Hôtel de las Americas

16 Janvier 2022

Donc, la dernière fois, je t’ai promis de te raconter la face sombre et mélancolique de ma folie. Sombre et mélancolique, au moins pour moi. A toi, elle paraîtra sans doute drôle dans sa naïve absurdité. Elle tient en trois propositions. 

La première : pendant toute mon aventure intellectuelle qui a duré une quarantaine d’années, j’ai déployé une énergie considérable à essayer de mieux comprendre des fragments de la réalité qui me paraissaient mal compris, et à essayer de me comprendre en train de les comprendre. J’ai lu, écrit, réfléchi à une série de sujets qui me tenaient à cœur, j’ai assemblé des phrases et des paragraphes le mieux possible afin que les autres, des autres, mes lecteurs, des lecteurs toujours futurs mais en lesquels je croyais dur comme fer, puissent apercevoir aisément ce que, à la suite de mes interminables études, j’avais découvert de nouveau et de vrai, si lentement et laborieusement. Il allait sans dire, dans la foi naïve de mon esprit, que ces fragments, ces vérités nouvelles seraient immédiatement reconnaissables, et comme elles se révèleraient être d’une grande utilité, permettant à mes lecteurs de vivre plus heureux, plus sages, plus forts, ils m’en seraient très reconnaissants. Ce serait ma récompense. Telle était le beau métier que le destin, c’est-à-dire mon histoire et mon caractère, m’avait alloué. Comme j’avais fait vœu de chasteté narcissique, je n’avais pas le droit d’y faire allusion. Il me fallait attendre que les autres le découvrent, rester faussement modeste et presque passif. Je m’attendais à attendre très longtemps ; mais, quand-même, je n’en doutais pas, je serai découvert de mon vivant.

Deuxième proposition : sans que je m’en rende compte, tout cet effort n’a été rien d’autre, du point de vue de ma propre histoire et préhistoire affective, qu’une longue lettre au père, une longue lettre adressée à mon père, une longue lettre par laquelle j’espérais obtenir de lui qu’il m’aime et qu’il me reconnaisse. « Que je t’aime, mon fils, que tu es un bon fils ! Je te reconnais bien là… dans ce si beau travail ! Viens que je te prenne dans mes bras ! » Tel était mon port d’arrivée, même si je le dissimulais à moi-même, le couvrait de draperies plus générales : mes lecteurs toujours futurs.

Troisième proposition : (en elle réside le drôle, le tragique et l’absurde) j’ai adressé la lettre de telle façon qu’elle n’ait aucune chance de parvenir jusqu’à lui ! Qu’il ne puisse jamais la lire, encore moins l’approuver. J’ai construit cet échec, cette impossibilité avec persévérance, méthode, aveuglement ou, si tu préfères, lucidité. Les deux en même temps : telle est la mauvaise foi. Sur le bulletin de mon existence Dieu pourra écrire : travail très sérieux et suivi, a réussi à échouer brillamment. Aujourd’hui encore, je suis bien décidé à échouer, car je suis un homme à principes, et je tiens à leur rester fidèle. En fait, tu l’as deviné, je fais juste semblant de vouloir réussir. Il faut bien que je dissimule ma folie !

Pourquoi tant d’absurdité ? Pourquoi ai-je passé ma vie à écrire une lettre à mon père de telle façon qu’elle n’ait aucune chance de lui parvenir ? De façon à ce que, devant cette fin de non-recevoir si ardemment construite, voulue et recherchée, j’éprouve de l’abandon, de la tristesse, de l’injustice ? Bref, tout ce que j’aime, déteste, redoute ?  Telle est la question du jour.

Tu me diras, tu te l’es déjà posée. ([i])

Tu as raison, mais je ne suis qu’en partie satisfait des réponses que j’ai trouvées. Comment pourrais-je l’être ? A l’intérieur de mon âme, j’ai seulement réussi à troquer de l’angoisse contre une envie de pleurer : un léger mieux sans doute, mais pas de quoi pavoiser. J’aimerais te donner une réponse simple, nette, convaincante comme une démonstration mathématique ; mais surtout, égoïstement, une réponse dont la teneur en vérité soit assez puissante pour que résonne dans mon âme un peu de calme et de sérénité. Après tout, il est temps ! J’aurais bientôt quatre-vingt ans, c’est un âge ridiculement avancé pour terminer une analyse ! Ridiculement avancé pour avoir envie de pleurer, sans y arriver, en plus !

Donc reprenons. Je vais essayer de trouver une réponse simple.

J’ai passé ma vie à écrire à mon père pour qu’il m’aime et qu’il me reconnaisse.

En fait, pour être plus précis, j’ai passé ma vie à écrire à mon père pour qu’il me pardonne de n’être pas venu à son secours lorsqu’il a été assassiné sous mes yeux par ma mère.

Pour être plus précis encore et moins grand gignolesque, j’ai passé ma vie à écrire à mon père pour qu’il me pardonne de n’avoir pas volé à son secours lorsque sous mes yeux il a été cocufié pendant des années à tour de bras par ma mère.

Mais pourquoi alors me suis-je arrangé pour que cette lettre interminable qu’ont constituée mes travaux sans fin ne lui parvienne jamais ? Ne puisse en aucun cas lui parvenir ? Pourquoi tant de lucidité, d’aveuglement, de persévérance à réussir mon échec ?  

La réponse est simple : ma lettre, mes interminables travaux ne pouvaient pas, ne devaient jamais pouvoir atteindre leur destinataire parce que mon père était dans l’impossibilité absolue de pouvoir me pardonner.

Et pourquoi était-il dans l’impossibilité absolue de pouvoir me pardonner ? Pour une raison incontournable, indestructible. Lui-même ne s’était pas battu. Mon père était consentant. Mon père avait consenti. Mon père était consentant consenti. Au départ, peut-être pas du tout content, humilié un peu ou beaucoup, ou fâché, ou en colère, mais finalement cocu consentant à l’être, cocu, finalement. Une forme de faiblesse, de perversité, de sagesse. Un mélange des trois, dans lequel je devine plus de faiblesse que de sagesse, plus de sagesse que de perversité.

Aussi mon père, s’il avait pu me parler, m’aurait dit quelque chose comme : « Mon fils, je te remercie  d’avoir voulu me protéger, me venger, et je comprends que tu t’en veuilles de n’y avoir pas réussi. Dans ton imagination, c’est un échec très lourd pour toi. Mais écoute, le crime que tu croyais voir, ou plutôt les crimes que tu as vus et bien vus, ces crimes qui tu aurais tant voulu empêcher qu’ils se commettent, tous ces crimes ont bel et bien existé, mais ces crimes, je les ai néantisé en consentant moi-même à être cocu. Ces crimes, comme par un tour de magie maléfique, je les ai fait disparaître. Hop ! Plus rien ! Le ciel, l’air pur et à travers quelques nuages, les rayons du soleil. Plus rien ! Il ne t’est resté qu’une culpabilité et une responsabilité suspendues en l’air, impossibles et immenses, comme ce château perché sur un rocher énorme, rocher énorme inexplicablement suspendu dans le ciel au-dessus d’une mer qui se brise sur une plage dans un tableau de Magritte qu’il a intitulé Le Château des Pyrénées. Voilà le piège redoutable qui s’est refermé sur toi. Désolé de t’avoir compliqué la vie. »

Respectable et ridicule comme un ces hommes au chapeau melon et pardessus de Magritte, mon père a préféré se laisser couler. Mon père n’a pu, ne peut, ne pourra jamais me pardonner de n’avoir pas volé à son secours pour la bonne et simple raison qu’il a choisi délibérément lui-même de ne pas se secourir. En tant qu’amant de ma mère, mon père s’est laissé couler sans réagir au fond de la mer : pendant très longtemps, sous mes yeux, il s’est suicidé.

Bien sûr, au cours de mon enfance, de mon adolescence, de ma vie d’adulte jeune puis moins jeune, cette interminable noyade je l’ai vaguement perçue ; ou plutôt je l’ai pressentie et sentie sans pouvoir, sans vouloir aller jusqu’au bout de mon savoir.

Adulte, ma grande sœur faisait des gorges chaudes des amants de sa mère. Ma grande sœur prétendait qu’une fois, à New-York, notre mère avait invité et réuni une brochette de ses amants au restaurant. Ma mère, quand j’étais adolescent, avait voulu me fourguer son amant préféré comme substitut à mon père. Tout cela je te l’ai raconté jadis, plus ou moins.

Mais l’évidence du consentement de mon père, je ne l’ai pas vu clairement. Il a fallu attendre la mort tardive de mère, en 2013, pour que je découvre dans le grand désordre de ses papiers une lettre qui me mette les points sur les i : je veux dire qui m’oblige à regarder en face cette noyade consentie, ce suicide de mon père en tant que mâle. La lettre, une lettre de ma mère à mon père, est écrite sur du papier à en-tête : Hotel de las Americas, Acapulco, Mexico. Elle est datée du mercredi soir, trente mars, 1949. La voici :

Cher Guy, Me voici perchée sur le haut d’un rocher, j’ai trouvé une chambre agréable, tranquille avec une belle terrasse et une vue magnifique. (…) La mer est magnifique, la température idéale, j’ai passé mon après-midi sur ma terrasse à me faire les pieds et les mains, interrompant ces soins de beauté par la lecture ou une douche. Je suis encore si fatiguée que je n’ai nullement été tentée d’aller nager. L’air du large, car il y avait du vent cet après-midi, le soleil sur la terrasse où je me suis mise en slip m’ont suffi.

Je veux avant tout te remercier d’avoir acquiescé, sans même discuter, mon projet de partir. Ce geste spontané a restauré en moi un moral qui cette fois avait touché un fond très bas. Je n’ai pu te le manifester sur le champ mais tu ne pourras jamais mesurer l’amplitude de ce geste ni en soupçonner les conséquences. Tu m’as libérée d’une angoisse, celle d’une forme de claustrophobie. Tu m’ouvrais les portes de l’indépendance. Je me suis sentie libérée, un poids s’est soulevé et j’ai commencé à renaître. Tout cela peut te paraître bien emphatique et théâtral. Ce n’est guère mon tempérament cependant, mais comme il est rare que nous dévoilions nos préoccupations intimes ou sentimentales, j’avais en moi une accumulation de griefs qui m’ont fait flancher – et comme à Mexico, il n’y a pas d’échappatoire possible, I felt trapped and got panick stricken. (je me suis sentie prisonnière et j’ai été prise de panique).

Puisque voilà dix ans que nous cheminons ensemble dans la vie, il serait peut-être bon de faire un bilan et, comme dans les affaires, de revaloriser notre capital au cours du jour et voir quelles améliorations nous pourrions y apporter.

Ce qui, il y a dix ans était pour moi un bonheur certain, un idéal me paraît aujourd’hui presque vide de sens. La famille, le foyer, le standing social, je ne les renie pas, mais la guerre a tant détruit, elle nous guette à nouveau et que deviennent alors ces valeurs humaines ? Moi, je ne suis plus capable d’y puiser une raison d’être, il me faudrait autre chose. C’est pourquoi tu me vois instable et inquiète. Et enfin, et peut-être surtout, cette psychose dont je souffre et dont mon état physique est l’origine.

Maintenant que je suis déjà plus calme, j’y vois un peu plus clair et je remets cela à sa place en n’exagérant pas son importance.

Avec les années, les circonstances et tout ce qu’elles ont entrainé, il est certain qu’il m’a été impossible de maintenir les élans amoureux que j’ai eus à ton égard. Peut-être aussi as-tu été incapable de les susciter. Non parce que tu aurais changé, mais par ce que je ne l’ai plus vu à travers mon enthousiasme et mon désir des débuts. Cela relève de la psychiatrie et ce n’est pas mon rayon. Quoiqu’il en soit les faits seuls nous intéressent aujourd’hui et je voudrais te préciser mon point de vue. Comme je te l’ai déjà dit : je n’ai pas de reproches à te faire – loin de là – seulement la vie que j’ai avec toi n’est pas celle que je voudrais.

Tes intérêts et tes préoccupations sont loin des miennes. Seule avec toi je m’ennuie presque, tant je me sens étrangère à ce qui te touche. Pourtant je t’estime et tu serais mon frère que tout serait parfait entre nous. Mais comme femme je ne trouve plus en toi ce qui fait qu’une vie a de la saveur ou ce qui stimule. Instinctivement je le cherche ailleurs et c’est ce qui explique mes ferventes amitiés que je recommence chaque fois et qui semblent t’étonner par leur acuité – si j’ose dire.

J’envisageais l’autre jour, à l’issue de ma crise de détresse, une séparation future. Tu as toutefois soulevé la question primordiale : celle des enfants.

Avec le recul et l’apaisement je pense comme toi que ce serait injuste, unfair et je pense que j’ai été trop loin dans un élan d’égoïsme explicable à ce moment-là. Je crois que nous pourrions résoudre cela plus intelligemment et ne pas sombrer dans l’irrémédiable et surtout ne pas recommencer une bêtise – en ce qui me concerne. Car malgré toute la volonté que j’aurais de vivre seule, je crois que fatalement je me laisserais tenter, et le mariage étant ce qu’il est je me retrouverais au bout de X temps avec les mêmes ennuis. Je crois que pour tous les deux, si nous arrivons à nous entendre, ce serait une victoire sur le monde extérieur et un défi à la bêtise humaine.

Tu me l’as presque proposé et c’est pourquoi j’ose à mon tour te parler très franchement. Pourrais-tu renoncer à me considérer comme ta femme et vivre avec moi en camarade ? Et en conséquence m’octroyer une liberté quasi-totale ? Liberté dont j’userais le moins possible et dont je n’abuserai jamais mais que je voudrais sentir exister, comme une poire pour la soif – savoir qu’elle est là que si c’était nécessaire je n’aurais qu’à agir ?

Je m’engage de mon côté à ne rien laisser paraître en dehors – à remplir mes fonctions sociales de Mme P.B. surtout ne pas nuire à ta carrière ni à ta réputation, tu vois, je m’en sentirais la force si je me sentais vraiment libre.

Tu me diras que tu m’en donnes déjà pas mal de liberté que tu es discret – oui, je l’admets, mais tout cela c’est du tact et non un pacte comme je le voudrais. Il y a des jours – quand j’ai lâchement fui la maison et que je rentre tard, où je reviens le cœur battant bourrelée de scrupules ridicules – je voudrais me débarrasser une fois pour toutes en sachant que c’est convenu, entendu, sûre que tu ne me poseras pas de questions sur ce que j’ai fait ou pourquoi.

Tu me diras que tout cela est très égoïste, que je ne pense qu’à moi. Oui c’est vrai, mais la vie est si courte, notre jeunesse se termine, l’avenir est incertain. Profitons du peu qui nous reste. Après tout, tout cela est réciproque et tu pourras y trouver ton profit. J’ignore quels ont pu être tes scrupules à mon égard. Je te sais droit et loyal mais aussi humain, par conséquent je veux croire que tu n’as pas été trop rigoureux. Je sais que tu m’aimes bien, mais enfin moi aussi je t’ai déçue je ne suis pas devenue ce que tu espérais. Je connais mes défaillances. Si toi de ton côté tu trouvais l’idéal, tu serais libre de le réaliser, mais comme il est probable que ni l’un ni l’autre nous ne trouvions mieux, pourquoi ne pas tirer le maximum de ce qui est, plutôt que de se morfondre en simulacres ?

S’il y avait une autre guerre, cette fois les enfants ayant grandi je pourrai m’engager, et faire du travail utile. Si par miracle on arrivait à l’éviter, je finirai bien par trouver quelque chose à faire et en attendant laisse-moi chercher.

Si nous arrivons à faire cet équilibre entre nos deux vies, je crois que nous réaliserions un idéal rarement atteint et fort enviable. Regarde autour de toi le nombre de mariages ratés qui trainent sans fin et dans la médiocrité. Nous pouvons nous élever au-dessus de tout cela en voyant les choses en face. Moi je conçois cela très bien et je peux presque m’imaginer te racontant mes aventures. L’effort à faire ne serait pas grand en ce qui me concerne. Dis-moi ce que tu en penses sans détours.

Je t’ai écrit tout ceci d’un seul jet, mais j’y ai beaucoup réfléchi depuis une semaine. Ce n’est que dans le calme ce soir où je suis loin et détachée de toutes contingences extérieures que j’ai pu enfin mettre au clair des sentiments qui bouillonnaient encore un peu confusément.

Tâche de vaincre ta timidité qui te rend si peu accessible en général et écris-moi dès que tu sens que cela vient.

J’écrirai aux enfants. Embrasse les bien, les pauvres, ils ont une mère impossible mais qui va faire un grand effort pour s’améliorer quand elle aura retrouvé un équilibre physique et moral.

Embrasse-les encore une fois aussi affectueusement que je pense à toi

Ton impossible épouse

Sonja

Que penses-tu de cette lettre ? Dis le moi, j’aimerai bien savoir. Pour ma part, si je laisse aller ma rancune et mon dépit, je dirai : ma petite maman ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive, à son propre caractère : « cette psychose dont je souffre et dont mon état physique est l’origine » comme elle le dit elle-même « cela relève de la psychiatrie et ce n’est pas mon rayon. » Pour parler à sa place, je dirai : ma petite maman a été une dépressive nymphomane, qui a soigné sa dépression par la nymphomanie. Séduire des hommes nouveaux, coucher avec des hommes différents, telle a été sa recette pour avoir un peu d’excitation, de jouissance, pour se sentir vivante, s’éprouver sujet de sa propre existence, échapper à la claustrophobie de la mère au foyer enfermée dans la respectabilité de ses obligations. Je couche, donc j’existe. Pourquoi pas ? C’est simple et de bon goût.

Au-delà de cette recette minimaliste, ma mère a songé à d’autres bonheurs plus difficiles à mettre en œuvre : «S’il y avait une autre guerre, cette fois les enfants ayant grandi je pourrai m’engager, et faire du travail utile. Si par miracle on arrivait à l’éviter, je finirai bien par trouver quelque chose à faire et en attendant laisse-moi chercher. » Dans une autre lettre bien plus tardive, elle rêve encore de construire sa vie autour d’un métier. En fin de compte, comme Emma Bovary, ma mère n’a jamais trouvé d’autre occupation émancipatrice et stimulante que de coucher avec des amants.

Sa lettre de 1949, je l’ai trouvée dans une grande enveloppe beige sur laquelle mon père a lui-même écrit « lettres de Sonja » (orthographe hollandaise de Sonia) de son stylo-plume habituel au trait large et empâté, de son écriture dont les verticales penchaient en arrière, vers la gauche, comme si un vent adverse les empêchait d’avancer. A-t-il jamais répondu à cette lettre, oralement ou par écrit ? A la proposition qu’elle contenait ? Je n’en sais rien. J’en doute. C’était trop compliqué pour lui. Le silence, son silence était déjà un acquiescement. Garder la lettre, plutôt que de la déchirer, en était la confirmation. Que passent les amants ! Et que repassent les amants ! Guillaume n’a pas quitté Sonja jusqu’à la fin de sa vie et Sonja a veillé sur la fin de sa vie, méprisante, agacée, dévouée et gentille.

Conclusion de tout cela ?

Je t’entends déjà te moquer de moi. Mon pauvre François, tu as enfin trouvé la bonne excuse ! Bravo ! Ce n’est pas de ta faute si tu as raté ton aventure intellectuelle et artistique. C’est la faute à tes parents ! Quelle originalité ! Tu as été un gros nul, tu le concèdes enfin, mais qu’importe. Maintenant tu viens de fabriquer à ta nullité un alibi en béton, et te voilà content ! Espérons que ta bonne humeur dure un peu longtemps.

Ricane, ricane ! Cette façon simple de voir les choses, je la reconnais. Mais laisse-moi poursuivre sur le mode compliqué et détaillé, car je crois qu’il contient de la vérité.

Donc, selon mon idée, je me suis arrangé pour que mes lecteurs ne puissent me lire et mes éditeurs ne puissent m’éditer pour la bonne et simple raison qu’ils sont, dans les profondeurs de mon inconscient, les représentants et les substituts de mon pauvre petit papa. S’ils me lisaient, s’ils m’éditaient, ils deviendraient  des sortes d’ambassadeurs d’une lointaine et terrifiante contrée, celle de l’immense culpabilité que la conduite de mon père a fait naître en moi. Tels des rois mages, ils viendraient m’apporter le pardon de cette puissance terrifiante et lointaine, la terre de mon père en ruine.

Mais c’est impossible. Mon pauvre petit papa s’est mis lui-même dans l’impossibilité absolue de pouvoir me pardonner, moi son fils, de n’avoir pas volé à son secours. Comment pardonner à un autre d’avoir commis la faute qu’on a soi-même commise ?  Mon pauvre petit papa a décidé de ne pas se défendre, de se laisser couler. Comment aurait-il pu m’en faire part ? Silence de plume, silence de béton, silence d’éternité.

A la lumière de ce que je viens de détailler, laisse-moi revoir une histoire que je t’ai déjà racontée. Jadis une phrase a hanté mes efforts pour démêler la pelote de mon caractère bizarre. Je te l’ai commenté plusieurs fois. Tu t’en souviens peut-être. « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent. » A l’origine, la phrase a été prononcée par un certain Lucien Léger, dit « l’Etrangleur », au moment de son procès d’assises. Deux ans avant, le 27 mai 1964 un garçon de onze ans, qui avait fugué de chez ses parents, avait été retrouvé, étouffé, dans un bois près de Paris.  Lucien Léger avait aussitôt revendiqué le crime, livré des détails pour authentifier sa responsabilité. Puis, pendant plus d’un mois il avait bombardé la presse de messages provocateurs, menaçant de commettre d’autres crimes si ses messages n’étaient pas publiés. Il avait acquis ainsi une immense célébrité. Lorsque la presse se lassa de lui, il aida la police à le découvrir et il passa aux aveux. Mais au moment du procès, il se proclamait innocent. Il connaissait l’assassin, un certain Monsieur Henri, mais il refusait absolument de le livrer. D’où son affirmation entortillée aux assises: « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent. » Cette phrase a résonné longuement en moi parce qu’elle décrit très bien ce que, petit garçon de six ou sept ans au Mexique, j’ai fait, peu avant ou peu après le moment où ma mère a fait son escapade à Acapulco et a écrit sa lettre.

Je me suis infligé une punition à moi-même. Oui, je me suis infligé une punition à moi-même ! J’ai écrit toute une page de lignes : Je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon, je suis un mauvais garçon etc… J’ai transformé la page en cocotte en papier et je l’ai laissée trainer sur mon bureau. Pourquoi ?  Sans doute que je voulais et je ne voulais pas en même temps qu’elle soit découverte : « J’avais décidé de m’accuser en donnant des preuves, mais en sachant aussi qu’on verrait qu’elles étaient fausses et que j’étais en réalité innocent. » Ma mère découvrit la cocotte, la déplia. Je refusai de lui dire qui m’avait prescrit ces lignes. Devant mon silence et mon entêtement, elle me gifla dans un massif d’hortensias, puis retourna à ses occupations. A mon souvenir, elle ne chercha pas d’avantage à savoir quelle autorité m’avait puni.

Ça aussi, je te l’ai déjà raconté. J’ai même imaginé à quoi aurait pu ressembler une fin heureuse de ce petit drame. Au lieu de me gifler dans un massif d’hortensias, ma mère devine qu’elle est elle-même la solution de l’énigme : elle est involontairement la prescriptrice de mes lignes puisqu’elle est à l’origine de la déréliction qui me culpabilise : celle de mon père.  Elle comprend que je n’ai rien fait de mal, contrairement aux lignes que j’ai écrites, qu’il faut me rassurer sur mon innocence, me consoler, m’expliquer qu’au fond ce n’est pas bien grave qu’elle trompe mon père, que ce sont les imperfections de l’existence qui provoquent cela, rien de plus, que je n’y suis pour rien de toutes façons, de sorte qu’il ne faut pas que je me fasse du souci, qu’il faut seulement que je grandisse sans me préoccuper de tout cela.

Cette fin pour moi heureuse que j’ai imaginé est fausse, je m’en rends compte maintenant. En fait, elle n’est ni heureuse, ni guérisseuse. Pour qu’elle le devienne, je dois changer de protagoniste. C’est mon petit papa qui vient, la cocotte en papier dans la main, et qui me parle et me console puisqu’il a choisi lui-même d’être à l’origine de la déréliction qui me culpabilise : la sienne. « Mais non, François, tu n’es pas un mauvais garçon. Tu n’as rien fait de mal. Ce qui se passe entre ta mère et moi, tu n’y es pour rien, absolument rien. D’ailleurs ce n’est pas si grave. Tu sais, les grandes personnes sont comme les enfants. Ils voudraient jouer ensemble, mais ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le jeu auquel ils voudraient jouer. Alors ils se disputent. C’est ce qui nous est arrivé, à ta mère et à moi. Mais je crois que maintenant nous avons trouvé un arrangement. Nous avons signé une sorte de paix. Oublie tout ce bruit et cette fureur.» Alors mon pauvre petit papa se tait. Il se dit, le reste, je ne peux pas te le dire parce que tu es encore un petit garçon, et que tu es mon fils. Ce reste, peut-être ne peut-il même pas se le dire à lui-même. Les pensées informulées et les sentiments muets de mon pauvre petit papa, je les déplie, je les imagine. Tu sais, Sonja voulait tout arrêter, s’en aller, divorcer.  Mais je lui ai dit que ce ne serait pas juste pour toi et pour ta sœur. Peut-être aussi je n’ai pas le courage de faire face aux cancanages d’une séparation, aux procédures judiciaires d’un divorce, ni envie de retourner à la solitude du célibataire qui doit organiser toute sa vie tout seul. Sonja aussi, je crois, manque de force. Elle n’a pas très envie d’aller gagner sa vie, d’élever ses enfants toute seule. Si jamais elle se trouvait un nouveau mari, elle a peur que son tempérament de coureuse ne la reprenne, et ça ferait à nouveau des dégâts. Elle est maline. Elle pense qu’elle ne retrouvera pas de sitôt une poire aussi bonne que moi. Bref, François, nous restons ensemble, mais j’abdique en tant qu’amant. En fait, c’est une abdication forcée. Elle en a marre de baiser avec moi. Peut-être que je m’y prends mal. Je n’en sais rien. Qu’elle aille courir à droite à gauche au gré de ses envies. Je lui laisse la bride sur le cou. D’autres lui fourniront des orgasmes. Je sais, c’est un drôle de choix que je fais là, une sorte de capitulation en rase campagne, de débâcle, une sorte de Juin 40, une forme légère de suicide. Me le pardonneras-tu ?

Je ne lui ai pas pardonné. Les enfants sont intransigeants. J’ai voué à mon père un mépris de fer : il n’était pas le héros qu’il aurait dû être. Mais j’ai gardé des traces de lui en moi. Je l’imite involontairement. Il me semble que c’est en souvenir de lui que je pratique une forme légère de suicide, une forme phantasmatique. Je nage indéfiniment vers le large, je saute d’une falaise en montagne, je me pends à une branche d’un grand arbre dans la forêt ou je m’enterre vivant après avoir creusé un grand trou. Sans doute, sur le moment, je me sens plus ou moins perclus de solitude, incompris, angoissé, terrifié, bref malheureux. Mais je ne suis pas sérieux. De toutes ces variations, je n’en exécute aucune. Ce sont des jeux, de simples « suicideries », à la manière où Proust pratiquait des « moribondages », sauf que lui jouait pour de vrai : il a échangé sa vie contre la beauté de son œuvre. 

Je viens d’inventer des paroles que mon père aurait pu me dire, ou plus exactement m’offrir en cadeau, s’il avait été suprêmement lucide et aimant, à la manière où Proust l’est par moments dans La Recherche.

Il me semble que ces paroles sont les seules vraies paroles, les seules bonnes paroles, les seules vraies bonnes paroles, je veux dire celles qui m’ont manqué toute ma vie, celles que, tout au début de mon travail, j’appelais de mes vœux sans le savoir, voici plus de quarante ans lorsque j’écrivis :

Dans un même élan, je rêve d’être un artiste et je n’ai rien à dire. L’aveu pourtant n’est pas compliqué : je rêve de me faire enculer. Ouvert, offert, désiré, pris, enfin utile et enfin nécessaire ! Seulement peut‑on ramper au pied de celui qui vous rejette : de grâce, mon père, enculez-moi ? A quoi bon cette extrémité organique ? Elle vous choque ? Déshabillez‑vous et tournez la page. Il n’est pas difficile de comprendre que le désir s’obscurcisse du cerveau et se coule dans les veines de celui qui a manqué de symboles, de gestes et de paroles.

Mais pas de chance, mon père ne peut pas. Mon père ne peut pas me pardonner pour la bonne et simple raison qu’il est impossible de pardonner à autrui le méfait que l’on a soi-même commis. Le suicide interminable et silencieux de mon père exécuté par ma mère, tel est donc le sens caché de ma vie, et son énigme résolu.

Son énigme résolu, mais trop tard. Je suis resté toute ma vie devant la porte de la vérité, de ma vérité, sans oser la franchir. Du fait que je n’ai pas osé, cette vérité est devenue ma loi : il n’est pas de loi dont l’application soit plus sévère que celle dont on ignore l’existence.

Tel est le sens, comme je le vois maintenant, des mésaventures affectives et sociales de ma vie intellectuelle. Il y a peu je me suis aperçu qu’elles sont comme condensées, illustrées et superbement illuminées par une parabole, ou un conte, comme tu voudras, de Kafka intitulé « Devant la Loi ». Il était satisfait de ce texte, l’un des rares qu’il ait fait publier. Comme une récompense pour toi de m’avoir lu et comme une épitaphe pour mes mésaventures, je recopie sa mystérieuse et sombre beauté :

« Devant la porte de la Loi, se tient un gardien. Un homme de la campagne se présente et demande à entrer dans la Loi. Mais le gardien dit que pour l’instant il ne peut pas le laisser entrer. L’homme réfléchit et lui demande s’il pourra entrer plus tard. « C’est possible», dit le gardien, « mais pas maintenant ». Le gardien s’efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l’homme se baisse pour regarder à l’intérieur. Le gardien s’en aperçoit, et se met à rire. « Si cela t’attire tant », dit-il, « essaie donc d’entrer malgré ma défense. Mais retiens ceci : je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. Devant chaque salle il y a un gardien, l’un plus puissant que l’autre. Même moi, je ne puis pas supporter le regard du troisième. » L’homme de la campagne ne s’attendait pas à de telles difficultés. La loi ne doit-elle pas être accessible à tous et toujours ? Mais maintenant qu’il regarde plus attentivement le gardien dans son manteau de fourrure, avec son nez pointu, sa barbe noire et mince de Tartare, il décide d’attendre quand même qu’on lui permette d’entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir près de la porte, un peu à l’écart. Là, il reste assis des jours, des années. Il fait de nombreuses tentatives pour être admis à l’intérieur, et fatigue le gardien avec ses prières. Parfois, le gardien fait subir à l’homme de petits interrogatoires, il le questionne sur sa patrie et sur beaucoup d’autres choses, mais ce sont là des questions posées sans chaleur à la manière des grands seigneurs, et pour finir il lui dit à chaque fois qu’il ne peut pas encore le laisser entrer. L’homme qui pour son voyage s’est équipé de beaucoup de choses, les emploie toutes, même celles qui ont le plus de valeur, afin de corrompre de gardien. Celui-ci accepte chacune d’entre elles, mais en disant : «J’accepte seulement afin que tu sois bien persuadé que tu n’as rien omis». Des années et des années durant, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens, et celui-ci lui semble être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Les premières années, il maudit sa malchance brutalement et à haute voix. Plus tard, se faisant vieux, il se borne à grommeler entre les dents. Il tombe en enfance et comme, à force d’examiner le gardien pendant des années, il a fini par connaître jusqu’aux puces de son col de fourrure, il prie les puces de lui venir en aide et de changer l’humeur du gardien. Enfin sa vue faiblit et il ne sait plus vraiment s’il fait plus sombre autour de lui ou si ce sont seulement ses yeux qui le trompent. Mais il reconnaît bien maintenant dans l’obscurité une glorieuse lueur qui jaillit de la porte de la Loi et qui ne s’éteint pas. À présent, il ne lui reste plus longtemps à vivre. Avant sa mort toutes les expériences qu’il a faites au long des années se rassemblent en une seule question qu’il n’a jusqu’alors jamais posée au gardien. Il lui fait signe, parce qu’il ne peut plus redresser son corps roidi. Le gardien de la porte doit se pencher bien bas, car la différence de taille s’est modifiée à l’entier désavantage de l’homme de la campagne. « Que veux tu donc encore savoir ? » demande le gardien. « Tu es insatiable. » « Tous les hommes sont attirés par la Loi », dit l’homme, « comment se fait-il que durant toutes ces années personne d’autre que moi n’ait demandé la permission d’entrer?» Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l’homme, lui rugit à l’oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte : « Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n’était faite que pour toi. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte.»


[i] Voir en particulier dans ce blogue, XIII Personne ne veut des cadeaux du père Noël, pourquoi ? IX Saint Lucide du Savoir

2 commentaires sur “Hôtel de las Americas

  1. Francois, c’est un texte admirable qui se lit aussin comme un polar  Du reste la recherche des causes du mal etre ,la progression jusqua la reponse finale, tout ca fait beaucoup penser a l’enquete d’un detective. Nous voulons une suite !!!

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  2. beau texte, à l’écriture précise, fluide, légère malgré la thématique sombre. Il se lit d’une traite, et nécessite relecture pour laisser l’esprit du lecteur naviguer sur la pensée de l’auteur
    (cf texte envoyé par courriel à toi Françoise, des réflexions à bâton rompu)

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