapiens n’ont qu’un nombre limité de jours à vivre sur cette planète Terre.

 Le soleil nous chauffe et nous éclaire en métamorphosant tous les jours un peu d’hydrogène en hélium. Quand il aura épuisé ses réserves d’hydrogène, ce sera la fin pour lui comme pour la Terre. Les détails techniques sont certains, compliqués et connus. S’étendent devant nous plusieurs centaines de millions de bonnes et douces années. Cette longue durée est tout ce qui nous reste de l’éternité. Pour l’instant, elle dépasse nos capacités habituelles d’imagination. Mais la faiblesse de notre imagination n’ôte rien au fait. Cette durée n’a rien à voir avec l’éternité. Son immensité est semblable à nos mois et nos années qui nous sont familières.

Si nous tenons compte de ces deux limites, qu’obtient-on ? Une généralisation de la condition de  l’individu. Depuis toujours la finitude éphémère de l’individu a été chantée et déplorée. Chacun d’entre nous ne vit qu’un temps limité, ne peut avoir qu’une descendance limitée, ne peut assouvir qu’une partie limitée de ses appétits et désirs. Ces mesquines barrières étaient les nôtres. Mais ailleurs, quelque part, il y avait l’au-delà, le ciel, les dieux, l’éternité, tout un autre monde différent du nôtre. Tout ça c’est fini. Désormais, du fait des connaissances nouvelles que nous avons acquises et, paradoxalement, de la puissance qu’elles nous ont conféré, la finitude précaire de l’individu a été étendue à toute l’espèce. Il n’y aura jamais qu’un nombre limité d’homo sapiens qui vivront pendant un temps limité sur la Terre : leur nombre est compté.

En fait, la finitude éphémère n’est pas une malédiction réservée à l’espèce homo sapiens, ni même à l’ensemble des espèces vivant sur la Terre. La finitude éphémère est devenue la condition, la règle absolument générale. Rien ne lui échappe. Depuis quelques dizaines d’années maintenant, les connaissances nouvelles que nous avons acquises sont formelles : l’univers a une histoire. L’univers n’est qu’une longue histoire. Comme vous et moi, il est en proie à des mouvements irréversibles – ces mouvements irréversibles dont nous avons extrait la notion de temps. Comme la tasse qui se brise et ne se recolle jamais spontanément, l’univers va dans un sens, et il ne peut pas aller dans l’autre. L’univers est né, il a grandi, il a évolué, il va continuer à évoluer, à vieillir, et cette vieillesse ne sera pas un retour aux sources, un retour au début. Ce sera tout autre chose. D’autres univers naîtront peut-être, mais pas lui. L’univers tout entier aura vécu ce que vivent les roses : l’espace d’un matin.

Donc, aussi loin que portent nos regards, l’éternité, la belle, la grande, la vraie, celle de nos rêves et de nos religions, a disparu. A vrai dire, nous venons de le comprendre, un peu honteux, elle n’avait jamais existé.

Cela posé, supposons maintenant que nous sommes assez forts pour supporter la perte de nos illusions, assez forts pour ne pas aller nous réfugier dans de nouvelles fables consolatrices. Courageusement, nous choisissons de regarder en face et de pratiquer telles qu’elles sont la condition de l’individu, la condition de l’espèce, la condition de l’univers, si semblables désormais à des différences d’échelle près. Supposons encore que nous désirons être heureux, fiers, sereins, autrement dit confiants en l’avenir du fait que celui que nous préparons est le meilleur possible. Supposons enfin que nous sommes prêts à nous donner les moyens de cette ambition.

Voilà, me direz-vous, bien des suppositions ! Leur accumulation laisse rêveur. Continuons pourtant.   

Donc, dans cet état de lucidité et de courage improbable, il me semble que le mieux à faire est de continuer à pratiquer cette forme d’éternité très dégradée, humble et familière que pratiquent les autres animaux : faire des enfants parce que nous allons mourir, et mourir parce que nous avons fait des enfants. Bref, nouer le mieux possible, le plus longtemps possible, la chaîne des générations.

Nouer la chaîne des générations le mieux possible, mais à une différence près. Puisque nous venons d’apprendre que le jeu va durer encore des millions d’années avant qu’il ne s’arrête, nous voici obligés de changer d’échelle temporelle. L’avenir le meilleur possible que nous pouvons préparer, celui qui peut nous rendre fiers, sereins et heureux, du fait que nous avons maîtrisé tout ce que nous pouvions maîtriser de lui, cet avenir maintenant s’étend très loin devant nous.

Au lieu de considérer que le bien, pour nous, en tant qu’être vivants, et donc soucieux de rester vivants, consiste à bien s’occuper de nos propres enfants et petits-enfants pour qu’ils nous survivent, et qu’à leur tour…etc., nous devons, du fait de ces savoirs nouveaux, considérer que le bien, pour nous, en tant qu’êtres vivants, et donc soucieux de rester vivants aussi longtemps que possible, consiste maintenant à veiller sur les enfants des enfants des enfants… de nos enfants. Autrement dit, le bien consiste désormais pour nous à sacrifier certains de nos plaisirs, à brider, à discipliner, à orienter notre volonté de puissance, afin que nous aiment et nous estiment ces dieux nouveaux, lointains et indifférents que nous nous venons de nous choisir : ces femmes et ces hommes que nous ne connaîtrons jamais, qui naîtrons dans des centaines, des milliers d’années et dont la gratitude éventuelle ne pourra jamais nous atteindre. 

En résumé, du fait de l’accroissement de la puissance de nos outils et de nos connaissances, le domaine à l’intérieur duquel il nous faut pratiquer l’altruisme se trouve considérablement agrandi. Nos descendants lointains deviennent les  étalons à partir desquels mesurer la moralité de nos actes. Tout ce qui leur nuit est interdit. Tout ce qui ne leur nuit pas est permis.  

L’article quatre de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 pourrait être réécrit ainsi :

La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent à ses plus lointains descendants la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.

Et l’adage que certains ont appelé la règle d’or deviendrait :

Ne fais pas à tes descendants ce que tu ne voudrais pas que tes ascendants t’aient fait.

Voilà ce que j’avais en tête quand j’écrivais que notre douce religion humaniste était déjà caduc, et que nous avions besoin, du fait des circonstances nouvelles, d’une religion du futur. Quels rites pourraient la symboliser ? Quelles institutions pourraient l’organiser et la faire vivre ? Faudra-t-il instituer une assemblée des descendants lointains ? Ou un conseil restreint ? Quels pouvoirs lui donner ? De vastes et complexes sujets de réflexion s’ouvrent. Un tel chantier aura au moins un mérite. Pendant ce temps, nous cesserons de nous adorer nous-mêmes. Cela nous changera les idées.

20 avril 2019 https://osonssavoir.wordpress.com/2019/05/15/x-une-religion-bien-a-nous/